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Premiers pas photogéniques du daguerréotype

6 juillet 2003, 20:00

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Le Musée d?Orsay consacre jusqu?au 17 août une exposition au procédé de Daguerre, qui marqua la naissance de la photographie. La présentation insiste moins sur l?épopée artistique que sur les pratiques et les usages de cette invention, au risque de mettre au même niveau chefs-d?oeuvre et pièces secondaires.

Le Musée d?Orsay invite à plonger dans la folie du daguerréotype. Car, très vite après la révélation d?un procédé marquant l?invention de la photographie, des praticiens qui ont temps et argent s?emparent du procédé, réalisent le portrait d?un proche, de célébrités (Balzac ou Hugo), ouvrent un atelier commercial, fixent animaux, nus ou paysages, la grande actualité aussi (barricades de 1848), ramènent des souvenirs visuels de voyage. Tout est bon à ?daguerréotyper?.

Tel est le projet de l?exposition intitulée Le daguerréotype français : montrer comment une invention se propage, devient pratique et commerce. Cette saga se joue durant la décennie 1840, avant que le procédé sur papier ne s?impose. Elle naît en août 1839 quand Louis Jacques Mandé Daguerre (1787-1851) voit son invention consacrée par Arago devant l?Académie des sciences. Les premières salles d?Orsay sont offertes à l?inventeur, dont une petite vingtaine d?oeuvres sont répertoriées.

Le daguerréotype est une plaque de cuivre recouverte d?argent, miroitante, sur laquelle l?image se matérialise. Il s?agit d?un objet unique, de petit format, présentant un sujet plus ou moins visible. L?exposition demande de prendre son temps pour digérer les 350 objets, dont une petite moitié d?anonymes, issus de grandes collections. Le succès du daguerréotype vient de son exactitude, de sa capacité à reproduire les détails dans la profondeur de champ, un atout salué par les modernes des années 1920-1930. Par exemple, sur l?image célèbre de Daguerre ? l?original s?est effacé après une manipulation ?, on distingue une personne se faisant cirer les chaussures sur le boulevard du Temple. En 1989, le Musée Carnavalet présentait Paris et le daguerréotype.

L?exposition d?Orsay, qui en reprend beaucoup de pièces et y ajoute quelques inédits, s?étend à la France. Au-delà de la commodité géographique, le projet des commissaires, Quentin Bajac et Dominique Planchon de Font-Réaulx, est de ?dégager une esthétique mais aussi un phénomène de société, de montrer que le daguerréotype a été pratiqué largement au-delà du portrait?.

Carnavalet a fait du daguerréotype un objet précieux, savamment éclairé. Orsay s?oppose à toute mythification : éclairage classique, murs aux couleurs ternes. Les oeuvres sont classées par thèmes : portraits, vues de Paris et de France, saisie de l?instant, art, sciences, voyages... Ce n?est pas une épopée artistique que l?on raconte, avec ses pionniers, et suiveurs, ses chefs-d?oeuvre et images novatrices qui gagnent en lisibilité, en audace, en couleurs. A la place, s?étalent sur les murs des pratiques et usages, jusqu?au portrait monté sur médaillon.

Le risque est là : des merveilles ? il y en a beaucoup ? sont mises au même niveau que des pièces secondaires et répétitives. C?est le cas de la section consacrée au portrait post mortem, qui permet aux familles de conserver un souvenir du disparu. Dans ce fait de société, déjà décrypté par Orsay dans une exposition précédente, on est ébahi par une image signée Dodéro : le mort est de profil, yeux fermés, baignant dans le blanc de sa veste et de l?oreiller. A côté, forçant sa place dans le cadre au point d?être un peu flou, un homme dans une tonalité noire fixe l?objectif, affirme sa présence en esquissant un sourire. Le constat est similaire dans la section des portraits dominée par le regard fier de Stanislas Ratel, autoportrait signé avec son complice Choiselat, vers 1843. Ou par cette curiosité représentant un homme grimaçant, la bouche ouverte, exhibant ses ?difformités dentaires?. Ou encore ce portrait d?élèves blottis contre leur abbé, posant dans un jeu élaboré de mains, l?une posée sur l?épaule du maître. Ou enfin une vue de toits en Espagne, par Eugène Piot et Théophile Gautier.

Le projet esthétique de l?exposition est concentré en une salle qui distingue ?Trois grands amateurs?. Deux sont connus, Hippolyte Bayard et Adolphe Humbert de Molard, ce dernier auteur de formidables portraits scénarisés comme Louis Dodier en prisonnier (1847). Le troisième, Eugène Le Boeuf (1792-1879), est ?une grande découverte?, dit Quentin Bajac. Le Boeuf a droit à onze images de rang, ce qui en fait la vedette de l?exposition. Mais ses portraits et autoportraits, statiques, fades, ne se distinguent pas du standard de l?album de famille. A côté, les grandes figures telles Choiselat et Ratel, le baron Gros, ?l?amateur de Cromer? sont dilués dans les sections thématiques. Ou encore le grand voyageur Girault de Prangey, dont un daguerréotype de 1842, pris à Athènes, a atteint le prix record pour une photographie du XIXe siècle de 789 654 euros, lors d?une vente par Christie?s, le 20 mai à Londres. Il est certainement commode et moins risqué de développer des thèmes sans établir de hiérarchie. Mais l?exposition, qui a lieu dans un musée des beaux-arts, ne répond pas à une question centrale : comment se définit et qui définit l?esthétique du daguerréotype ?

Michel Guerrin © Le Monde distribué par The New York Times Syndicale

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