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Philippe Rey: «les auteurs m’apprécient parce que je suis franc»
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Philippe Rey: «les auteurs m’apprécient parce que je suis franc»
Encore tout à la joie du prix Goncourt décerné à l’un des romans de son catalogue, Philippe Rey (né à Maurice, éditeur indépendant en France depuis 2002) raconte la patience, le «tact» et le «facteur chance» de son métier. Dans cet entretien téléphonique réalisé jeudi, au lendemain de l’annonce que Mohamed Mbougar Sarr est le lauréat 2021 avec La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey s’enthousiasme d’avoir lancé le plus gros tirage de sa carrière : 300 000 exemplaires.
La première version de La plus secrète mémoire des hommes faisait plus de 700 pages et le roman primé par l’académie Goncourt n’en fait que 450. Qu’est-ce qui a été supprimé ?
Il y a quatre versions successives de La plus secrète mémoire des hommes. C’est le résultat d’un travail en commun sur l’architecture, sur les schémas narratifs, les personnages. C’est un livre extrêmement complexe, une sorte de labyrinthe. Il fallait que l’auteur travaille de sorte à ne jamais perdre le lecteur.
C’est la boussole que vous lui avez donnée ?
L’une des boussoles, il y en avait plusieurs. Mais l’auteur est assez fin et intelligent pour y avoir pensé. Ce n’est pas moi qui lui ai soufflé l’idée. C’était l’une des choses sur lesquelles j’ai été particulièrement vigilant. C’est le deuxième livre de Mohamed Mbougar Sarr que je publie.
«Je n’ai jamais obligé un auteur a quoi que que ce soit. Un auteur a toujours le dernier mot.»
Son précédent roman aux Éditions Philippe Rey était De purs hommes (2018).
Voilà. C’est quelqu’un que j’apprécie tout particulièrement pour son intelligence, sa culture, sa grande connaissance de la littérature et son talent. C’est un jeune homme, il a 31 ans. Il a un talent absolument sensationnel que j’accompagne depuis au moins cinq ans.
Quand le livre a été prêt et qu’on l’a donné à lire à des journalistes, des libraires, des membres du public, je me suis posé des questions. C’est un livre qu’on peut penser difficile mais qui ne l’est pas. À ma grande joie, j’ai vu que les premiers lecteurs ont eu les réactions que j’ai eu moi quand je l’ai découvert.
Au 1er septembre, nous avons reçu une invitation pour La grande librarie (NdlR, magazine littéraire de la chaîne France 5 animée par François Busnel) qui a bien lancé le livre. Derrière, le livre a été sélectionné dans tous les grands prix littéraires : le Goncourt, le Goncourt des lycéens, le Renaudot, le Femina, le Médicis, l’Académie Française, le prix Décembre, le prix Wepler, le prix Jean-Giono, etc. C’était à chaque fois une joie de voir à quel point ce livre était apprécié, parce que l’auteur n’est pas connu.
«Il faut qu'on cesse de coller des etiquettes. Je ne peux plus entendre parler de littérature francophone.»
De purs hommes était un livre un peu particulier, sur l’homosexualité au Sénégal, un sujet un peu pointu je dirais, pour un public français. Il n’avait pas fait connaître l’auteur sur la place de l’édition parisienne. La plus secrète mémoire des hommes est un livre beaucoup plus universel qui parle de la littérature, au fond.
Et qui la critique aussi ?
Non, il ne la critique pas…
Il critique le milieu littéraire ?
Non plus. C’est un livre qui réfléchit beaucoup à la condition des jeunes écrivains, surtout ceux qui sont à Paris. Mais ce n’est qu’une partie du livre, les 100 premières pages. Il y a un passage qui se déroule en Argentine, il y a surtout la recherche du passé d’un écrivain maudit des années 30, un écrivain fictionnel que Mbougar a créé. Ce livre a de multiples portes d’entrées. Il parle avec beaucoup d’ironie, de justesse souvent et d’humour du comportement de certains grands écrivains. Leurs susceptibilités, leurs rêves, leurs amitiés, leurs amours aussi. C’est là qu’on voit aussi que c’est un jeune écrivain, il a cette liberté d’écrire ce qu’il pense, ce qu’il aime.
Après que ce roman ait été réduit presque de moitié, à quel moment avezvous estimé que La plus secrète mémoire des hommes était prêt ?
Ce n’est pas moi qui l’ai décidé, c’est l’auteur. Je ne fixe jamais de limites. L’éditeur n’a pas à décider de ce genre de choses.
Le rôle de l’éditeur, c’est aussi de batailler contre l’auteur ?
Ah non, certainement pas. Je n’ai jamais mené de bataille contre les écrivains. Ce n’est pas du tout comme ça que je vois ce métier. C’est un métier d’accompagnement, un métier de franchise. Les auteurs m’apprécient parce que je suis franc, tout en étant infiniment respectueux parce que je sais le travail qu’il y a derrière un livre.
Vous leur laissez le choix de ne pas écouter tous vos conseils ?
Bien sûr. C’est leur livre, pas le mien. Je n’ai jamais obligé un auteur à quoi que ce soit. Un auteur a toujours le dernier mot. C’est une question de principe.
Ce prix Goncourt, vous le partagez avec un coéditeur sénégalais, Jimsaan. Comment cette organisation s’est-elle mise en place ?
Cet éditeur sénégalais est l’un de mes amis qui s’appelle Felwine Sarr.
C’est un Sarr qui vous en a présenté un autre ?
Oui, il m’a présenté Mohamed Mbougar Sarr. Ils ne sont pas du tout de la même famille. Il y a beaucoup de Sarr au Sénégal, c’est un peu comme les Dupont en France. Felwine Sarr est l’un de mes auteurs (NdlR, Philippe Rey a publié plusieurs de ses ouvrages : Afrotopia (2016), Restituer le patrimoine africain coécrit avec Brigitte Savoy (2018), La saveur des derniers mètres (2021). Le rapport sur la restitution du patrimoine africain a encouragé le président Macron à restituer des œuvres (NdlR, demain 9 novembre, la France va restituer 26 objets d’art jusque-là conservés au musée du Quai Branly, au Bénin. Ces œuvres avaient été emportées en 1892 comme butin de guerre). La chose la plus intéressante, c’est que Felwine Sarr est l’invité du président du Bénin pour prendre l’avion avec les œuvres et les ramener au Bénin. C’est pas magnifique ça ? En plus de toutes ses autres activités, Felwine a aussi une maison d’édition.
L’autre beauté de ce Goncourt, elle est mineure, mais elle compte dans le milieu éditorial : elle récompense un éditeur indépendant.
Vous avez déclaré que le Goncourt vient, «conforter votre indépendance».
Quand vous êtes indépendant, il faut tenir la distance, année après année, convaincre les actionnaires. Le Goncourt va bénéficier de deux manières à ma maison d’édition : le milieu littéraire me connaissait, là, cela donne de la visibilité auprès du grand public. Ensuite il y a bien sûr l’aspect financier. Le tirage du Goncourt est assez considérable. Hier (NdlR, mercredi 3 novembre), nous avons lancé un tirage de 300 000 exemplaires. Je n’avais jamais fait un tel tirage de ma carrière.
C’est un deuxième tirage ? Non. Nous avions fait plusieurs tirages pour arriver à 35 000 exemplaires et là on va tirer à nouveau 300 000. Vu l’engouement depuis l’annonce du Goncourt, je pense qu’on va même devoir réimprimer encore. Je ne sais pas si nous ferons le million d’exemplaires comme le Goncourt de l’année dernière (NdlR, Hervé Le Tellier avec L’Anomalie) qui était spécial. Après le Covid, il y a eu une espèce de mouvement de sympathie pour les libraires.
Ce qui me fait aussi très plaisir, c’est qu’il y a un vent de folie au Sénégal. Les libraires ont tout vendu. C’est un grand événement. Le président de la république Macky Sall a appelé Mbougar pour le féliciter. C’est un moment qui fera date dans la littérature et pas seulement africaine. Il faut qu’on cesse de coller les étiquettes. Je ne peux plus entendre parler de littérature francophone.
Qu’est-ce qu’il faut dire ?
Je dis littérature française parce que c’est la langue française. Que cette langue soit écrite à Châteauroux, à Port-Louis ou à Dakar, c’est une langue que les francophones du monde entier vont comprendre. C’est une étiquette qui n’a pas lieu d’être.
Votre équipe aux éditions Philippe Rey, c’est toujours trois personnes ?
Mais bien sûr. Nous faisons travailler des tas de prestataires de services autour. Mais le noyau éditorial c’est un commando de trois personnes. Je tiens à cette légèreté parce que nous sommes des artisans. J’aime l’artisanat professionnel.
Même après le Goncourt vous resterez à trois ?
Nous allons rester à trois et continuer à faire notre travail. L’argent que va nous rapporter le prix sera mis de côté pour nous permettre de continuer. Dans ce métier, il y a une année où ça marche et d’autres où ça marche moins bien. Il faut toujours avoir des réserves en cas de malchance.
Vous parlez de chance alors qu’on sait tout le travail qu’il y a derrière un livre, à plus forte raison, un prix Goncourt ?
Dans une rentrée littéraire il y a plus de 500 livres…
Comment émerger ?
Dans tous ces livres il y a un certain nombre d’une très grande qualité. À un moment, il y a un petit facteur chance parce que beaucoup d’éditeurs ont fait le même travail que nous.
En sus de Jimsaan, parlez-nous de vos autres coéditions
J’ai des coéditions avec des éditeurs français. Je suis très ouvert aux propositions. Après, la distribution des livres à Maurice, on ne va pas rentrer dedans, restons dans la joie du Goncourt.
Prêt à faire un prix favorable pour Maurice»
<p>En France, La plus secrète mémoire des hommes est à 22 euros, ce qui fait environ Rs 1096, sans compter les frais. Cela en fait un livre cher pour nombre de lecteurs moyens désireux de découvrir le prix Goncourt 2021. À la question : est-ce que ce livre finira par arriver à Maurice, Philippe Rey répond : «Je l’espère. Cela dépend des libraires mauriciens. Il faut qu’ils passent des commandes. Je suis prêt à faire un prix favorable.»</p>
<p><strong>Premier Goncourt d’Afrique subsaharienne</strong></p>
<p> «La beauté de ce Goncourt, c’est qu’il s’agit d’une consécration de la littérature de l’Afrique subsaharienne. Depuis le début du Goncourt (NdlR, en 1903), un seul écrivain africain l’avait eu, Tahar Ben Jelloun récompensé en 1987 pour (NdlR, Dans l’histoire du Goncourt, il y a deux lauréats La Nuit sacrée). antillais : René Maran (NdlR, récompensé en 1921 pour le roman Chamoiseau Batouala) et Patrick (NdlR, récompensé en 1992 pour Texaco). René Maran, c’est le premier Goncourt noir et nous fêtons le centenaire de cette récompense, cette année. Tahar Ben Jelloun est maghrébin. Il n’y avait jamais eu de Goncourt d’Afrique subsaharienne, une région qui est quand même un réservoir considérable de francophones. Il était temps qu’un prix aussi considérable que le Goncourt reconnaisse la valeur la créativité de cette littérature , la force, .»</p>
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