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Un pays à l’arrêt
Ça ne peut plus durer. Trop de non-dits au sommet de l’État. Et un pays au ralenti, suspendu à l’attente que l’amour politique se re-matérialise entre les voisins terribles de River-Walk.
Le simple fait que le Premier ministre et son adjoint se parlent est devenu une information dans les salles de rédaction. C’est, en soi, un symptôme. À ce niveau de responsabilité, le dialogue n’est pas un signal d’apaisement. C’est une condition élémentaire de gouvernance. Quand la normalité devient événementielle, c’est que l’État fonctionne sous tension permanente.
Depuis plusieurs jours, les échanges entre Navin Ramgoolam et Paul Bérenger sont commentés comme s’il s’agissait d’un dégel diplomatique. On scrute les rencontres, on interprète les silences, on attend samedi. Cette attente n’est pas innocente. Elle est savamment entretenue.
Paul Bérenger cultive volontairement une instabilité politique jusqu’à la prochaine réunion du Comité central du MMM. Il laisse croire que la décision viendra d’une sagesse collective. En réalité, tout indique qu’il a déjà tranché. Cette mise en scène n’est ni nouvelle ni illégitime en politique. Mais elle a un coût. Elle fige l’action gouvernementale et maintient le pays dans un entre-deux stérile.
Le cœur du désaccord ne porte pas seulement sur le ministère des Finances. Il touche à la réforme électorale dans son ensemble : le Best Loser System (BLS) et le financement des partis politiques. Bérenger en a fait son marqueur. À juste titre sur le fond. Le système actuel est inégal, daté, et produit des distorsions démocratiques bien documentées. Mais l’approche reste incomplète. Parler de proportionnelle sans aborder frontalement le financement politique revient à déplacer le problème sans le résoudre.
Sans transparence financière, toute réforme électorale devient un exercice de redistribution des avantages. Sans plafonds clairs, sans audits indépendants, sans publication des dons et des comptes des partis, la proportionnelle risque de renforcer les réseaux existants plutôt que de corriger les déséquilibres. Sur ce point, le silence est assourdissant.
Même ambiguïté sur le BLS. Tantôt présenté comme un correctif à conserver «une dernière fois», tantôt comme un mécanisme à abolir, il devient un objet politique malléable. Or, Navin Ramgoolam, lui, a clairement indiqué sa volonté d’en finir avec un système qui se base sur des données de 1972. Cette divergence n’est pas tranchée. Elle est suspendue. On parle de «nuances» plutôt que de désaccords, en jouant sur les mots. Mais cette suspension pèse lourdement sur l’architecture institutionnelle.
De son côté, le Premier ministre concentre les leviers du pouvoir et centralise les décisions, par prudence autant que par méfiance. Finances, police, ports, aéroports, diplomatie. Cette accumulation ralentit la machine. Elle complique la coordination. Elle nourrit les frustrations internes. Le gouvernement fonctionne, mais sans rythme. Il avance, mais sans cap lisible. Montesquieu mettait pourtant en garde contre l’abus d’une majorité parlementaire servant à concentrer trop de pouvoirs entre les mains d’un seul.
Le pays, lui, n’attend pas. La dette publique frôle des niveaux préoccupants. Le déficit budgétaire s’élargit. L’investissement marque le pas. La réforme des pensions crispe. La confiance s’érode lentement, sans fracas, mais durablement.
Le vrai problème n’est pas la dispute entre deux hommes qui se connaissent trop bien. Il est dans les non-dits. Dans les arbitrages repoussés. Dans les réformes annoncées sans calendrier. Dans une dyarchie devenue structurelle, où chaque déplacement du pouvoir crée de l’incertitude.
Le pays n’attend pas une réconciliation sentimentale entre les enfants terribles de River-Walk. Il attend des décisions. Des textes. Des échéances. Des actes mesurables.
La réforme électorale sera un test de crédibilité. Pas de rhétorique. Du courage politique. Sans financement politique propre, elle échouera. Sans clarté sur le BLS, elle mentira. Sans exemplarité des élus, elle sera rejetée.
En démocratie, le silence prolongé n’est jamais neutre. Il finit toujours par devenir une faute.
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