Publicité

Histoire de l’engagisme

Sarita Boodhoo : de Kolkata ils sont partis, à Kolkata ils sont reconnus

4 octobre 2025, 17:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Sarita Boodhoo : de Kolkata ils sont partis, à Kolkata ils sont reconnus

Sarita Boodhoo avec Kaberi Chatopadhyay, «Resource Person» du port de Kolkata.

Dans moins d’un mois, le 2 novembre prochain, auront lieu les commémorations du 191ème anniversaire de l’arrivée des travailleurs engagés. Si le site de débarquement des engagés à PortLouis – l’Aapravasi Ghat – est inscrit au patrimoine mondial depuis 2006, qu’en est-il du lieu d’où sont partis les engagés ? Retour au bord de la rivière Hooghly dans la zone portuaire de Kolkata, avec Sarita Boodhoo. L’occasion d’un plaidoyer bien senti en faveur d’un respect plus appuyé pour le point de départ du voyage mouvementé sur le «kala pani».

Dans les pays d’arrivée, les hommages existent déjà. Marques de respect aux travailleurs engagés, ces ancêtres dont la contribution est reconnue. Qu’en est-il du pays d’origine ? Sarita Boodhoo, ex-présidente de la Bhojpuri Speaking Union et ardente défenseure de l’héritage des engagés, a été le témoin privilégié d’un hommage célébré pour la première fois.

Le 15 septembre dernier, elle s’est tenue, droite et émue au Syama Prasad Mookherjee Port (anciennement le Kolkata Port) à l’occasion de l’Indenture Memorial Day. «C’est la première fois que cette journée a été commémorée en Inde, en l’honneur du premier groupe d’engagés qui sont partis pour Maurice», soulignet-elle avec force. Touchée par l’hommage de la terre-mère à ses fils et filles parties travailler dans des contrées qui leur étaient inconnues.

Mais Sarita Boodhoo, telle une rivière (Sarita signifie rivière) rejoignant la rivière Hooghly où se situe l’indenture depot de Kolkata, ne s’arrête pas à la surface.«Ce n’est pas que de l’émotion, c’est tout un vécu qui a été commémoré ce jour-là. La souffrance, la tristesse, les frayeurs qu’ont connues les engagés lors de la traversée du kala pani sont désormais inscrites dans les gènes des descendants.»

Et dire que cette étape de son voyage en Inde, n’était pas prévue quand elle-même est partie de Maurice. A titre personnel, elle s’était déplacée vers la Grande Péninsule pour donner une série de conférences. Dont un séminaire international intitulé Retrieving tradition : Adivasi and bhojpuri cultures in India and abroad. Et poursuivre les discussions autour de l’enseignement du bhojpuri en ligne avec le National Institute of Open Schooling. Une institution avec laquelle une entente avait déjà été initiée lors du Bhojpuri Mahotsav.

Arrival day

Arrive l’invitation de Kaberi Roy Chatopadhyay, Resource Person of the Planning and Research Division, du port de Kolkata. Pour assister à la cérémonie du 15 septembre dernier. «À Maurice, cela fait des décennies que nous commémorons l’arrivée des engagés, le 2 novembre. Dans des pays comme Trinidad et Tobago, le Surinam, ou encore au Natal en Afrique du Sud, cela s’appelle Arrival day».

Forte de ses années de recherches sur l’arrivée des engagés – notamment au moment où la date du 2 novembre a été choisie comme jour de commémoration – Sarita Boodhoo nous éclaire. «Arbuthnot (NdlR : le propriétaire d’Antoinette, la sucrerie où les 36 premiers Hill coolies ont été envoyés) et ses partenaires envoyaient déjà de la main d’œuvre depuis Kolkata vers les plantations de thé à Assam et Darjeeling. Ils ont mis en place un système d’importation de la main d’œuvre à Maurice, avant que l’abolition de l’esclavage ne soit une loi effective. Les 36 premiers Hill coolies issus des tribus de Chhotanagpur sont venus à Maurice. Leurs noms sont inscrits dans le village qui les a accueillis à Antoinette Phooliyar. Ces travailleurs ont signé un contrat en bengali, parce que Calcutta c’est au Bengale.»

Ces Hill coolies venus à bord de l’Atlas, étaient, selon elle, des «gens dociles, très attachés à leur terre, travailleurs. Ils ont été pris dans une longue histoire de dépossession de terres. Leur situation précaire les a forcés à trouver du travail et à quitter leur région et leur pays».

Chronologiquement, c’est le 9 septembre 1834 que ces travailleurs engagés signent un contrat d’engagisme, en anglais agreement. *«Ce mot ‘agreement’ au fil du temps est devenu «girmit». Pour ceux qui étudient l’histoire des engagés, cela a donné girmitya pour signifier tout ceux qui ont signé le contrat. En Hollande, il y a une vague de seconde migration, où des descendants d’engagés ont quitté leur pays pour s’établir en Europe. Les girmityalogy studies existent maintenant à l’université de Rotterdam. «C’est incroyable le parcours d’un mot».

Même si cette invitation à assister à la cérémonie du 15 septembre dernier voulait dire bouleverser son itinéraire et s’acquitter des billets d’avions à ses propres frais, Sarita Boodhoo affirme l’avoir acceptée, pour la «cause plus large» des girmitya. «J’ai fait mes études à Calcutta, mais à l’époque je n’avais pas conscience de l’histoire des girmitya. C’est au moment où Beekrumsing Ramlallah a commencé les yaj à l’Aapravasi Ghat, que l’élan de préservation de cette histoire et du bhojpuri s’est réveillé.»

Il y a comme cela des rendez-vous marquants dans une vie. Le 19 février 2010, Sarita Boodhoo s’était déjà rendue dans le port de Calcutta avec Leela Gujadhur Sarup, aujourd’hui disparue. «À l’époque, le monument à la mémoire des engagés n’avait pas encore été installé.»

Le monument a été dévoilé l’année suivante, le 11 janvier 2011. «J’y étais», se souvient Sarita Boodhoo. «J’y ai interprété la chanson iconique Calcutta se chutal jahaj», raconte-t-elle.

A son retour au Syama Prasad Mookherjee Port entre fin décembre 2023 et janvier 2024, c’est avec stupeur que Sarita Boodhoo avait constaté qu’un restaurant avait été aménagé à côté de ce mémorial. Elle avait alors exprimé avec des mots sentis ses préoccupations. Et avait réclamé plus de respect pour ce monument.

En mars 2025, elle s’était à nouveau rendue dans la Grande Péninsule, comme conférencière. «J’ai dit à haute voix que ce n’était pas approprié qu’un restaurant ait été construit pratiquement au pied du mémorial dédié aux travailleurs engagés. Il ne faut pas oublier que même si les engagés gagnaient Rs 6 par mois et avaient des rations, les mentalités de ceux qui avaient fait travailler des esclaves n’avaient pas changé du jour au lendemain.»

Sur place, le mois dernier, Sarita Boodhoo apprend que les autorités portuaires indiennes, ont écrit à l’Unesco pour signifier leur intention de demander l’inscription du mémorial et les dépôts de l’immigration sur la rivière Hooghly, sur la liste du patrimoine mondial. «Cela a été le moment idéal pour souligner que ce monument est aussi sacré qu’un temple.»

hoogly.png Le mémorial au bord de la rivière Hooghly.

ms.png

Publicité