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Interview...

Riana Andrianjafy : «Le nouvel ordre mondial se joue aussi dans l’océan Indien»

31 juillet 2026, 19:00

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Riana Andrianjafy : «Le nouvel ordre mondial se joue aussi dans l’océan Indien»

Riana Andrianjafy, spécialiste malgache de la diplomatie multilatérale et des partenariats stratégiques.

Il est consultant, auteur et spécialiste malgache de la diplomatie économique et de la communication d’influence. Engagé dans les questions de développement humain et de coopération régionale, il a acquis une expérience internationale au sein de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement à Genève. Figure montante de la jeunesse malgache, il milite pour un leadership innovant, inclusif et tourné vers des liens renforcés entre Madagascar et la région océan Indien.

Quel regard portez-vous sur l’état du monde aujourd’hui ? Nous assistons probablement au plus important basculement géopolitique depuis la fin de la guerre froide. Pendant plusieurs décennies, l’Occident a largement structuré les règles économiques, financières et diplomatiques de la mondialisation. Aujourd’hui, cet ordre est contesté. De nouvelles puissances s’affirment, les BRICS s’élargissent et une partie du Sud global demande une représentation plus équilibrée dans les institutions internationales.

Cette évolution s’accompagne d’une crise de confiance. L’application parfois inégale du droit international, la persistance des conflits, les tensions énergétiques et les rivalités commerciales fragilisent la crédibilité du système multilatéral. Nous entrons ainsi dans un monde plus multipolaire, où les alliances deviennent variables selon les sujets : sécurité, énergie, commerce, climat ou technologies.

Pour les petits et moyens États, cette période comporte des risques, mais aussi des possibilités. Ils ne sont pas nécessairement condamnés à choisir définitivement un camp. Ils peuvent diversifier leurs partenariats et devenir des acteurs de convergence. Mais cette autonomie repose d’abord sur la connaissance. Un État qui connaît précisément ses ressources, ses vulnérabilités, ses compétences et ses dépendances négocie mieux. Dans le nouvel ordre mondial, la connaissance est devenue une véritable infrastructure de souveraineté.

Où se situe l’océan Indien dans ce nouvel échiquier mondial ?

Nous avons longtemps perçu l’océan Indien comme une périphérie. C’est aujourd’hui exactement l’inverse. Il relie l’Afrique, l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe. Des routes maritimes essentielles, des flux énergétiques, des ports stratégiques et des câbles sousmarins y sont concentrés. Les grandes puissances y renforcent également leur présence militaire et économique. L’océan Indien se trouve ainsi au cœur des dynamiques de l’Indopacifique. Toutefois, cette notion ne doit pas être réduite à la compétition entre grandes puissances.

Pour nos États, l’enjeu est de préserver un espace ouvert, fondé sur le droit international, la sécurité de la navigation et la liberté de développer des partenariats diversifiés. Une crise éloignée peut rapidement affecter le coût du transport, de l’énergie, des assurances ou des denrées alimentaires dans nos îles. Notre exposition géographique est donc réelle. Mais cette géographie constitue aussi un avantage diplomatique. L’océan Indien peut devenir un espace de dialogue entre l’Afrique et l’Indopacifique, à condition que ses États définissent eux-mêmes leurs priorités et produisent leur propre lecture des transformations mondiales.

Peut-on construire une véritable vision commune entre Maurice, Madagascar, les Seychelles, les Comores et La Réunion ?

Oui, mais cette vision ne doit pas chercher à reproduire l’Union européenne, qui est née dans un contexte historique particulier. Elle a permis des avancées remarquables, mais elle montre également qu’une forte intégration ne supprime ni les intérêts nationaux ni les divergences politiques. Notre ambition doit être différente. Il ne s’agit ni de créer un État fédéral ni d’imposer des politiques uniformes. Il s’agit de construire une capacité collective à agir lorsque nos intérêts convergent.

Cette coopération ne part pas de zéro. La Commission de l’océan Indien et les autres mécanismes régionaux ont déjà développé des programmes dans la santé, la sécurité maritime, le climat, l’économie bleue et la gestion des risques. L’objectif n’est donc pas de remplacer les institutions existantes, mais de renforcer leurs capacités et de mieux relier les décisions régionales à leur mise en œuvre nationale.

Un espace régional de la connaissance pourrait notamment rapprocher les administrations, universités, entreprises et centres de recherche. Il permettrait de partager des données sur les risques, les ressources, les chaînes d’approvisionnement et les besoins en compétences. La connaissance deviendrait ainsi un bien public régional au service de la décision.

Quels sont les atouts de chaque territoire ?

C’est précisément parce que nos territoires sont différents qu’ils peuvent être complémentaires. Madagascar dispose d’une profondeur territoriale, d’un potentiel agricole, de ressources naturelles et de possibilités importantes dans l’énergie et la transformation locale. Maurice possède une expérience reconnue dans les services financiers, le commerce, l’investissement et la connexion aux marchés internationaux. Les Seychelles ont développé une forte expertise dans la gouvernance des océans, l’économie bleue et la diplomatie climatique.

Les Comores occupent une position stratégique au nord du canal du Mozambique et disposent d’une population jeune représentant un potentiel humain considérable. La Réunion apporte des capacités universitaires, scientifiques, technologiques et infrastructurelles, ainsi qu’un accès aux dispositifs français et européens. Ces différences ne sont pas des faiblesses. Elles constituent notre principal avantage comparatif, à condition de mieux relier les capacités de production, de financement, de recherche et de formation.

Pourtant, les intérêts des États ne sont pas toujours les mêmes…

C’est normal. Une coopération réaliste ne cherche pas à effacer les intérêts nationaux. Sur la sécurité maritime, nos États ont intérêt à coopérer. Sur la pêche, ils peuvent être partenaires et concurrents. Sur l’énergie ou les infrastructures portuaires, certains avanceront plus rapidement que d’autres. La coopération consiste à identifier les sujets pour lesquels l’action collective crée davantage de valeur que l’action isolée.

Une solution serait de compléter les feuilles de route existantes par des mécanismes d’exécution ciblés : un résultat précis, une institution coordinatrice, des responsabilités nationales, un financement, un calendrier et des indicateurs communs. Le progrès ne devrait pas seulement se mesurer au nombre de réunions organisées, mais au temps gagné, aux coûts évités, aux emplois créés et aux populations protégées.

Quels domaines devraient devenir des priorités ?

J’en vois cinq : la sécurité maritime, la sécurité alimentaire, la transition énergétique, le numérique et la formation des jeunes. La sécurité maritime suppose de renforcer le partage d’informations, la surveillance, la lutte contre les trafics et la réponse aux catastrophes. La sécurité alimentaire exige une meilleure connaissance des productions, des besoins, des stocks et des routes logistiques. L’objectif n’est pas une autosuffisance absolue, mais une réduction des dépendances les plus critiques.

La transition énergétique doit permettre de développer les renouvelables, les compétences techniques et des investissements responsables. Le numérique et l’intelligence artificielle peuvent soutenir l’agriculture, la santé, le climat, la gestion maritime et la prévention des crises. Mais leur développement doit s’accompagner de règles sur la cybersécurité, la protection des données et la souveraineté numérique. Enfin, la formation des jeunes est déterminante. Il faut faciliter la reconnaissance des qualifications, la mobilité régionale et les partenariats entre universités, entreprises et administrations.

Quelle forme de coopération imaginez-vous ?

Tous les États n’ont pas besoin de participer immédiatement à chaque projet. Quelques partenaires volontaires peuvent lancer une initiative, la tester, mesurer ses résultats, puis l’ouvrir progressivement à l’ensemble de la région. Cette géométrie variable permet d’avancer sans remettre en cause l’unité régionale. La région doit également mieux mobiliser les banques de développement, les partenaires multilatéraux, le secteur privé et les universités.

Elle pourrait enfin porter une position commune sur la réforme de l’architecture financière mondiale. Le revenu par habitant ne reflète pas toujours la vulnérabilité réelle des États insulaires. Il faut des financements plus rapides, des critères mieux adaptés aux chocs climatiques et économiques, ainsi qu’une représentation renforcée des pays africains et insulaires dans les instances de décision.

Quel est votre message ?

L’océan Indien ne doit plus être considéré uniquement comme un espace vulnérable ou comme un terrain de compétition entre puissances. Il peut devenir un laboratoire de la diplomatie multilatérale du XXIᵉ siècle : une diplomatie qui respecte les souverainetés, valorise la connaissance, organise les complémentarités et produit des résultats concrets. Les États insulaires ne doivent plus seulement témoigner de leurs vulnérabilités. Ils doivent contribuer à définir les solutions mondiales, car ils vivent déjà l’interdépendance entre climat, dette, alimentation, énergie, océans et sécurité. Le multilatéralisme retrouvera sa force lorsqu’il sera perçu non comme une conversation éloignée entre institutions, mais comme un instrument concret de protection et de progrès pour les populations. Le monde bascule. À nous de définir collectivement la place que nous voulons y occuper.

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