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Quand la prime devient butin

19 août 2025, 04:30

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La scène est devenue tristement familière : un haut gradé de la police, menottes aux poignets, escorté vers une cellule de détention. Cette fois, c’est le surintendant de police Ashik Jagai, ancien patron de la défunte Police Headquarters Special Striking Team, rattrapé par une affaire qui sent le soufre : plus de Rs 86 millions de Reward Money validés ou recommandés en excès, sur fond de soupçons de corruption et de blanchiment.

Les chiffres donnent le vertige. Des paiements approuvés à hauteur de Rs 17 millions quand seules Rs 292 000 étaient légitimes. Des trop-perçus de Rs 62 millions validés sur simple signature. Et surtout, un système supposé récompenser la prise de risque d’informateurs infiltrés, devenu une caisse noire incontrôlable, où la confiance – ciment de cette mécanique – s’est muée en opportunité de prédation.

Depuis toujours, la police mauricienne dispose d’un budget dédié au Reward Money : des fonds publics alloués pour rémunérer les informateurs qui permettent d’élucider des affaires ou d’intercepter des cargaisons. Cette pratique, héritée d’un temps où la lutte contre la drogue et le grand banditisme exigeait des relais discrets, repose sur un principe : le secret absolu sur l’identité de l’informateur, garanti par les Standing Orders de la force policière.

Ce secret est la clé de voûte du système. Mais il est aussi sa faille. Car derrière l’opacité, aucune contre-vérification externe n’est possible. Le contrôleur et le bénéficiaire peuvent devenir complices. Les procédures existent – certificats à signer, vouchers à renvoyer, validations hiérarchiques – mais sans témoin indépendant ni audit régulier, elles se réduisent à un jeu d’écriture.

Les accusations contre Ashik Jagai ne sont pas des peccadilles. Elles remontent à plusieurs périodes : en novembre 2022, un paiement de Rs 7 millions validé sur une réclamation frauduleuse ; entre août 2022 et février 2024, des excédents cumulés de plus de Rs 62 millions ; d’avril à septembre 2024, encore Rs 17 millions au-delà du montant dû.

Et derrière ces chiffres, un autre visage apparaît : celui du sergent Yusuf Ali Hossen, ex-gestionnaire du fonds SST, déjà arrêté pour avoir encaissé sur son compte personnel Rs 83 millions en deux ans. Tout laisse penser à un système organisé, avec une chaîne de validations qui, au mieux, a fermé les yeux ; au pire, a prêté la main.

Ce n’est pas la première fois que le Reward Money fait scandale. En 2021, l’ICAC – aujourd’hui dissoute – avait ouvert une enquête sur Rs 700 000 versés par l’ADSU après une saisie record de 135 kg d’héroïne. La commission avait exigé tous les documents : recommandations, approbations, acquittances et découvert que certains justificatifs étaient tout simplement absents.

Chaque fois, les mêmes arguments sont avancés : la confidentialité des informateurs prime sur toute transparence. Oui, il faut protéger les sources. Mais cette nécessité ne doit pas se transformer en bouclier pour couvrir les abus. Comme souvent à Maurice, le problème n’est pas la loi, mais son application – sélective, laxiste, voire complice.

L’ancien commissaire, Anil Kumar Dip, s’est défendu en expliquant que son rôle se limitait à signer les documents que lui apportait son clerk. Traduction : «Je valide, mais je ne sais pas à qui l’argent va.» Cette désinvolture bureaucratique est précisément ce qui mine la confiance dans l’institution.

Depuis des décennies, nous le martelons : les hommes passent, les institutions restent. Mais quand ces institutions sont façonnées par des responsables sans colonne vertébrale, elles deviennent des armes, pas des repères. L’alternance politique n’a aucun sens si elle reproduit les mêmes abus. La police ne doit pas être l’extension armée du pouvoir du jour. Elle doit redevenir une force au service du droit et non un droit au service d’un pouvoir.

Le «Reward Money» est un outil nécessaire. Mais son usage doit être recadré :

• Les paiements devraient être effectués par le commissaire de police ou un officier de rang équivalent, en présence d’un témoin indépendant – par exemple, un huissier de la Cour suprême.

• Les fonds alloués devraient être audités chaque année et un rapport soumis au Bureau du Premier ministre ou au ministère des Finances.

• Les Standing Orders doivent être appliqués à la lettre et toute dérogation documentée.

À défaut, nous continuerons de voir défiler, à intervalles réguliers, les mêmes images : des officiers décorés hier, défaits aujourd’hui et des institutions un peu plus fragilisées à chaque chute.

Le Reward Money n’est pas qu’une ligne budgétaire. Il est un pacte tacite entre l’État et ceux qui prennent des risques pour lui. Quand ce pacte est rompu, ce n’est pas seulement l’argent public qui est détourné. C’est la confiance dans la capacité de l’État à tenir sa parole, à récompenser l’effort honnête et à sanctionner la trahison.

Ce prix-là – la perte de confiance – est bien plus lourd que les Rs 86 millions en cause. Et c’est celui que nous payons tous, en silence.

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