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Questions à la…
Professeure Thulisile Madonsela : «Les citoyens ne doivent pas douter»
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Questions à la…
Professeure Thulisile Madonsela : «Les citoyens ne doivent pas douter»
Professeure Thulisile Madonsela, figure emblématique de la lutte anticorruption.
Dans le cadre de la Journée internationale contre la Corruption, le 9 décembre, la Financial Crimes Commission (FCC) avait organisé une semaine de réflexion, de dialogue et de mobilisation dédiée à la lutte contre la corruption. Invitée de renom, la Sud-Africaine Thulisile Madonsela, ancienne «Public Protector», avocate, professeure de droit et militante des droits humains, aborde plusieurs points sur ce sujet.
? Quelles sont les conditions essentielles pour rétablir la confiance du public en un pays où la corruption est perçue comme faisant partie de la vie quotidienne ?
La première condition est la transparence. Nous l’avons constaté ici avec la FCC, qui expose clairement ce qu’elle fait, quels types de dossiers elle traite, pourquoi certains dossiers prennent du temps, et ce qu’elle accomplit entre-temps, comme la confiscation des avoirs. Cela aide les citoyens à comprendre comment fonctionne le système et, lorsqu’il y a des retards, à en connaître les raisons. La transparence est également essentielle dans des pays où l’on pense souvent que les «gros poissons» s’en sortent toujours et que seuls les «petits poissons» sont pris.
Il doit aussi y avoir de la transparence dans la gouvernance. Il faut que soit clairement défini ce à quoi les citoyens ont droit et quels sont les processus. Par exemple, chaque bureau devrait avoir une charte de service à la clientèle indiquant de quels documents a-t-on besoin pour tel service, et comment la procédure se déroulera, et combien de temps cela prendra. Ainsi, si quelqu’un vous demande un sixième document, vous pouvez dire : «Ce n’est pas dans la liste.» C’est cela, la transparence.
La deuxième condition est l’implication des citoyens. Ici, comme en Afrique du Sud, par exemple, vous avez décidé d’impliquer les jeunes. Impliquer les citoyens dans le signalement des problèmes et dans le suivi des dysfonctionnements est essentiel.
Troisièmement, il faut une presse indépendante. C’est indispensable. Mais il faut éviter le sensationnalisme. Il y a une différence entre un rapport de la FCC et sa couverture médiatique. Parfois, les médias disent qu’une personne est «implicated» alors qu’elle est seulement «accused». Être accusé signifie que quelqu’un a dit : «M.X a volé une voiture», sans fournir aucune image, aucune preuve que la voiture existait, aucune indication que M. X se trouvait sur les lieux. C’est une simple accusation, et cela peut devenir sensationnaliste. Personnellement, je n’aimerais pas que cela fasse la Une avant qu’il y ait au moins des éléments corroborant l’existence de la voiture ou la présence de M. X dans la zone. Les médias ne sont pas des tribunaux, mais ils doivent s’appuyer sur quelque chose de substantiel. Sinon, dans cette ère de l’information où personne n’a le temps de vérifier, les gens se diront : «M. X a vraiment volé la voiture.» Et s’il n’est pas arrêté, ils concluront que «le système ne fonctionne pas». Donc, l’intégrité des médias est essentielle pour éviter que le sensationnalisme domine. Nous avons besoin des médias. Sans eux, la démocratie ne peut pas tenir. Quand le juge Brandeis (Ndlr : juge progressiste de la Cour suprême aux États-Unis, de 1916 à 1939) disait : «La lumière du soleil est le meilleur des désinfectants», cette lumière, dans nos sociétés, c’est la presse.
Ensuite, il faut une justice irréprochable. Les citoyens ne doivent pas douter. Si un tribunal déclare que M.X n’a rien fait, les citoyens doivent le croire parce qu’ils ont confiance en l’intégrité de la magistrature.
Enfin, la communication. Oui, j’ai parlé de lumière, mais cela signifie aussi communiquer. Communiquer avec les citoyens et leur permettre de donner leur avis.
? Les données d’Afrobarometer (*) montrent que les jeunes Mauriciens sont parmi les plus sceptiques quant à l’efficacité des efforts dans la lutte contre la corruption. Comment cette génération, souvent désillusionnée, peut-elle devenir une force motrice pour l’intégrité ?
D’abord, il faut encourager les jeunes à devenir des chercheurs de faits. C’est une chose. Se baser sur le nombre de scandales médiatiques en est une autre. Oui, nos pays sont minés par la corruption, mais la politique a aussi tendance à tout dramatiser. Je ne critique pas les médias, mais il est important que les jeunes distinguent faits et soupçons. Les journalistes et les enquêteurs n’ont pas les mêmes obligations. Les médias peuvent évoquer des suspicions. C’est pourquoi je dis aux jeunes: engagez-vous. La FCC a lancé une invitation ouverte aux Mauriciens, et j’espère que d’autres institutions feront de même. Ne vous contentez pas du 9 ou 10 décembre. Si les jeunes veulent rencontrer ces institutions, les portes doivent être ouvertes.
Si les jeunes pensent qu’il existe une corruption systémique dans un secteur, une institution comme la FCC, le Public Protector ou une commission d’enquête peut l’examiner. Certaines choses seront vraies, d’autres non. Et une fois la vérité établie, les jeunes peuvent demander : «Voici les conclusions, que fait-on maintenant ?»
Aux jeunes d’Afrique, je dis : ne vous contentez pas de vous plaindre sans engagement. Sinon, vous finirez par penser que rien n’est fiable, que tout est corrompu, et que la seule solution est de supprimer les institutions. Et les révoltes qui renversent un gouvernement n’ont, jusqu’ici, rien produit de bon, la corruption revient par d’autres voies. La voie appropriée, c’est le vote. Si un parti laisse la corruption prospérer, élisez-en un autre avec une meilleure intégrité. Respectons la démocratie tant que nous n’avons pas un système meilleur. Engageons-nous de manière procédurale, les solutions brusques ont souvent des conséquences néfastes pour les jeunes eux-mêmes.
? Plusieurs experts, dont Transparency Mauritius, soulignent l’absence d’une «Freedom of Information Act» et de protections solides pour les lanceurs d’alerte. Dans une démocratie, jusqu’où peut-on progresser contre la corruption sans ces garanties, et quelles seraient, selon vous, les priorités minimales ?
Chaque pays doit avoir une loi sur l’accès à l’information. En Afrique du Sud, nous avons la Protection of Access to Information Act (PAIA). C’est une protection pour le gouvernement également, car elle dissipe les soupçons. Si je pense qu’il se passe quelque chose de mal et que cela affecte mes droits ou ceux d’un groupe social, je peux demander l’information. Et si le gouvernement refuse ou fournit des informations incorrectes, les tribunaux peuvent l’obliger à produire les données. Les exigences minimales sont simples: si une information détenue par l’État ou par une entité affecte vos droits ou ceux d’un groupe social, elle doit être fournie en temps utile et sous forme adéquate pour vous permettre d’évaluer la situation. Mais il faut aussi une loi sur la protection des données personnelles, afin d’éviter que des informations sensibles soient divulguées au détriment de l’intégrité ou de la sécurité des personnes. Ensuite, une loi sur les lanceurs d’alerte, un endroit sûr où des personnes peuvent signaler de bonne foi des irrégularités, sans risquer d’être tués, licenciés ou marginalisés. Le système doit être étanche pour éviter que leur information fuite et les mette en danger.
? Vous évoquez l’importance de célébrer ce qui fonctionne. Comment mettre en valeur les réussites dans un contexte saturé de scandales ?
Peindre tout en noir aide les corrupteurs, ils se sentent «en bonne compagnie». Il faut mettre en avant ce qui fonctionne, pour montrer que la lutte est possible et encourager les jeunes à s’impliquer. Mettre en lumière les rapports officiels où des entreprises affirment avoir rejeté des demandes de pots-de-vin, ou encore, promouvoir les icônes de l’intégrité, un mouvement existant dans plusieurs pays. Dans ma culture, on dit que les bonnes nouvelles ne voyagent pas vite. Pour être en Une, il faut faire quelque chose d’horrible. Peut-être devrions-nous parfois mettre les bonnes nouvelles en première page, notamment lorsque quelqu’un a fait ce qui est juste.
? La médiatisation des scandales peut, paradoxalement, normaliser la corruption. Partagez-vous cette analyse ? Comment trouver l’équilibre entre transparence et banalisation involontaire ?
La seule précaution est de distinguer clairement «accusation» et « implication ». Sinon, nous désensibilisons la population face à la véritable corruption, tout en donnant un faux sentiment d’impunité généralisée. Nous avons besoin de la lumière, pas de l’obscurité, sinon, nous tomberons.
(*) Réseau panafricain de recherche indépendant qui réalise des sondages d’opinion sur la démocratie, la gouvernance, l’économie et la société en Afrique.
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