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Paroles

7 janvier 2024, 09:10

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Paroles

Dans la chanson de Dalida intitulée Paroles, Paroles, dans la version qu’elle chante avec Alain Delon, elle récuse la tentative de son soupirant de l’amadouer à nouveau avec les mêmes paroles : «Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots», chante-t-elle, ajoutant, désabusée : «Des mots magiques, des mots tactiques, qui sonnent faux»

Les discours de fin d’année de nos hommes politiques, année après année, doivent probablement être écoutés et analysés avec le scepticisme de Dalida. Un sondage serait, par ailleurs, intéressant pour établir QUI peut bien encore écouter ces discours et COMMENT ils sont réceptionnés ?

À tout seigneur tout honneur. Le discours du Premier ministre est surtout un bilan qui se veut positif. «2023 ti enn bonne année», clame-til en soulignant l’entente entre la population, le gouvernement et le secteur privé, ce qui aurait créé une «stabilité exemplaire». Il ne manque pas de souligner que les «piliers» économiques ; tourisme, manufacture, finance, infrastructure font bien et «Pei pe avanse», ajoutant, pour faire bonne mesure «ou kapav imazin Moris san metro ?»

Les défis, selon lui, ne sont pas de nature interne, puisqu’il ne les mentionne pas, mais résident plutôt dans les conflits mondiaux, les difficultés de l’économie mondiale et l’inflation généralisée qui ne nous a pas épargnés. Pas un mot, évidemment, sur l’érosion de la roupie qui, elle, importe l’inflation, la productivité en berne, l’endettement national, la balance des comptes courants déficitaire continuellement depuis 2004 et affichant -13 % du PIB en 2021 et -11,5% en 2022, le népotisme criard, les municipales renvoyées, la corruption, le parlement dévalué, une Financial Crimes Commission qui peut désormais enterrer des dossiers sans en référer au Directeur des poursuites publiques…

«Kan lekonomi fer bien, zistis sosial posib», rappelle le PM avec raison, mais sans sursauter, avant de faire la liste des soutiens apportés aux compatriotes par son gouvernement : salaire minimum introduit en 2018, revenu minimum garanti à Rs 18 500, pension de vieillesse sortie de Rs 5 000 en 2014 pour passer à Rs 11 000 pour les 60 ans + en 2023, l’éducation gratuite du berceau à l’université, de nouveaux hôpitaux… L’État providence s’étale.

C’est donc que l’économie va très bien ? On déchante un peu quand, dans la phrase d’après, il nous apprend que sa promesse de Rs 13 500 de pension est tenue «malgré difikilté (tiens !)» et seulement pour les 75 ans +. Mais, c’est promis ! Ces Rs 13 500 seront «bien vite» étendues à toutes les autres catégories de pensionnaires. On présume que ce sera quand les «difficultés» auront disparu ? Lesquelles difficultés ne sont pas dévoilées, bien sûr, car nous sommes au pays de l’opacité, non ?

Trois messages forts pour terminer. Il souligne que «bann la pe fer promes» mais «bizin travay dir pou ranpli lakes an priorite», avant de partager. Une évidence que le marquis de La Palice n’aurait pas récusée, lui-même victime d’un problème typographique (*) ! Ensuite, un appel surprenant : éviter la bassesse dans les discussions, le débat étant important affirmet- il, pourvu qu’il soit constructif et dans le respect. Bien d’accord ! L’exemple parlementaire pour commencer peut-être ? Finalement, l’unité de la nation. Approuvé !

Navin Ramgoolam, quant à lui, ne fait pas parler ses deux mains comme Pravind Jugnauth, mais préfère s’appuyer sur un podium en verre, ce qui l’aide à mieux marteler ses points contre le gouvernement. Théâtralement, Navin occupe l’écran bien mieux que Pravind, même s’il est clair qu’il est bien plus facile de critiquer des bancs de l’opposition que de défendre le bilan courant. Il parle donc fort !

D’autant qu’il a de la matière première à en revendre : l’inflation pour commencer ! «Pri flanbé. Roupi dégringolé», souligne-t-il avant d’ajouter l’heureuse formule que «ou lafin di mwa, pa le 30, me le 10 ! » Mais citer le prix de la pomme d’amour ou du letchi n’est certainement pas un bon choix ; les deux étant sujets aux effets saisonniers évidents. La pomme d’amour baissera, comme toujours, quand l’offre dépassera la demande et le letchi, maintenant plus rare en fin de saison, commande un meilleur prix tout naturellement ….

Le gaspillage d’argent est solidement évoqué. Betamax a coûté Rs 5,6 milliards par politique de vengeance, les réserves de la State Trading Corporation (STC) (et du CEB) ont fondu, des millions ont été gaspillés sur les médicaments Covid, ou Pack & Blister, les Rs 25,6 milliards récoltées pour la Contribution sociale généralisée (CSG) ont déjà été utilisées… avant la CSG. Et de souligner que le gouvernement (les gouvernements !) donne des cadeaux à la population seulement à partir des taxes payées par la population sur son travail ou à partir d’emprunts faits en leur nom. «Pa bizin bolom Nwel», dit-il en réponse au PM qui s’annonce comme tel. Il faut juste un vrai PM avec une équipe plus compétente pour relancer l’économie, argue-t-il, avant d’annoncer, sans crier gare, un «kado» de plus, sous forme d’une baisse de prix de l’essence et du diesel ! Le Price Stabilisation Account a-t-il été renfloué par magie ? La guerre de Gaza est finie ? Les Houthis sont-ils défaits ? L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEC) est-elle devenue sentimentale ? Pire ! Quel sera l’état du monde dans 12 mois, s’il est au pouvoir ?

Ayant rappelé la corruption et le népotisme qu’il rebaptise, médicalement suppose-t-on, de «chatwasilis», et retourné l’équation de la drogue contre le gouvernement actuel en tentant la formule que l’on ne peut pas «tir pom damour dan rougay, parey kouma ou pa kapav separ ladrog avek MSM», Ramgoolam se focalise sur ce qu’il décrit comme le plus grand danger. Soit, la menace aux libertés, à la démocratie et à «fason nou viv», en se référant aux méthodes de la mafia de vouloir tout contrôler dans le pays, surveiller, réprimer, punir dans ce qu’il appelle «un État MSM».

Ayant plus tôt rendu hommage à ses partenaires du MMM (notamment pour avoir, en 1982, rendu impossible le renvoi des élections après cinq ans) et du PMSD (pour s’être opposé au Prosecution Commission Bill, au prix d’une démission de principe), Ramgoolam invite à utiliser son intelligence en utilisant l’arme redoutable qui est le droit de vote. C’est un pari héroïque !

On ne peut pas classer le discours de Paul Bérenger de fin d’année dans la même catégorie. Ce n’était qu’un message à ses troupes. Cependant ses sujets sont symptomatiques.

D’abord, un rappel que c’est le MMM qui a rendu les élections obligatoires chaque cinq ans, sauf vote référendaire à majorité de ¾ et 100 % du vote des parlementaires. De la part d’un parti qui a débuté son parcours contre la démocratie parlementaire et pour la démocratie directe, c’est en effet une bénédiction pour notre démocratie ! Ayant fait les éloges des «dimounn drwat» que sont le président de la Commission électorale, le DPP et le Commissaire électoral, Bérenger s’est attardé sur le dossier Chagos en soulignant qu’il fallait discuter avec les Américains plutôt qu’avec leur marionnette britannique, puisque ce sont les Yankees qui ont exigé que les chagossiens soient évacués de leurs iles, toutes leurs îles, pas seulement de Diego.

Il aura aussi passé quelques minutes à évoquer la situation de Gaza, accusant Biden d’avoir rendu la situation actuelle possible, mais aussi pour rappeler combien «nou pe zoué avek difé» sur le plan de l’environnement et du climat ; la COP28 ayant été bien près d’être une catastrophe face aux lobbies pétroliers et la COP29, en Azerbaïdjan, ne promettant pas bien plus, alors que ce pays fait avidement la promotion de son gaz pour «la transition». «Bokou travay divan nou» conclura Bérenger devant ce qui reste clairement le problème existentiel le plus important de la planète.

Un mot sur Roshi Badhain qui s’adressait à la nation et qui a le don de tenter de dire vrai. «Zet (autant) kas dan lekonomi, se zet petrol lor difé», rappelle-t-il en dénonçant la démagogie inflationniste ambiante et en demandant «kot kas la pu sorti ?» Ce n’est pas souvent qu’on entend un politicien parler de sacrifice, d’effort, de discipline et des vertus du «simin difisil» face au «simin fasil», récusant un avenir de «roder bout». Cependant, les électeurs seront-ils ainsi mobilisés ? Il présenterait 60 candidats «forts» ce janvier et rappelle fièrement ses 80 propositions de réforme nécessaire. Malheureusement, si l’on y trouve quelques bonnes idées, d’autres ne paraissent vraiment pas réalistes. Et il paraît qu’il va en rajouter une vingtaine d’autres…

Quoi retenir de valable de tous ces discours et de toutes ces paroles? Voilà bien la question posée à chacune de nos consciences. En n’oubliant pas Dalida pour le test de la sincérité…

(*) Wikipedia | Jacques II de Chabannes de La Palice

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