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Mouna Haguma : «Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer pour faciliter la mobilité des artistes»

11 septembre 2026, 15:58

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Mouna Haguma : «Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer pour faciliter la mobilité des artistes»

Actrice majeure de la scène culturelle réunionnaise, Mouna Haguma dirige le groupe Comptoir G, à l'origine de rendez-vous comme le «Sakifo», les Francofolies de La Réunion et l'«Indian Ocean Music Market» (IOMMa). À travers ces événements, elle défend une vision de la culture qui dépasse les frontières de l'île et entend renforcer les échanges dans l'océan Indien. Dans cet entretien, elle revient sur les défis auxquels sont confrontés les festivals, la professionnalisation du secteur, et les passerelles entre Maurice et La Réunion. Elle appelle notamment les pouvoirs publics à jouer un rôle plus important pour faciliter la mobilité des artistes de la région.

Vous êtes à la tête d'un groupe qui porte des événements majeurs comme le « Sakifo », les Francofolies de La Réunion et l'IOMMa. Comment est née cette envie de construire des projets culturels à cette échelle ?

Cette idée est venue, bien évidemment, de Jérôme Galabert, fondateur du Sakifo, qui a eu cette vision il y a plus de 22 ans avec le Sakifo. Il a ensuite eu l'idée de faire venir les Francofolies à La Réunion il y a maintenant neuf ans, à Saint-Pierre, et depuis quatre ans à Saint-Paul. On est sur un territoire qui est petit géographiquement, mais qui est très riche culturellement. Je pense donc que c'est important de pouvoir offrir au public réunionnais, mais aussi aux artistes réunionnais, une plateforme où ils puissent se rencontrer et s'exprimer. Pour le public, c'est aussi l'occasion de voir des artistes, qu'ils soient internationaux, locaux ou régionaux, sans avoir à se déplacer de l'île. C'est super important. Et pour les artistes, c'est également l'opportunité d'avoir une grande scène comme on peut en voir un peu partout dans le monde, ici, à La Réunion.

Quand on organise un festival, on ne vend pas seulement des concerts : on crée une expérience. Quelle est votre philosophie dans la conception d'un événement ?

Pour moi, un festival, ce n'est pas juste une succession de concerts. Bien évidemment, je pense que la musique est le cœur du festival, mais ce qui fait sa richesse, c'est la rencontre. C'est le fait que plusieurs générations, du plus jeune au moins jeune, se rencontrent sur le festival. C'est aussi la diversité des artistes et des styles musicaux que l'on peut accueillir. Pour moi, c'est un lieu de découverte et de transmission, justement parce qu'il est intergénérationnel.

Cette année marque la quatrième édition des Francofolies de La Réunion à Saint-Paul. Comment ce festival a-t-il trouvé sa place dans le paysage culturel réunionnais ?

Les Francofolies existent depuis neuf ans à La Réunion et sont installées depuis quatre ans à Saint-Paul. Au fil des éditions, le festival a vraiment trouvé sa place sur le territoire. Il a sa propre identité et est maintenant devenu un rendez-vous des Réunionnais. C'est un festival qui rassemble, qui fait se rencontrer des artistes réunionnais et des artistes venus d'ailleurs, mais aussi des publics très différents.

Les Francofolies ne se limitent plus à une scène musicale : elles investissent les rues, les écoles, différents publics. Comment construit-on un festival qui appartient réellement à un territoire ?

C'est super important pour les Francofolies parce qu'on appartient à la famille des Francofolies autour du monde. Il y a huit Francofolies autour du monde. Quand on a fait venir les Francofolies à La Réunion, l'objectif n'était justement pas de faire une date de plus. L'idée était que ce soit un festival ancré dans son territoire, fait avec et pour ses habitants. Donc, on investit différents lieux : à la fois des lieux emblématiques comme le TEAT Plein Air et une petite salle plus intimiste qui crée quelque chose de magique, mais aussi l'espace urbain et le cœur de ville de Saint-Gilles, notamment lors de la soirée du jeudi. Pour faire tout cela, il faut s'ancrer dans le territoire et travailler avec les gens qui y habitent : les habitants, les associations, les écoles, les institutions et les collectivités. C'est vraiment ce que l'on fait aujourd'hui avec les Francofolies. L'idée était d'avoir un festival avec une véritable identité réunionnaise et régionale. J'insiste sur ce point parce que l'océan Indien, avec notamment sa dimension francophone, occupe une place très forte dans les Francofolies.

Quels sont aujourd'hui les grands défis pour faire vivre un festival comme les Francofolies dans un contexte où les coûts de production augmentent et où les habitudes du public évoluent ?

C'est un très grand défi. Chaque année, faire un événement et particulièrement un festival, c'est une prise de risque. Le défi majeur, ce sont effectivement les coûts, qui ont beaucoup augmenté. Et en plus, nous sommes sur une île. Cela concerne les transports et l'hébergement, mais aussi les cachets des artistes, la technique. Les charges évoluent pour pouvoir créer un festival. En revanche, le pouvoir d'achat du public et les possibilités financières de nos partenaires n'évoluent pas dans les mêmes proportions. C'est donc un défi pour nous de continuer à offrir un festival avec cette exigence artistique et cette qualité d'accueil, tout en conservant ce qui fait notre force depuis toujours : l'accessibilité. L'accessibilité tarifaire, c'est-à-dire la possibilité pour tous de rentrer sur le festival. C'est justement pour ça que nous mélangeons et ne nous limitons pas au site principal en proposant aussi des scènes gratuites tout au long de la semaine, dans différents lieux.

Quelles sont, selon vous, les clés pour réussir un événement culturel sur le long terme ?

C'est la confiance. C'est assez «facile» d'organiser un festival et de réussir ponctuellement. Mais pour tenir sur le long terme, il faut avoir créé des relations de confiance avec l'ensemble de l'écosystème. Avec les collectivités et les villes où l'on s'implante – c'est le cas au Sakifo et ici à Saint-Paul –, mais aussi avec les partenaires qui nous accompagnent et avec le public. C'est important que le public soit bien accueilli et que lorsqu'il vient une première fois, il ait envie de revenir l'année suivante. Donc, pour moi, le mot-clé, c'est vraiment la confiance de tout l'écosystème avec lequel on travaille. Et les artistes aussi, parce qu'ils sont des vecteurs de parole auprès d'autres artistes. Ils peuvent leur dire : «C'est un endroit magique où vous pouvez aller, qui va vous apporter quelque chose.»

Après plusieurs décennies d'expérience, quelles sont les erreurs que les organisateurs doivent absolument éviter lorsqu'ils lancent un festival ?

Les erreurs (rires), ce serait d'arriver en terrain conquis et de ne pas faire suffisamment attention à son environnement. Quand on crée un festival, il y a d'abord la programmation, bien sûr. Mais il faut aussi comprendre son environnement et comprendre à qui on s'adresse. Nous, nous écrivons une histoire. C'est ça, l'idée. Il y a un fil conducteur dans la programmation, mais aussi dans les associations avec lesquelles on travaille. Il faut savoir pourquoi on le fait, pour qui on le fait et à qui on s'adresse.

On parlait tout à l'heure des évolutions de la société. Le festival a aussi un rôle, au-delà d'apporter de la culture et de l'artistique. Il a un rôle sociétal et environnemental. Aujourd'hui, tout évolue très vite. Il faut donc, pour moi, s'adapter en permanence à ces évolutions. Un festival ou un événement qui fonctionne aujourd'hui ne fonctionnera peut-être pas de la même manière dans cinq ou dix ans. Il faut donc se remettre en question en permanence, se questionner et être à l'écoute : à l'écoute des publics, des artistes et des personnes avec lesquelles on travaille.

Un grand événement nécessite une vision, mais aussi une structuration professionnelle. Qu'est-ce qui fait la différence entre un simple spectacle et un véritable rendez-vous culturel ?

Pour moi, cela fait notamment partie de ce que nous faisons avec l'IOMMa. J'ai commencé à travailler sur la coordination de l'IOMMa et la structuration d'une filière est très importante. On parle souvent de culture, mais on n'imagine pas toujours à quel point un festival de cette ampleur est aussi un véritable acteur économique. C'est quelque chose pour lequel on se bat beaucoup pour le faire entendre. Un véritable rendez-vous culturel se déroule sur plusieurs jours. Ce n'est pas juste un spectacle. Il y a toute une structuration de filière derrière, avec les artistes et les professionnels. C'est ce que nous faisons avec l'IOMMa parce que, pour nous, la culture est aussi un vecteur économique qui apporte beaucoup de choses au territoire. La structuration de la filière est donc très importante. Pour moi, c'est ce qui fait la différence : la transmission, la capacité à structurer, à coordonner, et à apporter à la fois aux artistes et au public un événement d'envergure.

Comment construire une relation durable avec les artistes, les partenaires privés, les institutions et le public ?

Pour construire cette relation durable, il faut se rencontrer. Aujourd'hui, on vit dans une société où beaucoup de choses se font par courriel, en numérique ou par téléphone. Je pense que c'est cela aussi, la culture et le festival, et cela me parle particulièrement quand on crée un festival. Ce sont beaucoup de réunions, de rendez-vous. Et quand on retrouve nos partenaires institutionnels et nos partenaires privés pour parler du festival, on se retrouve dans un contexte complètement différent, avec une facilité et une proximité dans les échanges qui créent cette relation amicale et cette confiance. Avec le public, je pense que pour créer cette relation durable, il faut bien l'accueillir.

Pour moi, l'accueil est essentiel à tous les niveaux. En premier lieu, il faut que les équipes qui travaillent sur le festival soient bien accueillies. Je parle de mes équipes, des équipes techniques, parce qu'il faut qu'elles travaillent dans de bonnes conditions. Ce n'est pas toujours simple parce que c'est un vrai défi. Sur le site où nous sommes aujourd'hui (NdlR : samedi), il peut y avoir beaucoup de vent, beaucoup de poussière. Nous ne sommes pas toujours dans les conditions que nous souhaiterions. Mais il est important de prendre en compte ces défis, notamment les défis climatiques actuels, pour les équipes comme pour le public.

Encore une fois, l'expérience ne doit pas être unique. Ce que nous souhaitons, c'est que les gens reviennent. Chaque détail est important : combien de temps faut-il pour entrer sur le festival ? Combien de temps faut-il pour obtenir une boisson, pour manger ? Est-ce qu'on voit bien la scène depuis l'endroit où l'on se trouve ? Est-ce que les personnes à mobilité réduite sont bien installées ? C'est tout un ensemble d'éléments et de petites pièces qui construisent cette expérience durable. Et oui, l'accessibilité pour les personnes à mobilité réduite est également très importante afin que tout le monde puisse profiter du festival.

Vous travaillez beaucoup sur les connexions entre La Réunion, l'océan Indien et l'international avec l'IOMMa. Pensez-vous que les territoires de la région ont encore un potentiel inexploité ?

Largement. Quand l'IOMMa a été créé il y a 12 ans, la vision était déjà là : travailler sur un axe Sud-Sud plutôt que de toujours regarder vers le Nord, vers l'Europe. Nous avons ici, à La Réunion, une richesse culturelle et une identité musicale très fortes qui ne sont pas encore exploitées à leur maximum. Et les relations avec Maurice, c'est pareil. Avec Madagascar, c'est pareil. Avec les Seychelles, c'est pareil. Avec l'IOMMa, nous travaillons sur le grand océan Indien. Ici, avec les Francofolies, nous nous concentrons notamment sur les relations avec Maurice et Madagascar.

Pour parler de Maurice par exemple, nous avons une proximité géographique très forte, mais pas forcément des relations de travail aussi fortes qu'on pourrait l'imaginer. Il y a donc encore un potentiel énorme. De notre côté, nous avons voulu développer notre présence à Maurice. Cela fait longtemps que nous y sommes implantés et c'était un souhait de continuer à développer ces relations. Pour cela, il faut travailler avec des personnes ancrées dans le territoire. Nous avons Anne-Lise Violette qui nous représente aujourd'hui à Maurice parce que chaque territoire a ses spécificités. Pour moi, créer un événement ou un festival, ce n'est pas appliquer une formule toute faite. Il faut vraiment connaître son écosystème. Il y a un rayonnement qui peut être créé à partir de notre région vers le reste du monde. En tout cas, cet axe Sud-Sud est vraiment quelque chose de très important à développer.

Maurice et La Réunion partagent une histoire, une proximité géographique et culturelle. Comment voyez-vous la complémentarité entre les deux îles dans le domaine musical et événementiel ?

Elle est très forte. La complémentarité entre Maurice et La Réunion est très importante. Nous sommes voisins, nous nous côtoyons beaucoup. Encore une fois, beaucoup de Mauriciens et de Réunionnais viennent et repartent ensemble, collaborent. Pour moi, il y a encore tellement de choses que l'on peut faire. Après, nous n'avons pas les mêmes particularités sur nos territoires ni les mêmes règles ou les mêmes lois. Mais musicalement, nous sommes très similaires et il faut renforcer cela.

Est-ce qu'il manque aujourd'hui un véritable réseau régional pour permettre aux artistes de l'océan Indien de mieux circuler ?

Ce réseau régional existe, mais je pense qu'il a encore besoin d'être renforcé, accompagné et structuré. Les générations précédentes ont mis certaines choses en place. C'est à nous de continuer à les construire. Après, il y a un défi majeur que nous vivons, que ce soit à La Réunion, à Maurice ou dans la région : les défis économiques et les coûts, bien sûr, mais aussi un défi assez simple : celui des visas et de la mobilité. Je pense que nous sommes tous fortement liés et que beaucoup d'artistes, mais aussi de professionnels, ont envie de collaborer. Le premier défi est donc de trouver comment créer cette mobilité. Comment aider un artiste réunionnais à s'exporter à Maurice ? Comment faire en sorte qu'un artiste mauricien puisse s'exporter à La Réunion ? Je pense qu'il y a aussi un rôle à jouer avec les pouvoirs publics pour mettre cela en place. Je pense qu'il faut vraiment continuer à renforcer cela. L'IOMMa est là pour ça : pour ces rencontres, pour permettre aux acteurs de se retrouver et de se connecter. Il faut pouvoir, pour moi, pérenniser ces échanges dans le temps, tout au long de l'année, et relever ces différents défis.

Avec «Sakifo Talents», vous accompagnez des artistes dans leur développement. Qu'est-ce qui permet aujourd'hui à un artiste local de passer d'une scène régionale à une carrière internationale ?

Si j'avais la recette, je la donnerais volontiers ! Ce n'est pas simple. Pour nous, c'est aussi un défi. C'est une chose d'organiser un festival et d'accueillir des artistes. Accompagner le développement d'une carrière, c'est encore autre chose. Beaucoup de choses ont changé et évolué. Nous avons notamment l'essor des plateformes numériques qui permettent aujourd'hui à un artiste, où qu'il soit dans le monde, d'être beaucoup plus facilement visible. Mais cela crée aussi une autre conséquence : une forte concurrence. La question est donc de savoir comment se différencier et se démarquer.

Et là, la force du réseau est essentielle. C'est la force des rencontres que l'on peut faire sur ces différents marchés pour pouvoir émerger. Ce sont ces rencontres qui permettent à un artiste de passer d'une petite salle à une plus grande salle, puis à un grand festival d'envergure. Pour moi, il faut donc être bien entouré lorsqu'on est artiste et continuer à développer son écosystème autour de soi.

Après toutes ces années à créer des moments de rencontre entre artistes et publics, qu'est-ce qui vous donne encore envie d'organiser des festivals aujourd'hui ?

Ce qui me donne encore envie d'organiser des festivals, c'est justement cette rencontre. Parce qu'en fait, ce sont les gens. Ce sont les gens, la musique, bien sûr. J'ai grandi dedans, je baigne dans la musique, mais c'est surtout la rencontre. Toutes ces personnes que je rencontre au quotidien, que ce soient des institutions ou des artistes, m'apportent énormément personnellement et m'enrichissent énormément. Et cela donne envie de continuer. Quand je suis sur le festival, pour donner encore une petite anecdote, et que je vois le festival se monter, le moment que je préfère, c'est cette première soirée, quand le premier concert commence et que le public est là. On se dit : «Ça y est. On l'a fait.» Tout le monde est arrivé, l'artiste est sur scène. Personne ne se rend compte de l'effort et du travail qu'il y a derrière pour pouvoir faire cela. Et pouvoir ensuite échanger avec tous ceux avec qui on a construit le festival, c'est quelque chose de très fort. Parce que pour moi, c'est une victoire collective. C'est un travail collectif. C'est vraiment cet échange, c'est l'humain qui m'anime aujourd'hui et qui me donne envie de continuer.

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