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Questions à…

Madaya Condeah : «Revaloriser une majorité de nos expressions Kreol avant qu’elles ne disparaissent»

9 avril 2026, 15:00

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Madaya Condeah : «Revaloriser une majorité de nos expressions Kreol avant qu’elles ne disparaissent»

Madaya Condeah, lauréat du «Konkour Lekritir Teatral Dev Virahsawmy 2025-2026»

La pièce en Kreol, «Zagaferger Digizefgef» («Zafer dizef»), de Madaya Condeah a été retenue pour l’ouverture du Théâtre de Port-Louis après avoir «captivé» le jury du «Konkour Lekritir Teatral Dev Virahsawmy 2025-2026», «du début jusqu’à la fin», selon l’ancien président de la république Cassam Uteem, membre du jury. Installé en France depuis 1989, par l’amour de l’auteur pour le «Kreol originel» n’a néanmoins jamais faibli.

? Qu’avez-vous ressenti en entendant votre nom annoncé à la municipalité de Port-Louis?

C’était un grand moment de suspense et d’excitation et on a forcément le cœur qui palpite – leker bat dan mole – en espérant entendre les premières syllabes de son prénom, et cela m’a inévitablement ramené 47 ans en arrière, en 1979 quand je suis monté sur une scène de théâtre pour la première fois, à 19 ans, dans une pièce écrite par un ami, Yusuf Woozeer, intitulée «Sauter quand il le faut». On avait raflé tous les prix – balye karo à la finale du National Youth Drama Festival organisé par le ministère de la Jeunesse et des sports. Pour revenir à cette pièce, je me suis donné à fond, j’y ai mis toute mon énergie, ma passion et mon amour, et c’est toujours très gratifiant avant tout quand un jury reconnaît que votre travail mérite d’être récompensé. Et pour l’auteur, cela ne peut être qu’une grande fierté et un encouragement à poursuivre dans cette voie et chercher à être meilleur ou, du moins, à la hauteur de la pièce récompensée.

? D’où vous est venue l’idée d’une pièce dont le titre est en «langaz madam sere»?

Cette pièce a été inspirée de Kisa la vol, chanson du groupe Ziskakan. En 1987, j’étais professeur au collège Hamilton, et j’ai voulu faire profiter aux élèves des expériences théâtrales que j’avais acquises. Quand j’ai proposé l’idée d’un concours de poésie en français au directeur du collège, il m’a tout de suite donné carte blanche. Cela m’a permis de repérer quelques talents, et j’ai commencé à les faire jouer dans de petits sketches. Un ami, Ajai Daby, avait été inspiré par ce morceau et il m’a présenté un sketch qu’il avait écrit en me demandant de le mettre en scène. Le jour de la fête du collège, tout le monde était plié de rire, et c’est alors qu’un autre ami et collègue, Adeet Thannoo, et moi-même avions donné un peu plus d’étoffe et de longueur à la pièce initiale afin de la présenter au concours national susmentionné. Succès extraordinaire au MGI. Nous avions encore une fois obtenu tous les prix. L’an passé, quand j’ai vu l’annonce du concours, je me suis dit : ça ne me coûte rien de retravailler la pièce et de l’actualiser si besoin est. Le fil rouge a été de remettre au goût du jour et de revaloriser une majorité de nos expressions Kreol avant qu’elles ne disparaissent ou ne tombent en désuétude. Et... voilà. Quant au titre en «madam sere», c’était d’abord une idée qui, j’en étais sûr, allait titiller la curiosité du jury, mais aussi parce qu’à un moment donné dans la pièce, un personnage vole au secours d’un compère et se met tout à coup à parler en «madam sere» pour noyer le poisson, pour ne pas être compris par le roi de la basse-cour qui fait office de juge, un peu à la manière d’un avocat qui s’exprime dans un jargon judicaire souvent assez inintelligible.

? De quoi parle «Zagaferger Digizefgef»?

Dans Zagaferger digizefgef (zafer dizef), il n’y a que des animaux comme personnages, un peu à la manière du Panchatantra compilation de fables en sanskrit datant d’environ 300 ans après Jésus-Christ mettant en scène les animaux pour illustrer des leçons de vie sociale, d’amitié, de diplomatie etc. La pièce raconte l’histoire d’une poule, la reine de la basse-cour qui se fait chiper ses œufs juste avant que ceux-ci n’éclosent. Les coupables arrivent à tour de rôle à tirer leur épingle du jeu en faisant accuser celui qui est considéré, à tort d’ailleurs, comme le plus bête des animaux... l’âne. Lequel âne avait une relation amoureuse avec la reine de la basse-cour, symbolisant ce fameux «mariage mixte» qui a longtemps été un sujet de discorde dans notre société pluriethnique. Un autre thème qui y est abordé, c’est la fausse amitié ou l’hypocrisie, ceux qui se disent vos amis, mais qui derrière n’hésitent pas à vous poignarder de sang-froid.

? Écrire une pièce de théâtre, est-ce différent que d’écrire de la prose ou de la poésie?

Écrire une pièce de théâtre est sans nul doute beaucoup plus facile que d’écrire de la poésie, surtout si l’on veut respecter les règles de versification, bien qu’à un moment donné, j’ai choisi de montrer l’esprit poétique de l’âne en le faisant parler rien qu’en alexandrins. Le théâtre, c’est le reflet de la vie, donc, la langue employée n’est pas difficile à trouver. Et, là encore, je me suis attaché à écrire un Kreol aussi «basique» que possible en évitant surtout les mots qui ont été un peu francisés. Je me remémorais systématiquement le Kreol que parlait ma grand-mère et nos voisins dans la petite cité ouvrière de Saint-Aubin. Ces gens qui, n’ayant que peu ou pas du tout d’instruction, ne pouvaient en aucun cas avoir cette tendance de francisation. Pour eux, il n’y avait que sime, karotsou, lisou, kouyer, sang, par exemple, et ils ne connaissaient absolument pas semin, kawutsu, lesou/lechou, kiyer/kwiyer, sintir. Donc, mon fil conducteur a été d’essayer tant que faire se peut, d’utiliser ces mots d’antan que je considère comme originels.

? Savoir que votre texte sera joué à l’ouverture du Théâtre de Port-Louis, qu’est-ce que ça vous fait?

Forcément, c’est un honneur incommensurable. Ce théâtre où j’ai joué et où j’ai été récompensé va accueillir, près d’un demi-siècle après, ma pièce. Ça m’émeut presque aux larmes... de joie. J’espère de tout cœur que je pourrai assister, avec mon épouse cette fois-ci, à la première. Jouer en tant qu’acteur dans ce théâtre historique, c’est une chose, mais y voir sa pièce en représentation, c’en est une autre. Je suis tout excité d’avance, d’autant plus que j’ai inséré tout au long de la pièce des indications scéniques millimétrées et j’espère en voir au moins quelques-unes.

? Le jury était présidé par l’ancien président Cassam Uteem. Avez-vous eu un retour de leur part sur ce qui a fait la différence dans votre pièce?

Je crois que Monsieur Uteem a dit tout ce qu’il fallait lors de son petit laïus le 26 mars avant la remise des prix. Entendre dire par lui que ma pièce a «interpelé, captivé même le jury du début jusqu’à la fin», et que j’ai utilisé «certaines expressions à la Dev Virahsawmy» m’a immensément ému, bien que je sois conscient que la comparaison est exagérée, mais j’entends humblement par là que je suis un peu un disciple de Dev et je suis fier de reprendre le flambeau dans cette entreprise à laquelle ce grand monsieur a consacré sa vie. Ce qui signifie que notre langue Kreol a encore de beaux jours devant elle. Je profite pour saluer les trois autres gagnants qui se sont honorablement défendus et je ne peux que les encourager à continuer à écrire et à créer dans notre belle langue. Je leur souhaite également bon vent, en espérant qu’ils auront la possibilité et surtout les moyens de mettre en scène leur pièce respective. Je leur dis un grand «merde» !

? Dev Virahsawmy a consacré sa vie à faire reconnaître le Kreol comme langue littéraire. Qu’est-ce que son œuvre représente pour vous?

Depuis 1973, j’écoute les «cassettes du MMMSP» avec cette force qui se dégageait de ses chansons et poèmes. J’ai ensuite eu la chance de lire cette œuvre très émouvante qu’était Li, puis Bef dâ disab et Linconsing finalay et bien d’autres. On ne peut qu’être inspiré quand on est passionné par le théâtre. Inconsciemment, j’ai dû être influencé d’une manière ou d’une autre par ses écrits.

? Quelle est la prochaine étape pour vous?

Maintenant que mon talent d’auteur est reconnu, cela ne peut qu’être une motivation de continuer à écrire. En tout cas, depuis 1989, c’est-à-dire l’année où j’ai quitté Maurice pour la France, il ne s’est pas passé un seul jour où je ne me suis pas régalé à converser en Kreol, avec des amis de passage ou des membres de la famille. Je me suis souvent amusé et je le fais encore systématiquement à trouver des équivalents en Kreol des expressions imagées telles que «l’hôpital se fout de la charité» qui serait «la bou pe mok lamar» ou encore «ti koson pe riy nene so mama». C’est dire à quel point le Kreol est présent dans mes pensées et mes activités de tous les jours.

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