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Révolution numérique

L’IA va-t-elle dévorer l’information ?

2 novembre 2026, 09:00

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Elle répond avant Google, résume avant que nous ayons lu et commence à devenir une porte d’entrée vers l’actualité. Mais, paradoxe majeur, le public utilise massivement l’intelligence artificielle tout en refusant largement l’idée d’un journalisme sans journalistes. Une vaste étude du Reuters Institute, publiée alors que des professionnels des médias du monde entier se réunissaient à Bruxelles, éclaire une révolution qui bouleverse déjà les rédactions.

LA machine est déjà dans la rédaction. Mais elle est surtout, désormais, entre les mains du lecteur. C’est peut-être le changement le plus profond. Pendant des décennies, le public passait par un journal, une radio, une télévision ou, plus récemment, un moteur de recherche comme Google ou Yahoo pour accéder à l’information. Désormais, il peut simplement poser une question. Et attendre une réponse.

Express.mu (620 x 330) (34) ■ Les intervenants issus du monde de la presse, de la régulation numérique et de plateformes comme TikTok ont agi comme modérateurs face à des rédacteurs en chef et à des journalistes soumis à la règle de Chatham House, soit une politique stricte de non-attribution. Seuls comptent les faits, les idées et le facteur géopolitique.

L’intelligence artificielle ne se contente plus d’être un outil permettant d’écrire, de traduire ou de résumer. Elle devient progressivement une nouvelle infrastructure de l’information, capable de sélectionner, synthétiser et reformuler des contenus produits ailleurs. Cette mutation est au cœur de l’étude «Generative AI and News Report 2026: From standalone tools to information infrastructure», publiée le 29 octobre par le Reuters Institute for the Study of Journalism de l’Université d’Oxford, étude que nous avons épluchée avec plusieurs confrères à Bruxelles, grâce au soutien de l’Union européenne.

Cette étude résonne avec les débats auxquels l’auteur de ces lignes a participé lors de la conférence Connecting Media Communities 2026, organisée les 29 et 30 octobre. Journalistes, rédacteurs en chef, fact-checkeurs et experts venus de plusieurs pays y ont confronté une même réalité : l’intelligence artificielle ne transforme pas seulement la manière de produire l’information. Elle bouleverse la manière dont l’information est découverte, manipulée et consommée. Et, parfois, utilisée contre ceux qui la produisent.

La progression est spectaculaire. Dans les six pays suivis depuis 2024 – Argentine, Danemark, France, Japon, Royaume-Uni et États-Unis – 51 % des personnes interrogées utilisent désormais une IA générative au moins une fois par semaine, contre 34 % en 2025. L’usage quotidien est passé de 7 % en 2024 à 16 % en 2025, puis à 28 % en 2026.

En moins de quatre ans depuis le lancement public de ChatGPT, l’IA générative est passée du laboratoire au quotidien. ChatGPT reste le leader du marché. Son utilisation hebdomadaire est passée de 22 % à 34 % dans les six pays comparables. Mais ses concurrents progressent rapidement. Google Gemini est passé de 11 % à 24 %. Microsoft Copilot a presque doublé, de 6 % à 11 %. Claude, d’Anthropic, est passé de 1 % à 7 %. Mais le changement le plus important ne se mesure peut-être pas dans le nombre de personnes qui ouvrent volontairement un chatbot.

L’IA vient désormais à elles. Dans les neuf pays étudiés, 57 % des personnes interrogées disent avoir rencontré, au cours de la semaine précédente, des réponses ou résumés générés par l’intelligence artificielle dans des moteurs de recherche comme Google ou Bing. Elle apparaît aussi sur les smartphones, les ordinateurs, les réseaux sociaux et les applications de messagerie. L’IA n’est plus seulement une destination. Elle devient l’environnement.

Pourquoi chercher quand on peut demander ?

C’est ici que le défi devient existentiel pour les médias. L’utilisation la plus fréquente de l’IA est désormais la recherche d’informations. Dans les six pays suivis depuis 2024, la proportion de personnes utilisant l’IA pour obtenir des informations est passée de 11 % en 2024 à 24 % en 2025, puis à 38 % en 2026.

Rechercher un sujet arrive en tête. Mais les utilisateurs demandent aussi des conseils, des réponses à des questions factuelles, des recommandations, des idées et des résumés. La principale force de l’IA n’est pas nécessairement la confiance absolue qu’elle inspire. Seulement 21 % des utilisateurs disent s’y tourner parce qu’ils pensent qu’elle fournit une information plus fiable que les autres sources. Le succès repose sur autre chose. Quelque 64 % apprécient la rapidité et la facilité avec lesquelles une réponse est obtenue. Et pas moins de 56 % citent la possibilité d’interagir avec l’outil en langage naturel.

L’IA gagne donc d’abord parce qu’elle élimine les détours. Pourquoi ouvrir plusieurs pages, comparer différentes sources et effectuer une recherche lorsque l’on peut poser une question et obtenir une réponse immédiatement ? C’est précisément ce changement de comportement qui inquiète les éditeurs. Car si l’utilisateur ne clique plus sur l’article, le média perd bien davantage qu’une visite. Il perd une partie de sa visibilité, de sa relation directe avec son audience, de sa capacité à faire reconnaître son travail – et, à terme, de son modèle économique.

L’IA n’a pas encore remplacé les médias comme principale porte d’entrée vers l’actualité. Mais force est de constater que la progression est réelle. Dans les six pays étudiés depuis 2024, l’utilisation de l’IA spécifiquement pour accéder aux informations est passée de 3 % à 6 %, puis à 9 % en 2026.

Parmi ceux qui utilisent l’IA pour l’actualité, 49 % posent des questions complémentaires sur une information et 46 % s’en servent pour obtenir les dernières nouvelles. D’autres demandent à l’IA de résumer un article, de simplifier une histoire ou de les aider à trouver une source. Ce changement, encore limité à l’échelle de l’ensemble de la population, pourrait avoir des conséquences considérables. L’IA ne se contente pas de transmettre l’information. Elle la reformule. Elle la hiérarchise. Et surtout elle décide, selon ses propres systèmes et les données auxquelles elle a accès, de ce qui mérite d’être placé dans une réponse.

Pour les médias, la question n’est donc plus uniquement : comment produire une information fiable. Elle devient aussi : comment faire en sorte que cette information reste identifiable lorsqu’elle passe par une machine ?

Faux articles, vrais journaux

Express.mu (620 x 330) (35) ■ Ces contenus frauduleux imitent la présentation et les codes journalistiques de «l’express». Ils n’ont jamais été publiés par la rédaction.

À Bruxelles, le débat a pris une dimension beaucoup plus concrète. La conférence Connecting Media Communities était notamment consacrée à la lutte contre les manipulations de l’information et les ingérences étrangères — les FIMI, ou Foreign Information Manipulation and Interference. Les journalistes réunis ont évoqué une menace qui prend de l’ampleur : les deepfakes, les fausses interviews, les contenus artificiels et l’usurpation de l’identité des médias. Le problème n’est plus simplement qu’une fausse information circule. Elle peut désormais emprunter le visage d’un vrai média. L’expérience de l’express, confronté à des utilisations frauduleuses de son identité visuelle et de ses codes journalistiques, illustre cette nouvelle forme de menace. Un faux article peut reprendre une marque connue. Une fausse publicité peut utiliser le nom d’un journal. Un contenu généré artificiellement peut imiter le ton et la présentation d’une rédaction. Le mécanisme est redoutable : l’objectif n’est plus nécessairement de convaincre le public qu’un faux site est un vrai journal. Il suffit de voler la confiance que ce journal a construite. Les rédactions doivent alors réagir comme des salles de crise. Identifier rapidement le contenu frauduleux. Conserver les preuves. Avertir le public. Signaler les contenus aux plateformes. Coordonner une réponse juridique, technique et éditoriale. Mais l’IA introduit une difficulté supplémentaire : celle de l’échelle. Une rédaction peut démentir un mensonge. Elle peut difficilement répondre à une machine capable d’en produire des centaines. C’est peutêtre la conclusion la plus importante de l’étude d’Oxford. Le public adopte rapidement l’IA. Mais il reste profondément méfiant lorsqu’elle entre dans la rédaction.

Dans les neuf pays étudiés, seulement 12 % des personnes interrogées se disent à l’aise avec une information entièrement produite par l’IA. La proportion monte à 19 % lorsqu’une supervision humaine est prévue. Et ces chiffres ont peu changé depuis 2024. Le public accepte plus facilement que l’IA aide à traduire, corriger ou résumer. Il accepte beaucoup moins qu’elle devienne journaliste. La distinction est fondamentale. La machine peut assister. Elle ne bénéficie pas automatiquement de la confiance accordée à celui qui signe, vérifie et assume.

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Les personnes interrogées pensent que l’IA rendra probablement l’information moins chère à produire et plus rapidement actualisée. Mais elles craignent aussi qu’elle la rende moins transparente et moins digne de confiance. Voilà le paradoxe auquel sont confrontés les médias. La technologie promet de produire davantage, plus vite et à moindre coût. Mais le public se demande : à quel prix pour la vérité ?

L’étude du Reuters Institute met en lumière un élément parti culièrement sensible : la méfiance du public à l’égard de l’IA dans les médias est largement liée à la perception des intentions. Les citoyens ne demandent pas seulement si les rédactions savent utiliser l’IA. Ils veulent savoir pourquoi elles l’utilisent. Pour améliorer l’information ? Ou pour supprimer des coûts ? Ce questionnement est stratégique. Une rédaction qui introduit l’IA sans expliquer clairement son usage risque de renforcer la suspicion. À l’inverse, la transparence peut devenir un avantage. Expliquer ce que fait la machine. Expliquer ce qu’elle ne fait pas. Dire où intervient le journaliste. Identifier clairement qui est responsable de l’information. Dans un univers où les contenus artificiels deviennent de plus en plus convaincants, la respon

À Bruxelles, les expériences échangées entre journalistes venus de différents pays ont révélé une réalité commune : aucune rédaction ne peut affronter seule cette transformation. Les attaques informationnelles dépassent les frontières. Les contenus circulent d’une plateforme à l’autre. Les campagnes de manipulation peuvent être conçues dans un pays, viser un autre et être diffusées à travers des infrastructures mondiales. La réponse devra donc être technologique, mais aussi collective.

Les médias devront apprendre à coopérer davantage, partager des méthodes de vérification et développer des mécanismes rapides d’alerte. Ils devront également apprendre à utiliser l’IA sans lui abandonner leur responsabilité. La question centrale n’est peut-être plus de savoir si l’intelligence artificielle va changer le journalisme. Elle l’a déjà fait. Le véritable enjeu est désormais de savoir qui contrôlera la circulation de l’information et qui assumera la responsabilité lorsque la machine se trompe, manipule ou est manipulée.

Dans le monde qui s’annonce, le journalisme ne pourra probablement pas se passer de l’IA. Mais plus l’intelligence artificielle sera capable d’imiter les apparences du journalisme, plus les qualités qui font un véritable journaliste deviendront précieuses : vérifier, enquêter, contextualiser et répondre de ses erreurs. La machine peut produire du contenu. La confiance, elle, reste encore une affaire humaine.

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Interview | L’Afrique face à l’IA : «Nous n’avons pas le droit de subir»

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À Bruxelles, l’express a réuni autour de la même table deux rédacteurs en chef de la région de la SADC pour confronter les réalités du journalisme africain à la révolution de l’intelligence artificielle. Sous la règle de Chatham House, qui a permis une parole plus libre, une conviction s’est imposée : l’Afrique ne peut pas attendre que les réponses soient inventées ailleurs.

⚫ Quel est, selon vous, le principal intérêt d’une conférence comme celle-ci ?

D’abord, comprendre que nous ne sommes pas seuls. Dans nos rédactions, nous avons souvent l’impression que les défis sont locaux : manque de ressources, pression économique, concurrence des réseaux sociaux, perte de confiance ou difficultés de financement. Mais lorsqu’on écoute des confrères venus d’autres régions, on découvre que beaucoup de ces problèmes sont mondiaux. La désinformation traverse les frontières. Les campagnes de manipulation aussi. L’intelligence artificielle est développée à une échelle mondiale et les plateformes qui distribuent l’information sont les mêmes pour tous. La différence, c’est que les rédactions africaines doivent souvent affronter ces transformations avec moins de moyens.

⚫ L’intelligence artificielle est-elle vécue en Afrique comme une menace ou comme une opportunité ?

Les deux. Nous utilisons déjà des outils d’IA pour la transcription, la traduction, la recherche, le traitement de documents et certaines tâches répétitives. Pour des rédactions disposant de ressources limitées, ces outils peuvent représenter une opportunité considérable. Mais l’IA apporte aussi de nouveaux risques. Une information fausse peut désormais être produite plus rapidement, dans plusieurs langues et à grande échelle. Une image peut être fabriquée. Une voix peut être imitée. Un média peut être usurpé. Le danger est particulièrement important dans des environnements où la confiance dans les institutions et les médias peut déjà être fragile. L’IA ne crée pas la crise de confiance. Elle peut l’industrialiser.

⚫ Les débats sur l’IA sont-ils suffisamment adaptés aux réalités africaines ?

Pas toujours. Une grande partie de la technologie est développée ailleurs. Les grandes plateformes sont ailleurs. Les modèles sont entraînés principalement dans des environnements linguistiques et culturels qui ne sont pas nécessairement les nôtres. Il existe donc un risque : celui de recevoir des solutions toutes faites à des problèmes qui ne sont pas toujours compris dans leur contexte. L’Afrique ne doit pas seulement être un marché ou une source de données. Elle doit participer à la conversation. Nos langues, nos réalités politiques, nos sociétés et nos médias doivent être présents dans la manière dont ces technologies sont développées et utilisées.

⚫ Votre expérience rejoint celle de l’express, confronté à l’usurpation de son identité. Est-ce devenu une priorité pour les rédactions ?

Absolument. Pendant longtemps, la menace consistait à produire une fausse information. Aujourd’hui, il est possible de faire beaucoup plus dangereux : utiliser la crédibilité d’un vrai média pour diffuser un faux contenu. C’est précisément ce qui change la nature du problème. Le lecteur peut reconnaître un site obscur. Mais il est beaucoup plus difficile pour lui de détecter un contenu qui imite parfaitement l’identité visuelle, le style et parfois même les journalistes d’une rédaction connue. La réponse doit être rapide : vérifier, conserver les preuves, avertir le public et signaler les contenus aux plateformes. Mais une rédaction isolée ne peut pas lutter seule contre une production massive de contenus artificiels.

⚫ Alors, que doit faire un média africain face à cette accélération ?

Il ne faut ni paniquer ni rester immobile. Le premier réflexe ne devrait pas être : «Comment remplacer des journalistes par l’IA ?» La meilleure question est : comment utiliser l’IA pour rendre le journalisme plus fort ? Elle peut libérer du temps, faciliter certaines recherches et aider à traiter des masses de documents. Mais elle ne remplace ni le jugement éditorial, ni la connaissance du terrain, ni la capacité de vérifier une source. Et surtout, elle ne peut pas assumer la responsabilité d’une erreur.

⚫ Quel enseignement retenez-vous de Bruxelles ?

La coopération. Les campagnes de manipulation ne respectent pas les frontières. Une fausse information peut être produite dans un pays, diffusée sur une plateforme internationale et viser une audience située à des milliers de kilomètres. Les journalistes doivent donc apprendre à travailler davantage ensemble : partager les méthodes de vérification, identifier les partenaires fiables et construire des réseaux de confiance. C’est aussi ce que permet une conférence comme celle-ci. On vient écouter des experts. Mais on repart surtout avec des contacts. Et, parfois, avec la possibilité de ne plus avoir à affronter seul le prochain problème.

⚫ Au fond, quelle est la bataille qui attend le journalisme africain ?

Ne pas subir les plateformes. Ne pas subir les technologies développées ailleurs. Ne pas subir la manipulation. L’Afrique doit s’approprier les outils, former ses journalistes et défendre ses médias indépendants. Car l’intelligence artificielle va continuer à progresser. La vraie question n’est donc plus de savoir si elle va transformer le journalisme africain. La question est de savoir qui participera à la définition de ce nouveau journalisme. Et qui, demain, aura encore les moyens de défendre une information dont quelqu’un – un journaliste, une rédaction, un éditeur – accepte d’être responsable.

Dossier réalisé par Nad Sivaramen (de Bruxelles)

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