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Éditorial

L’eau, reflet de notre faillite collective

20 octobre 2026, 08:50

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L’eau, reflet de notre faillite collective

⚫ Des finances publiques sous pression, des infrastructures vieillissantes, des décennies de décisions à courte vue : la crise hydrique n’est pas une catastrophe tombée du ciel. Elle est aussi et surtout le prix politique de notre imprévoyance.

À Phoenix, les pneus brûlent. Les routes se bloquent. À Camp-Levieux, la colère gagne du terrain, surtout après la balle perdue tirée par un sergent de police. Derrière ces images, une question que les gouvernements successifs ont trop longtemps reléguée au second plan : comment un pays qui dépend autant de ses ressources naturelles a-t-il pu laisser l’accès à l’eau devenir une source d’angoisse quotidienne ? La crise hydrique mauricienne n’est pas seulement climatique. Elle est aussi budgétaire, institutionnelle et politique. Elle raconte, avec une brutalité particulière, le coût cumulé de décennies de mauvaise gouvernance et de planification insuffisante.

Les chiffres sont éloquents. Les sept principaux réservoirs affichaient un taux de remplissage global de 56,8 %, contre 87,04 % à la même période l’année précédente. À Mare-aux-Vacoas, le plus grand réservoir du pays, les réserves étaient tombées à 9,19 millions de mètres cubes, soit 35,5 % de sa capacité. Dans le même temps, le volume acheminé vers la station de traitement de La Marie avait chuté d’environ 110 000 à 56 000-61 000 mètres cubes par jour. Le changement climatique pèse lourd : les précipitations deviennent moins prévisibles, les périodes sèches plus contraignantes et les pluies torrentielles ne garantissent pas le remplissage durable des réservoirs. Mais le climat n’explique pas tout. Il révèle surtout nos vulnérabilités.

Car l’eau ne manque pas uniquement lorsque la pluie se fait rare. Elle manque aussi lorsque les infrastructures ne permettent pas de la stocker, de la traiter et de la distribuer efficacement. Certains réservoirs datent du XIXᵉ siècle ; les réseaux vieillissants subissent des pertes qui auraient dû être combattues depuis longtemps. La modernisation, la diversification des sources et la sécurisation de l’approvisionnement auraient dû relever d’une stratégie nationale continue, indépendante des alternances politiques. Trop souvent, l’urgence chasse la réforme, puis le retour des pluies chasse l’urgence. Jusqu’à la prochaine sécheresse.

Voilà où les finances publiques entrent en scène. Un État qui reporte les investissements nécessaires finit par payer deux fois : d’abord par la dégradation de ses équipements, ensuite par le coût des interventions d’urgence. Forages, camions-citernes, filtres conteneurisés, subventions aux réservoirs domestiques : ces mesures peuvent soulager les ménages, mais elles ne remplacent pas une politique structurelle. Et dans un pays confronté à une dette publique élevée, à des arbitrages budgétaires difficiles et à des besoins sociaux croissants, chaque retard d’investissement réduit davantage les marges de manœuvre futures. L’argent public ne manque pas seulement lorsqu’il n’existe plus ; il manque aussi lorsqu’il a été mal priorisé.

Le problème dépasse d’ailleurs les infrastructures. Il touche à la gouvernance. Qui décide des priorités lorsque l’eau ne suffit plus à tous ? Selon quels critères certains quartiers sont-ils alimentés avant d’autres ? Comment éviter que les horaires de distribution, les passages des camions-citernes et les arbitrages locaux ne deviennent des sujets de favoritisme réel ou supposé ? La demande de Khushal Lobine pour un approvisionnement quotidien, avec une pression suffisante pour remplir les réservoirs des habitants de la circonscription n° 15, illustre une attente légitime : un plan d’action concret, pas une succession de promesses. L’opposition ne peut se contenter d’exploiter la colère ; le gouvernement ne peut la disqualifier en invoquant un agenda politique. L’eau est un service essentiel, pas une arme de communication.

La crise mauricienne s’inscrit, en outre, dans un bouleversement mondial. Les Nations unies parlent désormais de «faillite hydrique» pour décrire des systèmes qui prélèvent davantage d’eau douce que la nature ne peut en renouveler, tandis que les dommages causés aux nappes phréatiques, aux lacs et aux zones humides deviennent parfois irréversibles. L’agriculture représente environ 70 % des prélèvements mondiaux d’eau douce. Le changement climatique aggrave les sécheresses, accélère la salinisation des ressources côtières et fragilise les réserves naturelles. Dans plusieurs régions du monde, le partage de l’eau alimente déjà des tensions entre communautés et États. La perspective de conflits hydriques n’est plus une simple dystopie géopolitique : la rareté devient un facteur de déstabilisation.

Maurice ne peut se croire protégé par son insularité. Au contraire, son territoire limité, sa dépendance à des ressources vulnérables et la concentration de ses activités économiques rendent l’anticipation d’autant plus indispensable. Réduire les pertes du réseau, multiplier les capacités de stockage, développer la collecte des eaux pluviales, étudier le dessalement avec rigueur environnementale et économique, réutiliser les eaux usées pour certains usages : les solutions existent. Elles exigent des investissements, une expertise indépendante, des données transparentes et un calendrier assorti d’objectifs vérifiables. Elles imposent aussi de revoir la consommation, estimée à environ 190 litres par personne et par jour, sans faire peser toute la responsabilité sur les ménages.

Le véritable stress hydrique est peut-être là : dans l’écart entre ce que nous savons et ce que nous faisons. Une crise peut être provoquée par la sécheresse ; sa transformation en crise sociale révèle, elle, les défaillances de l’État. Lorsque les robinets se taisent, la confiance publique se vide elle aussi. Et contrairement aux réservoirs, elle ne se remplit pas au retour des pluies.

L’eau devrait être traitée comme une question de sécurité nationale, au même titre que l’énergie et les finances publiques. Il faut un plan pluriannuel financé, contrôlé et évalué, qui survive aux gouvernements et aux cycles électoraux. Faute de quoi, nous continuerons à payer au prix fort notre refus d’anticiper. La prochaine crise n’attendra pas que nos comptes soient assainis. Ni que nos responsables aient fini de se renvoyer la responsabilité des robinets à sec.

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