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Du Venezuela à Téhéran

Le vertige du monde

4 mars 2026, 05:00

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Après la capture spectaculaire de Nicolás Maduro à Caracas, voici désormais l’élimination du guide suprême iranien, Ali Khamenei, et du chef des Gardiens de la révolution, Mohammad Pakpour, dans des frappes conjointes américano-israéliennes. Deux opérations, deux continents, une même logique : la projection directe de puissance au nom d’une sécurité redéfinie unilatéralement.

La question n’est plus seulement stratégique. Elle est juridique et morale.

Ces frappes sont-elles conformes au droit international ? La Charte des Nations unies autorise l’usage de la force en cas de légitime défense face à une menace imminente ou sur mandat du Conseil de sécurité. Washington, DC, invoque la prévention nucléaire et la sécurité d’Israël. Mais l’argument de la «frappe préventive» reste contesté, notamment en Europe du Nord et dans les pays du Global South. La Norvège parle de violation du droit international. D’autres capitales dénoncent «le déclenchement de la guerre», tout en rappelant leur opposition au programme nucléaire iranien.

Qui soutient Washington, DC ?

Le Royaume-Uni appelle à éviter l’escalade. L’Australie soutient explicitement l’action américaine pour empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. La France adopte une ligne plus ambivalente : condamnation des conséquences guerrières, mais exigence que Téhéran renonce à ses ambitions balistiques et nucléaires. L’Union européenne, fidèle à sa doctrine, insiste sur la stabilité régionale et la non-prolifération.

Autrement dit, l’Occident n’est pas uni derrière une croisade. Il est fragmenté entre solidarité stratégique et prudence juridique.

Et qui soutient l’Iran ?

La Russie dénonce une tentative de renversement d’un ordre constitutionnel souverain. La Chine appelle à la retenue et à la négociation. Le Pakistan condamne des «attaques injustifiées». Derrière ces positions se dessine une lecture alternative du système international : celle d’un monde où la souveraineté demeure le principe cardinal, même lorsque les régimes sont autoritaires.

Le paradoxe est cruel. Les États-Unis justifient leurs actions au nom de la sécurité globale et de la non-prolifération. Moscou et Pékin dénoncent l’hégémonie et défendent la souveraineté – tout en violant eux-mêmes ce principe en Ukraine ou ailleurs. Les principes sont invoqués, rarement appliqués de manière cohérente.

Nous assistons à une reconfiguration du droit international par la force. Jusqu’où l’Iran peut-il aller pour venger la mort de son chef ?

Militairement, Téhéran ne peut rivaliser avec la puissance aéronavale américaine. Mais la riposte asymétrique est son domaine. Missiles balistiques dissimulés dans des tunnels, drones longue portée, cyberattaques, activation de réseaux alliés dans la région : le spectre est large. Les frappes déjà menées contre Israël et contre des intérêts américains dans le Golfe signalent une volonté d’élargir le théâtre sans franchir immédiatement le seuil d’une guerre totale.

Le danger réside dans la logique d’engrenage. Ni Washington ni Téhéran ne souhaitent officiellement une conflagration régionale. Mais chacun redoute de perdre la face. Après avoir déployé une armada sans précédent depuis la guerre d’Irak, le président américain ne peut apparaître hésitant. Après l’assassinat de son guide suprême, le régime iranien ne peut rester sans réponse.

C’est ici que la perspective mondiale s’impose. Le conflit éclate alors que la guerre en Ukraine se poursuit, opposant la Russie à un Occident élargi. Deux fronts, deux crises systémiques, un même affrontement latent entre blocs. La mort de Khamenei ne concerne pas seulement le Moyen-Orient ; elle résonne à Moscou et à Pékin comme un signal : les États-Unis sont prêts à frapper des chefs d’État ou des figures souveraines en exercice.

Le précédent vénézuélien, désormais iranien, redessine les lignes rouges. Si Washington, DC, assume une doctrine d’intervention directe contre des régimes jugés hostiles, le monde bascule vers une ère de confrontation ouverte entre grandes puissances. La Chine observera attentivement cette normalisation de la frappe préventive. La Russie l’intégrera dans sa propre rhétorique stratégique.

Et l’Europe ?

Elle se retrouve prise entre son attachement au droit international et sa dépendance sécuritaire vis-à-vis de Washington, DC. Elle condamne l’escalade tout en redoutant un Iran nucléaire. Elle réclame une réunion du Conseil de sécurité tout en sachant que celui-ci est paralysé par les vétos croisés.

Reste le peuple iranien. Beaucoup contestent depuis des années la République islamique. Les manifestations massives, la répression, les exécutions récentes témoignent d’un régime fragilisé. Mais l’histoire rappelle une constante : un changement de régime imposé de l’extérieur suscite rarement la stabilité. L’ombre de 1953, lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni ont contribué au renversement de Mohammad Mossadegh, plane encore sur la mémoire iranienne.

Le risque n’est pas seulement la guerre. C’est le chaos. Un Iran de 93 millions d’habitants plongé dans une lutte de factions, avec des minorités ethniques armées et des arsenaux dispersés, provoquerait une onde de choc humanitaire et énergétique mondiale. Personne, pas même les adversaires du régime, ne souhaite un effondrement incontrôlé.

Le monde change déjà. Nous passons d’un ordre fondé sur des règles imparfaites à un système où la puissance redéfinit la norme. La guerre en Ukraine avait fissuré l’architecture sécuritaire européenne. Les frappes en Iran fracturent davantage l’équilibre moyen-oriental et fragilisent le régime de non-prolifération.

La question initiale demeure : au nom de quels principes ? Les États-Unis invoquent la sécurité et la prévention. L’Iran invoque la souveraineté et la légitime défense. Les puissances tierces invoquent la stabilité tout en poursuivant leurs propres intérêts.

Entre principes proclamés et intérêts stratégiques, le droit international vacille. Et lorsque les normes vacillent, l’histoire montre que les conflits cessent d’être exceptionnels pour devenir structurels. Le monde entre peut-être dans une ère où la dissuasion ne suffit plus à contenir l’ambition.

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