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Le survol taïwanais et le double langage occidental
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Le survol taïwanais et le double langage occidental
Le 21 avril, un courriel de l’Agence France-Presse nous alertait qu’un déplacement du président taïwanais Lai Ching-te vers l’Eswatini avait été compromis après le refus de plusieurs États africains — dont Maurice, les Seychelles et Madagascar — d’autoriser le survol de leur espace aérien. Quelques jours plus tard, Beijing saluait publiquement ces décisions tandis que Washington dénonçait des «pressions» chinoises. À Port-Louis, le silence officiel initial allait nourrir le débat autant que la décision elle-même.
L’incident pourrait sembler mineur : une autorisation de survol refusée à un appareil officiel. Mais, après l’épisode Mamy Ravatomanga, et surtout dans le climat géopolitique actuel, il révèle quelque chose de plus profond : le retour brutal de la souveraineté comme ligne de fracture entre les grandes puissances et les petits États.
Sur le plan du droit international, la question est pourtant simple. L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), à travers la Convention de Chicago de 1944 sur l’aviation civile internationale, établit un principe fondamental : chaque État exerce une souveraineté complète et exclusive sur l’espace aérien situé au-dessus de son territoire. Cela signifie qu’aucun aéronef d’État — avion militaire, appareil gouvernemental ou avion transportant un chef d’État — ne peut pénétrer ou survoler l’espace aérien d’un autre pays sans autorisation préalable. Le survol n’est donc pas un droit automatique, mais une permission accordée par l’État concerné, qui peut accepter, refuser ou imposer des conditions.
Cette souveraineté aérienne est beaucoup plus stricte que le régime applicable à la zone économique exclusive (ZEE) en droit maritime. En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS), une ZEE — qui peut s’étendre jusqu’à 200 milles nautiques des côtes — ne constitue pas un espace de souveraineté totale comparable au territoire national ou à l’espace aérien. Dans une ZEE, l’État côtier dispose principalement de droits économiques : exploitation des ressources halieutiques, pétrolières, gazières ou minières, protection environnementale et recherche scientifique. Mais les autres États conservent plusieurs libertés internationales, notamment la liberté de navigation maritime et de survol aérien. Un navire militaire étranger ou un avion civil international peut donc généralement traverser une ZEE sans demander d’autorisation, tant qu’il ne viole pas les droits économiques ou sécuritaires de l’État côtier.
Pourquoi, alors, un tel tumulte diplomatique ? Parce que Taïwan n’est jamais un simple dossier technique. L’île cristallise aujourd’hui l’une des ambiguïtés les plus profondes de l’ordre international contemporain. Officiellement, la quasi-totalité des États occidentaux — y compris les États-Unis, le Royaume-Uni et les membres de l’Union européenne — reconnaissent le principe d’une seule Chine et considèrent la République populaire de Chine comme seul gouvernement légitime. Mais, dans les faits, ces mêmes puissances entretiennent avec Taïwan des relations commerciales, technologiques et parfois militaires d’une densité quasi diplomatique.
Cette ambiguïté stratégique, acceptable lorsqu’elle est pratiquée par les grandes puissances, devient soudain suspecte lorsqu’un petit État choisit, lui, la cohérence stricte. Depuis 1972, Maurice applique officiellement la «One China Policy». Ce choix remonte au gouvernement de sir Seewoosagur Ramgoolam et n’a jamais été fondamentalement remis en cause par les gouvernements successifs. Dans ce contexte, autoriser le survol d’un appareil transportant le président taïwanais aurait inévitablement été interprété comme un geste politique, sinon une reconnaissance implicite.
Le ministre mauricien des Affaires étrangères, Ritesh Ramful, l’a rappelé le 26 avril dans les colonnes de l’express : Maurice ne fait qu’appliquer une politique constante relevant de sa souveraineté. Il a également pris soin de préciser que Port-Louis n’est pas un allié militaire de Beijing et conserve des accords stratégiques avec les États-Unis et plusieurs partenaires occidentaux, notamment autour de Diego Garcia et du dossier des Chagos.
C’est précisément là que l’affaire devient révélatrice. Les critiques américaines — relayées notamment par le sénateur Ted Cruz — traduisent moins une contestation juridique qu’une inquiétude géopolitique plus large : celle de voir la Chine consolider son influence dans l’océan Indien, au moment même où Maurice négocie avec Londres et Washington la question sensible des Chagos. Mais attribuer automatiquement la décision mauricienne à une «pression chinoise» revient aussi à nier la capacité des petits États à agir selon leurs propres intérêts et engagements diplomatiques. Comme si la souveraineté des puissances moyennes était naturelle, tandis que celle des petits pays demeurait toujours suspecte ou manipulée.
C’est là tout le paradoxe de cet épisode. Les grandes puissances pratiquent ellesmêmes, quotidiennement, des formes de coercition diplomatique, économique ou stratégique lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts essentiels. Les sanctions américaines, les tarifs prohibitifs, les restrictions de visas imposées à certains diplomates étrangers aux Nations unies ou encore les pressions commerciales exercées par l’Occident sur divers partenaires du Sud relèvent aussi de cette logique de puissance. Mais lorsqu’un État africain applique strictement une ligne diplomatique reconnue internationalement, son choix devient aussitôt objet de soupçon.
En réalité, Maurice ne fait ici que révéler une vérité devenue inconfortable : l’ère des neutralités faciles est terminée. Le monde post-globalisation redevient un espace de rapports de force assumés, où chaque vote, chaque autorisation de survol, chaque contrat portuaire ou câble sous-marin prend une dimension stratégique.
Les petits États naviguent désormais entre Washington, Beijing, New Delhi, Bruxelles et parfois Moscou, avec des marges de manœuvre réduites mais une conscience aiguë de leurs vulnérabilités. Dans cet environnement, la constance devient parfois leur seul capital diplomatique. Pendant que les capitales occidentales dénoncent l’influence chinoise, elles continuent simultanément à commercer massivement avec Beijing. L’Union européenne s’y rend, la Grande-Bretagne y dialogue, et la Maison-Blanche elle-même prévoit d’y retourner. Le réalisme stratégique n’a jamais disparu ; il change simplement de vocabulaire selon les acteurs concernés.
Pour Maurice, le refus de survol n’était probablement ni un acte d’hostilité envers Taïwan ni une soumission à la Chine. C’était avant tout un acte de cohérence diplomatique dans un monde où les principes sont souvent invoqués à géométrie variable. Et c’est peut-être cela, au fond, qui dérange le plus !
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