Publicité

Trafic de drogue

Le Mauricien Joelan Mootoosamy condamné à 20 ans de prison à Strasbourg

28 septembre 2026, 12:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Le Mauricien Joelan Mootoosamy condamné à 20 ans de prison à Strasbourg

■ Joelan Mootoosamy (en médaillon), incarcéré à Strasbourg dans une maison d’arrêt (photo), a été jugé durant quatre jours la semaine dernière, dans un procès très suivi par les Mauriciens de là-bas.

Joelan Mootoosamy a été condamné le jeudi 24 septembre à 20 ans de réclusion criminelle par la cour d’assises du Bas-Rhin. Onze ans plus tôt, Anatole Luther Oligbo mourait après avoir été violemment passé à tabac dans un entrepôt de lavage automobile à Schiltigheim. Entre les deux dates, le principal accusé avait disparu à Maurice, où il aurait mené une vie discrète d’entrepreneur dans la région de Rivière-Noire.

Le procès aura duré plusieurs jours, mais le drame, lui, remonte au 30 mars 2014. Ce soir-là, Anatole Luther Oligbo, 30 ans, est conduit dans un centre de lavage automobile à Schiltigheim. Il vient d’être victime d’un cambriolage au cours duquel quelque 30 kilos de résine de cannabis, dont il avait la garde, ont disparu. La marchandise est alors estimée à environ 60 000 euros.

Oligbo a porté plainte pour le cambriolage. Mais dans le milieu auquel il appartient, les soupçons se portent rapidement sur lui. Certains pensent à une «carotte», autrement dit à un vol organisé de l’intérieur. Il faut retrouver la marchandise, mais surtout celui qui aurait pu la faire disparaître.

Mootoosamy, alors âgé de 32 ans, connaît Oligbo depuis l’enfance. Il reconnaît l’avoir conduit dans les locaux du garage. Il avait la clé et savait, selon l’accusation, ce qui allait s’y passer.

«Il était piégé», a soutenu l’accusation devant la cour. Pour les parties civiles et l’accusation, la présence de Mootoosamy dans la mécanique ayant conduit au passage à tabac ne faisait guère de doute. La défense a contesté cette lecture. Aucun élément matériel ne permettrait, selon elle, d’établir que Mootoosamy se trouvait dans le local au moment précis où les coups avaient été portés. Son avocat, Mᵉ Amar Bouaou, a également insisté sur l’absence de preuve directe le reliant aux violences mortelles.

Mais une pièce occupe une place particulière dans le dossier : un message enregistré sur une boîte vocale.

Entre 18 h 09 et 21 h 04, ce 30 mars 2014, plusieurs appels sont passés depuis une zone proche du garage EasyCars. Le message laissé sur le répondeur de l’oncle de la victime dure plus de deux minutes. On y entend des voix demander à Oligbo de révéler le nom de celui qui aurait volé ou caché la marchandise. «Parle. Avec qui tu as fait le coup ? Parle, oh !»

La bande sonore a été longuement discutée au procès. Des experts ont été sollicités afin d’en analyser les voix. Mais la défense a également contesté la manière dont cet élément avait été exploité au cours de l’instruction, estimant que le contexte pouvait orienter l’interprétation de l’enregistrement.

Oligbo, lui, est grièvement blessé. Son corps porte de nombreuses traces de coups et de traumatismes. Transporté aux urgences du Centre hospitalier universitaire de Hautepierre, il décède après son admission. Dans les heures qui suivent, Mootoosamy disparaît. Il ne répond plus aux enquêteurs. Il quitte la France et rejoint Maurice. Commence alors une cavale qui durera 11 ans.

Une nouvelle vie à Maurice

Pendant plus d’une décennie, alors qu’il est recherché en France, Mootoosamy aurait vécu à Maurice sous une identité qui reste au cœur des interrogations.

Selon les éléments recueillis à Maurice, il se serait installé dans la région de Flic-en-Flac, et aurait développé des activités dans le bâtiment et l’immobilier. Il aurait notamment acheté des terrains, construit des villas et participé à des transactions immobilières. Le paradoxe est saisissant : un homme recherché depuis des années aurait pu, dans le même temps, se comporter comme un entrepreneur ordinaire, accomplissant des démarches administratives, obtenant des autorisations et travaillant au vu et au su de différents interlocuteurs.

Des proches cités dans la presse alsacienne décrivent un homme discret, disposant de moyens financiers mais évitant de s’exposer. La question de son identité administrative à Maurice demeure toutefois entière.

Une notice rouge d’Interpol avait été émise à son encontre. Comment a-t-il pu vivre aussi longtemps dans le pays sans être identifié ou interpellé ? A-t-il utilisé une autre identité ? Comment ses activités économiques ont-elles pu se développer ? Quelles vérifications ont été effectuées lors de ses démarches auprès des autorités ? Autant de questions qui ne relevaient pas directement du procès des assises du Bas-Rhin, mais qui prennent désormais une autre dimension.

Le retour du fugitif

En juillet 2025, après 11 années de cavale, Mootoosamy se présente au commissariat central de Strasbourg. Son retour en France ouvre la voie à un nouveau procès.

Jeudi, au terme des débats, la cour d’assises du Bas-Rhin l’a condamné à 20 ans de réclusion criminelle. À l’audience, Mootoosamy a reconnu une part de responsabilité morale dans le drame. «J’ai fait tout mon possible pour le sauver, le ramener le plus rapidement aux urgences. C’est à cause de moi qu’il est mort. Je l’ai impliqué dans le trafic», a-t-il déclaré.

Mais il continue de contester avoir participé aux violences qui ont directement provoqué la mort de son ami d’enfance.

Ses avocats ont dénoncé une contradiction dans le dossier et évoqué une «erreur judiciaire». Ils ont annoncé leur intention de faire appel. Pour la famille d’Anatole Oligbo, le procès devait avant tout permettre de comprendre ce qui s’était réellement passé cette nuit de mars 2014. Onze ans après les faits, une condamnation est intervenue.

Mais une autre histoire commence désormais à intéresser Maurice : celle de ces 11 années pendant lesquelles un homme recherché par la justice française aurait pu refaire sa vie sur l’île.

***** 

Après 11 ans de cavale : Quid des autorités mauriciennes ?

Comment un fugitif recherché en France a-t-il pu vivre une dizaine d’années à Maurice ? La condamnation de Joelan Mootoosamy en France referme une partie du dossier. Elle en ouvre une autre, à Maurice. Car une question simple appelle désormais des réponses : comment un homme recherché depuis 2014 a-t-il pu vivre pendant 11 ans sur le territoire mauricien sans être identifié par les autorités ? Selon les informations disponibles, Mootoosamy aurait trouvé refuge dans la région de Flic-en-Flac, où il aurait mené une existence relativement normale derrière une activité dans le bâtiment et l’immobilier. Il aurait acheté des terrains, construit des maisons ou villas et participé à des transactions. Plus troublant encore, il aurait effectué des démarches auprès des autorités locales pour obtenir les autorisations nécessaires à ses activités. Il aurait notamment obtenu des permis du conseil de district de Rivière-Noire. Si ces éléments sont confirmés, ils soulèvent une série de questions administratives très précises. Sous quel nom ces démarches ont-elles été effectuées ? Quels documents d’identité ont été produits ?

Qui les a vérifiés ? Dans quelles bases de données ces informations ontelles été enregistrées ? Une vérification par rapport aux personnes recherchées au niveau international a-t-elle été effectuée ? Et surtout : comment une personne faisant l’objet d’une notice rouge d’Interpol a-t-elle pu construire une activité économique suffisamment visible pour obtenir des autorisations administratives sans attirer l’attention ? Il ne s’agit pas, à ce stade, d’affirmer qu’une autorité mauricienne a volontairement fermé les yeux. Rien ne permet de tirer une telle conclusion sans enquête. Mais l’affaire pose incontestablement la question de l’efficacité des mécanismes de contrôle et de partage d’informations entre la police, l’immigration, les collectivités locales, les services fonciers et les autres administrations concernées. Le conseil de district de Rivière-Noire devrait notamment être en mesure de préciser si des permis ont effectivement été délivrés à cet homme, sous quelle identité et à quelles dates. Une autre question mérite d’être éclaircie : les autorités mauriciennes avaient-elles été officiellement informées de la présence de Mootoosamy sur l’île ? Si oui, quand et par quel canal ? Si non, pourquoi la notice internationale n’a-t-elle pas permis de le repérer ? Après 11 années passées hors de portée de la justice française, Mootoosamy est aujourd’hui condamné en France. Mais son séjour mauricien laisse derrière lui une interrogation qui ne peut être réglée par le seul verdict des assises du Bas-Rhin : comment un fugitif international a-t-il pu devenir, pendant plus d’une décennie, un entrepreneur apparemment comme les autres ? La balle est désormais dans le camp des autorités mauriciennes.

Publicité