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Le malheur des uns, la vitrine des autres
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Le malheur des uns, la vitrine des autres
Le temps d’un drame, la maison des Thomas semble être devenue le miroir d’un pays. À Camp-Levieux, on aura vu défiler, en quelques heures, un échantillon presque complet de la République. Ministres, élus, anciens ministres, représentants de partis établis ou naissants, patrons et responsables d’entreprise, influenceurs en tous genres : tout ce petit monde semble avoir découvert le chemin de cette maison. La solidarité, nous dit-on. Et sans doute y en a-t-il, sincère, pudique, fraternelle. Mais, dans cette procession ou ce ballet de bonnes intentions, une question demeure : vient-on au chevet d’une famille meurtrie ou au rendez-vous des caméras ?
Élodie, elle, n’est pas là pour recevoir les visiteurs. La jeune mère de famille lutte, à l’hôpital, entre la vie et la mort, sous assistance respiratoire. Elle ne peut entendre les paroles de réconfort, voir les visages compatissants ni remercier ceux qui viennent témoigner de leur sollicitude. Son époux, Jonathan, et leur fillette de deux ans, portent, eux, le poids d’une attente que les mots ne savent pas alléger. Ils auraient besoin de silence, de présence véritable, de cette délicatesse qui consiste parfois à ne pas s’imposer. Mais voici que le malheur devient une adresse ! Et que cette adresse, à peine connue, figure déjà sur l’agenda de ceux qui savent que la compassion, à l’ère des réseaux sociaux, se photographie très bien...
On prévient les rédactions. On annonce son passage à telle ou telle heure ; et si les journalistes sont pris ailleurs, alors on ajuste l’heure du rendez-vous médiatique. On veut s’assurer que les objectifs seront bel et bien là. On apporte des cahiers, des crayons de couleur, quelques présents pour une enfant qui ne comprend sans doute pas encore pourquoi sa maman ne rentre pas. Le geste peut être généreux. Mais fallait-il le mettre en scène ? La petite fille a-t-elle besoin d’un sourire devant les caméras ou d’une main qui l’accompagne lorsque les photographes seront repartis ? Et ces larmes de cette politicienne-actrice, souvent versées dans la lumière rouge d’un direct, à qui sont-elles destinées ?
La politique a décidément le sens du décor. Il lui arrive de confondre présence et représentation, compassion et communication, devoir humain et opportunité médiatique. À croire que, pour certains, une visite qui ne produit aucune image n’a jamais vraiment eu lieu.
Combien sont venus par solidarité ? Combien pour ne pas laisser à leurs adversaires le monopole de l’émotion ? Combien espèrent transformer l’indignation populaire en capital politique, sur fond de bavure policière présumée, alors que les responsabilités devront être établies par une enquête rigoureuse et indépendante ?
Le Premier ministre Navin Ramgoolam nous a confié qu’il avait, lui, choisi une autre voie : joindre au téléphone l’époux d’Élodie, lui communiquer les derniers développements et lui laisser son numéro personnel en cas de besoin. On peut y voir une manière de respecter l’intimité d’une famille. L’essentiel, c’est de rappeler que la retenue peut parfois témoigner davantage de solidarité que la présence ostensiblement orchestrée.
Le véritable rendez-vous politique se joue pourtant dans les actes qui suivront. Une jeune femme a été grièvement blessée par un tir attribué à un policier en service. Un policier a été placé en détention sous une accusation provisoire ; avec une charge plutôt bancale, décidée à la va-vite ou par pure complaisance. La justice devra établir les circonstances exactes du drame. La Commission nationale des droits humains a, pour sa part, appelé à une enquête rapide, impartiale et indépendante, ainsi qu’à l’instauration d’une enquête judiciaire.
Voilà le terrain sur lequel les responsables publics sont attendus : la vérité, la responsabilité, la transparence. Pas dans le nombre de communiqués publiés, de prières relayées ou de photographies partagées. La sécurité est la première des libertés, rappelait sobrement Platform Militan, dans un communiqué envoyé tard dans la nuit de samedi. Et le respect de la vie humaine ne saurait dépendre de la popularité d’une victime ni de la proximité d’une élection.
À Camp-Levieux, d’autres colères ont récemment éclaté autour des coupures d’eau. Elles n’ont pas partout suscité la même célérité ni la même attention politique. Le contraste mérite d’être interrogé. Les citoyens ne demandent pas des visites protocolaires chaque fois que leur quotidien se brise. Ils attendent un État qui les protège, les écoute et leur rende des comptes.
En ce dimanche ou lundi, laissons donc aux Thomas ce que la politique leur doit déjà : un peu de paix. Que les téléphones se taisent, que les voitures officielles s’éloignent et que les objectifs se détournent. Que la fillette puisse grandir sans que son chagrin devienne une image de campagne. Dans cette maison, il n’y a rien à gagner. À moins de comprendre, enfin, qu’en politique comme en humanité, la dignité commence parfois par un geste que personne ne photographie : savoir rester à distance ! Surtout quand cette terrible envie vous prend d’aller vous faire voir !
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