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Réforme électorale

Grandir ou grossir ?

13 septembre 2025, 05:30

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Le Premier ministre par intérim a rallumé hier la mèche. En attendant le Cabinet Paper que Navin Ramgoolam présentera «en temps et lieu», Paul Bérenger pose deux options sur la table. Les deux ont un point commun : au moins 20 sièges de plus au Parlement – donc des dépenses supplémentaires, du personnel, des voitures duty free, des per diem… et une démocratie qui grossit en apparence, sans garantie qu’elle grandisse en maturité. La première piste : abandonner le Best Loser System (BLS) et injecter une dose de proportionnelle sur les listes nationales. La seconde : conserver «pour une dernière fois» le BLS (oui, sur la base d’un recensement… de 1972), ajouter une proportionnelle et offrir aux candidats la possibilité de ne pas déclarer leur communauté – mais alors adieu l’éligibilité au BLS. Le débat est relancé, dit-on. Très bien. Allons au fond.

Depuis dix ans, après maints rapports* (voir ci-contre), nous tournons autour du même totem. En 2014, la proportionnelle à 10 % que caressait le tandem PTr–MMM était un bazooka anti-petits partis, au risque d’assécher le pluralisme. On a fini avec du provisoire, des rustines juridiques, et une promesse réitérée à chaque cycle : «la vraie réforme arrive» ; Anne, ma sœur Anne… Entretemps, clientélisme et nominations prospèrent, les caisses des campagnes restent opaques, et la jeunesse vote avec son passeport. Rejouer la scène en 2025 sans s’attaquer aux causes, c’est peindre la rouille.

Bérenger a raison d’ouvrir l’histoire du BLS devant la nouvelle génération : en 1948, cinq circonscriptions inégales, aucun élu musulman, traumatisme, tensions. En 1953, Abdool Razack Mohamed entre au Parlement ; en 1965, Londres missionne, Stonehouse «corrige» pour éviter la fracture. Mais, avant lui, Harold Banwell avait proposé une ingénieuse proportionnelle corrective : à 25 % des voix, un minimum de 25 % des sièges – un garde-fou contre la tyrannie arithmétique. Effacée. Stonehouse, tailleur de compromis, invente, après de larges consultations, le BLS : un correctif communautaire qui exige la déclaration d’appartenance et un recensement dédié. Nous sommes en 2025 et nous continuons de jouer avec des données de 1972. Voilà le péché originel : une réforme cousue pour l’époque, figée par confort, devenue béquille identitaire et outil de marchandage.

Faut-il pour autant jeter le passé aux orties ? Non. Le BLS a évité des cassures dans un pays jeune. Mais il a eu un coût démocratique : essentialiser des identités, subordonner l’égalité politique à un formulaire, maintenir l’illusion d’un équilibre quand le First Past The Post (FPTP) fabriquait des majorités écrasantes sur des minorités de voix. Continuer à s’y accrocher, c’est confondre mémoire et immobilisme.

Regardons les deux options sur la table. Option 1 – FPTP + 20 proportionnels, fin du BLS. C’est la piste de modernisation évidente, à condition de poser des garde-fous : un seuil raisonnable (3–5 %), une liste nationale paritaire, des règles de répartition transparentes, un mécanisme anti-surreprésentation (pas de bonus déguisé pour un parti déjà hégémonique), et la publication proactive des méthodes de calcul.

Option 2 – FPTP + 20 proportionnels + 4 BLS : politiquement commode, juridiquement bancal. Reposer en 2025 sur un recensement communautaire de 1972, c’est administrer le pays avec un atlas d’un autre siècle. Offrir aux candidats de «ne pas déclarer» tout en maintenant des sièges corrigeant l’équilibre communal, c’est tenir deux bouts de l’histoire – et finir par manz banann dan debout.

La vraie fracture n’est pas technique ; elle est éthique. On peut ajouter vingt sièges et rester au même point si on n’ouvre pas les caisses et les dossiers. Sans loi sur le financement politique (plafonds, audits, publication des dons, sanctions en temps réel), sans interdiction des poursuites-bâillons, sans indépendance musclée de l’ESC et de l’Electoral Boundaries Commission, la proportionnelle devient un instrument d’ingénierie au service des mêmes, et l’élargissement du Parlement un casier pour recaser les obligés.

Alors, prenons enfin le risque du courage. Quatre piliers, non négociables :

1. Abolition nette du BLS, remplacé par un correctif national limité, chiffré, justifiable – la personne prime sur l’étiquette communautaire.

2. Proportionnelle transparente : seuil bas, listes paritaires, calcul vérifiable, données ouvertes.

3. Financement politique propre : publier, contrôler, sanctionner ; interdire la pompe à fric des marchés publics vers les caisses partisanes.

4. Calendrier constitutionnel contraignant : livre blanc, consultations datées, dépôt du bill, vote – des dates tenues, pas des dates promises.

Et puisqu’on convoque l’histoire, assumons Stonehouse. Qu’on en fasse un chapitre, pas une prison. Son bricolage a répondu à un temps. Notre responsabilité est d’écrire la suite : sortir de l’assignation identitaire sans renier la diversité ; passer d’un correctif d’identité à un correctif d’équité ; garantir qu’aucune force politique n’écrase l’autre au nom d’un avantage géographique. C’est cela, la fidélité au nation-building : ne pas fossiliser 1968, mais sécuriser 2030.

On nous dira : «Attention, la proportionnelle rend ingouvernable», comme le pensait sir Anerood Jugnauth en prenant le cas rodriguais. Faux débat. L’ingouvernabilité vient de la marchandisation des sièges et de la fin du mérite dans les nominations, pas d’une formule mathématique. Avec des règles claires, la proportionnelle stabilise : elle oblige à négocier au grand jour, à publier les accords, à responsabiliser les coalitions – bref, à faire de la politique, pas du troc.

Alors oui, ouvrons le débat. Mais un vrai : sur ce que nous voulons représenter (des citoyens, pas des cases), sur ce que nous voulons sanctionner (la corruption, pas l’opinion), sur ce que nous voulons financer (la démocratie, pas la dynastie). L’Histoire nous a donné Greenwood, Banwell, Stonehouse. À nous d’ajouter un chapitre qui ne soit ni un copier-coller de 1972 ni un alibi de 2025. Enfin, à voir le niveau de certains débats parlementaires de la cuvée 2025, il convient d’ajouter, en guise de chute, qu’avec un Parlement XXL : grossir n’est pas grandir ! Surtout quand les temps sont durs et que l’austérité est le refrain du moment…

*\ Rapport Banwell (1966) – rédigé par Sir Harold Banwell, commission envoyée par Londres ;

? Rapport Stonehouse (1965–1966) – par John Stonehouse, diplomate britannique mandaté après la Conférence de Londres ;

? Rapport Sachs (2002) – par Albie Sachs, juge sud-africain ;

? Rapport du Sachs Review Committee (2004–2005) – comité local mis en place pour affiner les recommandations du rapport Sachs ;

? Rapport Carcassonne (2011) – par Guy Carcassonne, constitutionnaliste français ;

? Rapport Collendavelloo (2014) – par Ivan Collendavelloo ;

? Livre blanc du gouvernement sur la réforme électorale (2018) – sous le gouvernement de Pravind Jugnauth ;

? Soumissions de Rezistans ek Alternativ (2005–2023) – devant la justice mauricienne, le Privy Council et l’ONU ;

? Analyses de Rama Sithanen, publiées dans «l’express».

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