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La pluie n’est pas coupable

28 octobre 2026, 08:00

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Il est toujours plus commode d’accuser le ciel que de regarder le sol. Quand l’eau manque, nous invoquons la sécheresse. Quand elle tombe en abondance, nous accusons les pluies diluviennes et les flash floods. Entre ces deux extrêmes, nous oublions volontiers une vérité moins confortable : si nous ne commandons ni aux nuages ni aux océans, nous sommes comptables de la manière dont nous préparons notre pays à leurs caprices.

Une anecdote du XVIIIᵉ siècle mérite d’être rappelée. Dont acte. Après le tremblement de terre de Lisbonne, suivi d’un tsunami en 1755, les philosophes et écrivains Voltaire et Rousseau s’opposèrent sur la responsabilité humaine face aux catastrophes naturelles. À l’optimisme philosophique du premier, le second opposa une idée simple : ce n’est pas Dieu qui avait construit Lisbonne, mais les hommes. Les séismes sont naturels ; l’ampleur de leurs conséquences dépend aussi de nos constructions. À Maurice, transposons cette leçon aux inondations. La pluie tombe, mais les drains bouchés, l’urbanisation mal maîtrisée et les infrastructures insuffisamment entretenues transforment parfois une averse en catastrophe.

C’est dans cet esprit que l’express a pris les devants en proposant un état des lieux photographique des drains, des canaux et des rivières du pays, à l’approche de la saison des pluies. Cette démarche relève de notre mission de service public : regarder avant que l’eau ne monte, documenter avant que les dégâts ne surviennent, alerter avant qu’il ne soit trop tard. Nous avons adopté la même logique dans notre combat contre l’usage excessif des pesticides sur nos légumes. Dans les deux cas, le principe est identique : mieux vaut prévenir que guérir.

Les premiers chiffres interpellent. Sur les Rs 222 millions allouées aux collectivités locales pour le nettoyage des drains et des rivières durant l’exercice 2025-2026, seule la moitié aurait été dépensée. Pour 2026-2027, l’enveloppe a été ramenée à Rs 125 millions, tandis que certaines municipalités et certains conseils de district doivent encore régler des factures de travaux antérieurs. À Port-Louis, Moka et Curepipe, les arriérés atteindraient respectivement Rs 7 millions, Rs 12 millions et Rs 7 millions.

Voilà un paradoxe proprement mauricien : les risques sont connus, les budgets existent, les plans sont annoncés, mais l’exécution ne suit pas toujours. À quoi sert de financer l’entretien des drains si les travaux s’achèvent deux ou trois mois après la saison des pluies ? À quoi bon identifier les zones vulnérables si les interventions nécessaires tardent ? L’administration ne peut pas invoquer indéfiniment les procédures lorsque le calendrier, lui, est dicté par la météo.

Le ministre Ajay Gunness réclame une Monitoring Unit dans chaque collectivité locale et envisage, en cas de défaillance persistante, de confier les travaux à la Drain Infrastructure Construction Ltd. Il entend ainsi responsabiliser les acteurs. Mais le véritable test ne résidera ni dans les annonces ni dans les menaces : il faudra mesurer les kilomètres de drains effectivement nettoyés, les factures réglées à temps, les points noirs traités et les résultats obtenus avant les premières grosses averses. La prévention doit devenir une obligation de résultat, pas un rituel administratif.

La responsabilité est également collective. Nous ne pouvons dénoncer les inondations tout en jetant des déchets dans les drains, en construisant sans tenir suffisamment compte des écoulements naturels ou en laissant les cours d’eau se dégrader. L’urbanisme ne peut continuer à ignorer la géographie. Le béton ne négocie pas avec l’eau : il lui impose simplement de trouver un autre chemin, souvent celui de nos routes et de nos maisons.

Et lorsque la pluie se fait rare, notre inconséquence prend une autre forme. L’eau potable gaspillée, les fuites négligées et les usages peu économes finissent par alimenter, au sens propre, la mer qui entoure notre île, alors que des foyers subissent des pénuries. Nous réclamons davantage d’eau quand le niveau des réservoirs baisse, mais nous peinons à traiter chaque litre comme une ressource précieuse. Trop ou trop peu, l’eau révèle ainsi la même faiblesse : notre incapacité à gérer durablement ce que la nature nous offre.

Le changement climatique complique encore l’équation, rappelle Philippe Boullé, ancien directeur du secrétariat des Nations unies pour la prévention des catastrophes naturelles, dans une analyse qui paraîtra demain. Il plaide pour une stratégie de prévention active, fondée sur l’anticipation des risques, la protection des infrastructures et la mobilisation de tous les acteurs. Car si nous ne pouvons empêcher les éléments de se déchaîner, nous pouvons éviter que notre imprévoyance ne transforme leurs assauts en catastrophes.

Les pluies deviennent difficiles à prévoir, les épisodes extrêmes menacent les infrastructures et les risques ne s’arrêtent pas aux frontières administratives. Cela exige des plans d’évacuation accessibles au public, une coordination entre les autorités, les services d’urgence, les collectivités locales et le secteur privé, ainsi qu’une adaptation de nos infrastructures à des événements potentiellement plus sévères.

Nous ne pouvons empêcher la pluie de tomber. Nous pouvons, en revanche, éviter de lui dérouler un tapis de drains obstrués, de constructions imprudentes et de négligences accumulées. Lorsque l’eau déborde, cessons donc de chercher uniquement un coupable dans les nuages. La nature impose ses contraintes ; c’est à nous de ne pas transformer ses avertissements en désastres. La pluie n’est pas coupable. Notre imprévoyance, elle, peut l’être.

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