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La paix n’est pas un argument partisan

22 octobre 2026, 09:25

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La paix n’est pas un argument partisan

■ Paul Bérenger calmant la foule lors du meeting de remerciements de l’Alliance du changement à Port-Louis, le 17 novembre 2024. Depuis, les voisins de Riverwalk ne regardent plus du tout dans la même direction. © Tony Fine

Les violences qui ont secoué plusieurs régions de Maurice ne sont pas seulement un épisode de désordre public que la mobilisation de la police, des forces spéciales et de l’appareil judiciaire aurait permis de contenir. Elles sont aussi le symptôme d’un malaise dont le pays doit désormais identifier les ressorts : frustrations sociales, sentiment d’injustice, défiance envers les institutions, interrogations sur l’efficacité de l’action publique et, peut-être, instrumentalisation de la colère par des intérêts que l’enquête devra établir. Il serait prématuré de réduire ces événements à une cause unique, tout aussi imprudent de les considérer comme un simple accès de fièvre désormais dissipé.

Qu’est-ce qui a fait basculer des tensions en violences ? Pourquoi la confiance entre une partie de la population et les institutions paraîtelle si fragile ? Dans quelle mesure les difficultés sociales, les soupçons d’impunité ou les défaillances perçues dans la réponse publique ont-ils nourri cette colère ? Ces questions méritent des réponses étayées, non des raccourcis politiques. Rétablir l’ordre est une obligation de l’État ; comprendre ce qui l’a rendu nécessaire est une obligation tout aussi impérieuse.

La mobilisation des forces de l’ordre, de la justice et des services sociaux a permis d’éviter une aggravation de la crise. Les Mauriciens peuvent légitimement s’en réjouir. Mais le calme n’est pas encore la paix, et la maîtrise de la rue ne signifie pas que les causes du désordre ont disparu. Les braises demeurent sous la cendre. À ces tensions intérieures s’ajoute un risque extérieur bien réel : les images de violences qui circulent à l’international peuvent fragiliser la réputation de Maurice comme place financière stable et destination touristique sûre. Les dégâts matériels et les pertes d’activité se chiffrent ; la confiance, elle, se reconquiert plus lentement.

C’est précisément au moment où le pays devrait s’atteler à cette tâche que la politique reprend ses vieux réflexes. Paul Bérenger réclame le départ de Navin Ramgoolam, affirmant que «le plus tôt Ramgoolam part, le mieux ce sera pour le pays». Le débat sur les responsabilités du gouvernement est parfaitement légitime. Mais transformer une crise nationale en argument pour accélérer une bataille de succession, sans d’abord contribuer à éclairer ses causes et à consolider le retour au calme, risque de confondre l’urgence du pays avec l’opportunité des partis.

L’ancien partenaire du Premier ministre n’a pas tort de rappeler que le pouvoir doit rendre des comptes. Paul Bérenger a raison d’exiger des résultats contre les barons de la drogue et des sanctions contre les policiers qui auraient failli à leur devoir. Il soulève également des questions sérieuses sur les projets de loi touchant aux pouvoirs policiers, à la future National Crime Agency et à l’éventuel recours au Prevention of Terrorism Act (POTA). Mais la pertinence de certaines préoccupations ne suffit pas à rendre convaincante une déclaration qui réduit l’issue souhaitable de la crise au départ du chef du gouvernement.

Le leadership ne se mesure pas seulement à la vigueur d’une dénonciation. Il se juge aussi à la capacité de distinguer l’indignation légitime du calcul politique. En affirmant que Navin Ramgoolam doit partir tout en appelant les députés travaillistes à préparer l’après-Ramgoolam, Paul Bérenger ouvre une bataille de succession au moment même où le pays aurait besoin d’un effort collectif pour comprendre ce qui vient de se produire. On peut contester le Premier ministre sans faire de sa chute la réponse à toutes les questions.

Cela ne signifie pas que le gouvernement doive bénéficier d’un répit politique au nom de la stabilité. L’ordre public ne saurait devenir un prétexte à l’élargissement incontrôlé des pouvoirs de l’État. Le Police Amendment Bill et le National Crime Agency Bill méritent un examen rigoureux, notamment quant aux garanties constitutionnelles, à la proportionnalité des mesures et aux mécanismes de contrôle. L’éventuelle utilisation du POTA contre des personnes impliquées dans des troubles internes appellerait, elle aussi, la plus grande prudence. Une démocratie ne protège pas ses libertés en suspendant son esprit critique dès que la sécurité est invoquée.

Sur ces dossiers, un comité parlementaire capable d’entendre des experts et d’examiner les textes sans précipitation serait plus utile qu’une succession de déclarations martiales. La sécurité et les libertés ne sont pas incompatibles : elles se renforcent lorsque la loi est claire, les institutions responsables et les décisions contestables soumises à un contrôle effectif.

La rentrée parlementaire de demain risque pourtant d’accentuer les divisions. Le départ de Sydney Pierre des bancs de la majorité pour rejoindre le FMP naissant de Paul Bérenger, auquel ce dernier a laissé la porte ouverte, ajoute une dimension de recomposition politique à une situation déjà tendue. De son côté, le député travailliste Ehsan Juman met en cause la performance de certains ministres. Ces prises de position peuvent traduire de véritables désaccords sur la conduite des affaires publiques. Mais elles risquent aussi d’alimenter l’impression d’une classe politique davantage préoccupée par ses équilibres internes que par les interrogations des citoyens.

Le pays ne peut se permettre que la rentrée parlementaire se transforme en concours d’invectives. Elle devrait être l’occasion d’obtenir des réponses précises sur les circonstances des violences, les éventuelles responsabilités individuelles, les résultats de la lutte contre le trafic de drogue et les mesures destinées à prévenir de nouveaux débordements. Les enquêtes doivent établir les faits, non confirmer des récits politiques préfabriqués. Les éventuelles brebis galeuses doivent répondre de leurs actes ; les policiers qui ont accompli leur devoir méritent, eux, le soutien de l’État.

Surtout, il faudra regarder au-delà de la rue. Si des frustrations sociales, un sentiment d’abandon ou une défiance envers les institutions ont contribué à la crise, la réponse ne peut être exclusivement sécuritaire. La prévention, l’accompagnement des jeunes, l’efficacité des services publics et l’égalité devant la justice doivent faire partie du chantier. Un changement de Premier ministre ne ferait pas disparaître, par magie, des problèmes que le pays aurait négligé de traiter.

On l’a dit plusieurs fois : l’État a gagné une bataille. Il lui reste à démontrer qu’il peut gagner la paix, non par la seule démonstration de sa force, mais par la restauration de la confiance. Le gouvernement doit transformer le retour au calme en engagement de transparence et de réforme. L’opposition doit prouver que sa vigilance sert l’intérêt général plutôt que ses ambitions immédiates. Les braises sont encore chaudes. Les souffler pour attiser une bataille de pouvoir serait irresponsable. Le moment exige moins de surenchère et davantage de lucidité. La République a besoin d’autorité, certes, mais d’une autorité légitime, contrôlée et juste. Et elle a besoin de responsables politiques capables de comprendre qu’après les violences, la première victoire à construire est celle de la confiance.

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