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L’île à la croisée des chemins

La Chambre de Commerce et d’Industrie de Rodrigues veut relancer l’économie

17 août 2025, 16:00

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La Chambre de Commerce et d’Industrie de Rodrigues veut relancer l’économie

■Justus Walther, secrétaire général de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Rodrigues.

Rodrigues vit un tournant historique. L’île, longtemps soutenue par les transferts budgétaires de Maurice, se retrouve confrontée à une réalité plus dure : la baisse des allocations publiques et l’instauration d’une budgétisation axée sur la performance. Le message est clair : l’ère des facilités touche à sa fin. Rodrigues doit désormais se réinventer et trouver, dans ses propres forces, les leviers d’une croissance durable. C’est dans ce contexte que s’impose une nouvelle actrice du paysage économique : la Chambre de Commerce et d’Industrie de Rodrigues (RCCI). Officiellement lancée en 2024, elle ambitionne de donner au secteur privé la place qu’il n’a jamais eue dans les politiques de développement de l’île.

Depuis des décennies, l’économie rodriguaise fonctionne sur un déséquilibre. L’État et l’Assemblée régionale se sont arrogé le rôle principal, laissant le secteur privé dans l’ombre. «Le secteur privé a été ignoré, marginalisé, parfois même considéré comme suspect», résume la RCCI. Dans le Budget 2024-25, l’entreprise locale n’a eu droit qu’à une mention vague d’un «network business», mal expliqué et vite oublié. Pire, le Budget suivant a renforcé la logique des subventions non remboursables – un système qui étouffe toute concurrence saine.

Lors de la mise en place du Comité consultatif tripartite du travail, Business Mauritius et les syndicats mauriciens étaient autour de la table. Mais aucun entrepreneur rodriguais n’a été invité. Une absence révélatrice du mépris institutionnalisé dont souffre l’entreprise locale. Résultat : entreprendre à Rodrigues n’est pas encouragé, mais subi. Les initiatives privées naissent à contre-courant, souvent malgré les structures publiques, rarement grâce à elles.

?Un système verrouillé

Pourquoi l’économie de Rodrigues peine-t-elle tant à décoller ? La réponse se trouve dans sa structure même. Les acteurs dominants sont des commerçants-importateurs qui alimentent les petites «boutik» de l’île. Mais importer et vendre ne rime pas avec innover. Leur intérêt n’est pas de produire localement, mais de maintenir des flux réguliers de marchandises venant de l’extérieur. Les autorités politiques, elles, confondent trop souvent dépenses publiques et entrepreneuriat. L’exemple de l’école hôtelière Vatel, ouverte avec fracas puis fermée dans l’indifférence, illustre cet aveuglement. Quant aux coopératives, elles auraient pu incarner une alternative. Mais la politisation, le clientélisme et un manque criant de compétences managériales en ont fait des coquilles vides.

Enfin, l’administration publique reste dominée par une logique de statu quo. «On ne devient pas fonctionnaire pour prendre des risques ou changer le monde, mais pour assurer la continuité», constate la RCCI. Cette mentalité, additionnée au poids d’un secteur public hypertrophié, verrouille toute tentative de transformation.

Ce système a une conséquence tragique : la fuite des talents. Les jeunes Rodriguais diplômés partent à Maurice, en Europe ou ailleurs. Non pas seulement pour des salaires plus attractifs, mais parce qu’ils se sentent invisibles dans leur propre île. «Pour beaucoup, rester devient une punition. Ils ont des idées, des compétences, mais aucune opportunité de les transformer en projets viables», explique Justus Walther, secrétaire général de la RCCI. Chaque départ est une perte sèche. Derrière un jeune qui s’envole, il y a des années de scolarité financée, des sacrifices familiaux, une richesse culturelle qui ne sera pas valorisée localement.

Ceux qui restent affrontent un climat hostile à l’innovation. Pas de structures d’accompagnement pour les start-ups, très peu de mentors, un financement quasi inexistant. Les idées s’éteignent avant même d’avoir pu naître. «Les jeunes Rodriguais ne demandent pas la charité. Ils veulent une chance, un espace pour essayer et apprendre. Si nous échouons à leur offrir ça, nous allons perdre non seulement une génération, mais l’avenir de Rodrigues», insiste Justus Walther.

?Rodrigues, une île en avance ?

Pourtant, Rodrigues a un atout que peu d’autres territoires possèdent. Alors que le monde découvre la finitude des ressources et les contraintes climatiques, l’île vit cette réalité depuis toujours. Ici, la rareté est la norme. Les écosystèmes fragiles, les ressources limitées, l’échelle réduite de la société sont autant de contraintes… mais aussi de leviers. Rodrigues peut devenir un laboratoire d’innovation sobre. Sans surdéveloppement industriel, elle a la liberté d’inventer un modèle différent, fondé sur la durabilité, la circularité et la créativité locale. La RCCI l’affirme : «Rodrigues n’est pas en retard, elle est en avance. Ce que nous vivons depuis toujours – sobriété, communauté, équilibre – pourrait devenir un modèle pour l’avenir du monde.»

L’expérience récente a montré les limites de l’action publique. La Maison des Pêcheurs de Port Mathurin, rénovée à grands frais, reste désespérément vide. Pourquoi ? Parce qu’aucun modèle économique n’a été conçu pour l’exploiter. À Graviers, en 2019, une coopérative a reçu du matériel italien pour extraire du jus de limon. Résultat : quelques années plus tard, les machines sont hors d’usage et les limons rodriguais sont exportés bruts à Maurice… pour y être transformés. Un échec cuisant. Ces exemples illustrent une vérité simple : l’État confond souvent infrastructure et entreprise, rapidité et stratégie. Il agit pour l’effet immédiat, pas pour la durabilité. À l’inverse, l’entrepreneur pense à long terme, investit dans l’incertitude et apprend de ses échecs. «Tant que la logique entrepreneuriale ne sera pas intégrée dans les projets publics, nous continuerons à répéter les mêmes erreurs», analyse la RCCI.

Au-delà des erreurs de gestion, un autre problème mine le développement : l’opacité. Les décisions stratégiques sont prises à huis clos, les rapports critiques restent dans les tiroirs, les citoyens et les entrepreneurs n’ont que peu de voix au chapitre. Exemple frappant : un rapport sur une stratégie durable pour la pêche, rédigé en 2023, n’a toujours pas été rendu public. Pourtant, la Commission prépare déjà une conférence avec des bailleurs de fonds. Pour la RCCI, cette pratique est inacceptable. «La transparence ne se décrète pas, elle se construit par la vigilance et la participation», martèle Justus Walther. La Chambre propose un agenda économique partagé, des consultations publiques systématiques et la publication des études d’impact avant tout lancement de projet.

?La RCCI, catalyseur du renouveau

La RCCI ne veut pas être une simple organisation patronale. Elle se définit comme un acteur de transformation. Ses missions sont multiples : offrir aux entrepreneurs locaux des services et de l’accompagnement ; analyser les blocages structurels et proposer des solutions innovantes ; dialoguer avec les autorités pour bâtir des visions partagées ; défendre un cadre politique favorable aux entreprises ; et surtout, créer un espace de confiance et de coopération entre les acteurs économiques. «Nous ne voulons pas copier un modèle venu d’ailleurs. Rodrigues doit tracer sa propre voie, en valorisant ses forces locales», affirme la RCCI.

Les défis sont énormes : infrastructures insuffisantes, dépendance aux importations, manque de données économiques fiables. Mais pour la RCCI, ce n’est pas une fatalité. Les coupes budgétaires, perçues comme une menace, pourraient être un catalyseur. «À court terme, il y aura des tensions sociales, reconnaît Justus Walther. Mais à long terme, cela peut nous pousser à moderniser notre économie, à attirer des investissements privés et à créer des activités exportatrices.» L’une des priorités est de réformer la politique des subventions. La RCCI plaide pour des financements conditionnels : prêts à taux préférentiels, garanties de crédit, avances remboursables. Objectif : responsabiliser les bénéficiaires et faire tourner les fonds pour multiplier les projets soutenus.

L’île est à la croisée des chemins. La baisse des allocations publiques sonne comme une alarme. «Nous devons choisir entre gérer le déclin ou oser une transformation structurelle», avertit Justus Walther. La RCCI veut incarner cette audace, en redonnant au secteur privé son rôle moteur et en insufflant un nouvel esprit économique. Rodrigues, longtemps perçue comme périphérique, pourrait alors devenir une vitrine : celle d’une petite île qui, au lieu de subir la mondialisation, invente un modèle plus humain, plus durable et plus résilient.

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