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Questions à…
Julien Guillot-Sestier : «L’IA absorbe les tâches routinières, laissant aux professionnels les activités les plus complexes»
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Questions à…
Julien Guillot-Sestier : «L’IA absorbe les tâches routinières, laissant aux professionnels les activités les plus complexes»
Julien Guillot-Sestier, co-fondateur d’Eqxia.
Au-delà de l’automatisation des tâches, comment l’intelligence artificielle (IA) transforme-t-elle concrètement les métiers et les compétences attendues des professionnels ?
Avant même d’automatiser les tâches, l’IA permet d’uniformiser la qualité du travail, un potentiel que les entreprises sous-estiment. Aujourd’hui, une même tâche peut donner des résultats différents selon la personne qui l’effectue. En intégrant ses méthodes dans un outil d’IA, l’entreprise en fait une référence commune. La qualité d’une réponse au client ou d’un rapport ne dépend alors plus uniquement de son auteur, l’outil prenant en charge une partie de la production. Les compétences attendues évoluent donc vers la capacité à formuler des demandes précises, à évaluer les résultats et à savoir quand ne pas se fier à l’outil.
Quels secteurs d’activité et quelles catégories de métiers sont les plus exposés aux suppressions de postes liées à l’intégration de l’IA dans les entreprises ?
Le premier effet de l’IA sur l’emploi ne se traduit pas nécessairement par des licenciements, mais par des embauches qui n’ont pas lieu. Aux États-Unis, l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l’IA est inférieur de 19 % à celui de leurs pairs moins exposés (Stanford, 2026).
Le secteur mauricien du Business Process Outsourcing (BPO), qui emploie de nombreux jeunes diplômés, est particulièrement concerné. À court terme, le risque le plus probable est un gel des recrutements plutôt qu’une vague de licenciements directement imputés à l’IA. Un phénomène moins spectaculaire, mais aussi plus difficile à mesurer.
L’IA transforme également les exigences de certains métiers. Lorsqu’elle prend en charge une partie des tâches techniques, l’expertise nécessaire à leur exercice diminue, élargissant ainsi le nombre de candidats potentiels. PwC estime que 52 % des emplois relèvent de cette catégorie de métiers qui se démocratisent. À l’inverse, dans d’autres professions, l’IA absorbe les tâches routinières, laissant aux professionnels les activités les plus complexes. Ces métiers se professionnalisent et progressent deux fois plus vite. Le BPO relève davantage de la première catégorie.
Dans quelle mesure l’adoption de l’IA répond-elle à une véritable nécessité économique pour les entreprises, et dans quelle mesure relève-t-elle d’une course à la compétitivité ?
Parler de nécessité, je ne sais pas. De réalité économique, certainement. Une entreprise qui produit plus vite ou avec moins de ressources peut proposer des prix plus bas. Dans cette course à la compétitivité, une bonne partie des gains profite finalement au client, sous la forme de prix réduits. Aux États-Unis, 57 % des clients d’avocats estiment qu’un travail livré plus rapidement devrait coûter moins cher (Clio, 2026). Une entreprise qui adopte l’IA ne conserve donc pas nécessairement les gains réalisés. En revanche, celle qui ne l’adopte pas risque de perdre des parts de marché. C’est ce qui rend cette adoption contraignante.
Les systèmes éducatifs et les dispositifs de formation professionnelle sont-ils suffisamment préparés pour permettre aux employés de s’adapter aux nouvelles exigences du marché du travail ?
Aujourd’hui, non. La première priorité est d’apprendre aux lycéens et aux étudiants à bien utiliser ces outils. À quoi bon former les jeunes aux méthodes des seniors ? Leur valeur ajoutée résidera dans leur capacité à réinventer les processus.
La seconde est de leur apprendre à apprendre. Nos grands-parents exerçaient un même métier toute leur vie. Ma génération en a changé plusieurs fois. Les jeunes générations en changeront encore davantage et exerceront peut-être plusieurs métiers en même temps. L’agilité sera la qualité la plus recherchée.
En entreprise, la formation devient urgente. Sur le papier, l’IA est un formidable égalisateur social, puisqu’elle permet à chacun d’accéder à une multitude d’informations. Mais les individus ne sont pas égaux face à l’effort, et ces outils sont d’autant plus puissants que leur utilisateur possède une expertise solide. Sans formation, les écarts se creusent.
J’ai formé plus de 4 000 personnes à Maurice. La formation ne peut toutefois se limiter aux plus motivés. Dans le Budget 2026-2027, le gouvernement a annoncé vouloir former ou accompagner 50 000 Mauriciens à l’IA en un an. C’est la bonne échelle.
Lorsqu’une entreprise réalise des économies en remplaçant certaines fonctions humaines par l’IA, comment les gains générés par cette automatisation pourraient-ils être répartis entre les entreprises et les travailleurs ?
Le meilleur moyen de partager les gains consiste à réinvestir une partie des économies réalisées dans la requalification des employés, avant même d’automatiser. IKEA en a fait l’expérience. Alors que son assistant Billie prenait en charge les appels simples, le groupe a formé 8 500 conseillers au conseil en aménagement intérieur. Ce nouveau service a généré 1,25 milliard d’euros (environ Rs 66,2 milliards) de ventes l’an dernier.
L’entreprise a ainsi développé une nouvelle source de revenus, tandis que les employés accédaient à des postes plus qualifiés.
À mesure que l’IA intervient dans le recrutement, l’évaluation des performances ou la gestion des équipes, jusqu’où peut-on lui confier des décisions qui ont des conséquences directes sur la carrière des travailleurs ?
La place accordée à l’humain sera d’abord définie par chaque entreprise, en fonction de ses valeurs. Sa gouvernance doit préciser clairement les décisions qui resteront toujours de la responsabilité humaine. Le recrutement, l’évaluation des performances et le licenciement en font partie, car leurs conséquences sont difficiles à corriger.
Si j’utilise l’IA pour trier 200 CV, c’est moi qui fixe les critères, comme lorsque je confie cette tâche à un stagiaire. Plus ces critères sont précis, plus la décision peut être expliquée. Toute décision ayant des conséquences sur une personne doit pouvoir être justifiée, qu’il s’agisse d’expliquer pourquoi un candidat a été écarté ou pourquoi un crédit a été refusé. En Europe, l’AI Act fera de cette exigence un droit dans le domaine du recrutement à partir de décembre 2027. Une entreprise incapable d’expliquer une décision ne peut pas la défendre.
Pour une économie comme celle de Maurice, où l’«offshore», les services financiers et la communication emploient de nombreux professionnels, l’IA représente-t-elle davantage une menace pour l’emploi ou une opportunité de renforcer la compétitivité du pays ?
Le secteur de la communication, dans lequel j’ai longtemps travaillé, a déjà connu plusieurs transformations de ce type. Avec la démocratisation de Photoshop, certains annonceurs ont internalisé leurs activités de graphisme. Les agences ont su s’adapter en maîtrisant mieux ces outils et en réinventant leurs prestations.
L’IA reproduit aujourd’hui ce phénomène à plus grande échelle. La production de textes, d’images ou de vidéos coûte désormais très peu. Meta peut même générer une campagne entière à partir d’une photo de produit et d’un budget. Les agences doivent donc maîtriser ces outils mieux que leurs clients et développer leur valeur ajoutée dans la stratégie, le conseil et l’accompagnement.
Le principal défi reste la vitesse de cette évolution. En octobre 2025, les meilleurs agents d’IA réalisaient 2,5 % des missions freelance réelles au niveau attendu. Un an plus tard, cette proportion atteignait 21,3 %. À ce rythme, un plan de formation étalé sur trois ans risque d'arriver trop tard. La priorité est de requalifier les équipes dès maintenant.
À quoi pourrait ressembler le monde du travail dans dix ans avec la généralisation de l’IA ?
Se projeter à dix ans est un exercice complexe et risqué, au regard du chemin parcouru en seulement quatre ans. Cette transformation sera avant tout humaine. Elle nécessitera de requalifier une grande partie de la population et de dépasser l’idée que l’IA est uniquement destinée à supprimer des emplois. Cette technologie élargit le champ des possibles en démocratisant l’accès à de nouvelles capacités. Il n’a peut-être jamais été aussi facile d’entreprendre. Un jeune porteur d’une idée peut aujourd’hui développer en quelques semaines un produit qui aurait nécessité, hier encore, une équipe entière et plusieurs mois de travail.
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