Publicité

À L’Aventure du Sucre

Joshila Dhaby : avancer à (dé)couvert avec Jeanne Barret

2 novembre 2026, 22:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Joshila Dhaby : avancer à (dé)couvert avec Jeanne Barret

■ L’artiste Joshila Dhaby, la Première ministre adjointe, Arianne Navarre-Marie, et Edwige Gufflet, directrice de L’Aventure du Sucre.

Jeanne Barret (1740-1807), botaniste, première femme à avoir navigué autour du monde, avec l'expédition de Bougainville, alors qu’il est interdit aux femmes d'embarquer. Jeanne Barret vit et travaille pendant plusieurs années à l’île de France, avec des passages au jardin botanique de Pamplemousses. Elle fait partie des dix femmes inspirantes célébrées lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024. Elle est sur la liste des noms de femmes scientifiques qui seront gravés au premier étage de la tour Eiffel en 2027. L’Aventure du Sucre et l’artiste Joshila Dhaby suivent le parcours masqué de Jeanne Barret en quatre mouvements. L’exposition «Jeanne – Disguised to Move» sera visible pendant un an, jusqu’en octobre 2027.

Et si l’histoire de Jeanne Barret ne se résumait pas à celle d’une femme qui s’est travestie en homme pour embarquer à bord d’un navire au XVIIIe siècle ? Avec l’exposition de peintures, plus une installation, Jeanne – Disguised to Move, installée à L’Aventure du Sucre, l’artiste Joshila Dhaby déplace le regard.

Plutôt que de raconter une biographie ou d’illustrer une épopée historique, l’artiste s’empare de cette trajectoire singulière pour interroger le masculin/féminin, la liberté de mouvement, les obstacles imposés aux femmes et ce qui demeure de leurs combats. Une exposition où les absences parlent autant que les présences.

f7c804e7-eb83-45e1-83b3-870f20192ea5 (1)

À L’Aventure du Sucre, à Beau-Plan, Jeanne Barret n’apparaît jamais tout à fait. Pas de portrait frontal qui viendrait fixer ses traits, pas de représentation destinée à reconstituer fidèlement son apparence. Dans les œuvres de Joshila Dhaby, sa présence se devine, se dérobe, se transforme. Un chapeau trop grand, une silhouette qui s’efface sous des couches successives de peinture, des fragments de végétation, des traces recouvertes ou grattées. L’histoire de la première femme connue à avoir accompli un tour du monde, déguisée en homme, devient le point de départ d’une réflexion qui dépasse largement son destin individuel.

«Ce n’est définitivement pas une biographie», souligne Joshila Dhaby. «Je ne suis pas historienne et ne prétend ni réécrire l’histoire ni la corriger.» Son ambition est ailleurs : faire ressentir un parcours, ouvrir des pistes de réflexion et inviter le visiteur à construire sa propre lecture. Le tout soutenu par le travail d’un comité de pilotage aidé d’un conseiller technique, des recherches iconographiques et des compétences en muséographie.

8eaa381a-a471-48e3-abe6-23654f87b0d3 (1) La rencontre avec Jeanne Barret s’est construite au fil d’une longue période de réflexion avec L’Aventure du Sucre, explique l’artiste. Avant de prendre ses pinceaux, Joshila Dhaby a élaboré un concept, pensé la circulation entre les différentes salles et cherché une manière de rendre le propos accessible sans disperser l’attention du visiteur. Quatre mouvements structurent l’exposition : Access, Movement, Botany et Remaining. Quatre portes d’entrée dans une histoire, mais aussi quatre notions qui continuent de résonner dans notre époque.

C’est d’abord la question de l’accès qui interpelle l’artiste. Au XVIIIᵉ siècle, les femmes ne sont pas autorisées à embarquer sur les navires dans les mêmes conditions que les hommes. Pour accompagner Philibert Commerson dans son expédition, Jeanne Barret doit dissimuler son identité et se faire passer pour un homme. Une contradiction fondamentale se dessine : elle doit renoncer à la reconnaissance de son identité de femme pour accéder à un espace qui lui est interdit. «The liberty was not there for access, but changing her identity allowed her to access.» Cette phrase résume l’une des tensions centrales de Disguised to Move. Le déguisement n’est pas seulement un artifice vestimentaire. Il devient une stratégie, une condition du déplacement, une manière de contourner les frontières imposées.

Mais Joshila Dhaby ne réduit pas Jeanne à une victime des conventions de son temps. Elle insiste sur sa force de caractère, son audace et sa détermination. «I like to think she didn’t need saving.» Cette lecture donne à l’exposition une résonance contemporaine. Car, si les interdictions ont changé de forme, les mécanismes qui conditionnent la manière dont une personne peut se présenter au monde n’ont pas disparu. «We are in a performative world.» Comme Jeanne devait jouer le rôle d’un homme pour circuler librement, chacun, aujourd’hui encore, peut être amené à adapter son apparence, son comportement ou son langage selon les espaces qu’il souhaite intégrer.

0128326f-a07a-45bc-a27b-406234300aa3 (1) L’effacement devient alors un procédé aussi bien plastique que conceptuel. «Elle efface sa propre identité et, en même temps, ça se voit dans la technique de peinture», explique Joshila Dhaby. Elle recouvre, gratte, enlève de la matière, laisse réapparaître un fragment avant de le dissimuler à nouveau. Les plantes peintes à l’arrière-plan sont elles aussi partiellement effacées. Rien n’est donné à voir dans son intégralité.

La section Botany prolonge cette interrogation à travers le monde végétal. La botanique n’est pas ici une discipline scientifique reproduite sur les toiles, ni une succession de planches illustratives. Joshila Dhaby propose plutôt une interprétation personnelle de la nature, où feuilles, fruits, racines et végétaux deviennent des éléments de narration. Parmi les œuvres, The Name We Keep figure parmi celles qui lui tiennent particulièrement à cœur. Une référence au bougainvillier, mais surtout à la question de la reconnaissance. Pourquoi le nom de cette plante est-il resté associé à Bougainville ? Pourquoi ne pas avoir retenu celui de Jeanne Barret ?

cf908481-aa3c-49d2-8026-e456143096da (1)

Et si le véritable héritage de Jeanne n’était pas seulement d’avoir accompli un tour du monde, mais d’avoir démontré qu’aucune frontière, même imposée par les conventions de son époque, ne pouvait entièrement contenir son désir d’aller plus loin ? Disguised to Move ne donne pas de réponse définitive. Elle laisse quelque chose en suspens. Peut-être est-ce précisément ce qui demeure.

Publicité