Publicité

COP31

Joanna Bérenger : «On ne peut pas demander au monde de changer si l’on refuse de changer soi-même»

8 novembre 2026, 18:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Joanna Bérenger : «On ne peut pas demander au monde de changer si l’on refuse de changer soi-même»

Joanna Bérenger, «whip» de l’opposition.

⚫ En tant qu’ancienne «junior minister» à l’Environnement, quel regard portez-vous sur la position défendue par Maurice à la COP31 ? Estimez-vous que les priorités du pays sont suffisamment ambitieuses ?

Maurice seule ne pèsera pas lourd. C’est la réalité d’un petit État insulaire (PEI). Notre force, ce sont nos alliances avec les pays qui vivent les mêmes menaces que nous.

Or, je ne vois pas beaucoup de travail de fond avec l’AOSIS, qui regroupe les PEI, ni avec l’Africa Group. Et dans notre propre région, presque rien avec Madagascar, les Seychelles, les Comores ou La Réunion. Nous faisons face aux mêmes cyclones, à la même montée des eaux, au même blanchissement des coraux. Une position commune de l’océan Indien aurait du poids.

Sur le fond, Maurice a raison de défendre la justice climatique. Nous émettons très peu, mais nous subissons de plein fouet les conséquences du réchauffement. C’est aux pays historiquement responsables de financer davantage l’adaptation des plus vulnérables. Mais l’ambition, ça se mesure aussi à ce qu’on décide chez soi, pas seulement à ce qu’on dit à la tribune.

⚫ Maurice estime ses besoins de financement climatique à 5,7 milliards de dollars d’ici 2035. Le gouvernement dispose-t-il, selon vous, d’une stratégie crédible pour mobiliser ces fonds auprès des partenaires internationaux?

Chiffrer ses besoins, c’est utile. Mais un chiffre n’est pas une stratégie. Pour aller chercher cet argent, il faut deux choses. Une diplomatie active, d’abord, aux côtés des autres PEI et des pays africains. Ensuite, des projets prêts à être financés : chiffrés, documentés, solides. Les bailleurs ne financent pas des intentions. J’aimerais surtout savoir comment le gouvernement compte obtenir des subventions et des prêts concessionnels. S’il s’agit de s’endetter encore, ce sont nos enfants qui paieront la facture.

Et il y a une question qu’on ne peut pas esquiver : avec quelle légitimité demander aux grands pollueurs de financer notre résilience si nous continuons nous-mêmes à abîmer notre environnement ? L’argent international ne doit pas servir à réparer, encore et encore, les dégâts de nos propres mauvaises décisions.

⚫ Le ministre Rajesh Bhagwan affirme vouloir faire de la COP31 une conférence de l’action plutôt que des promesses. Quelles mesures concrètes le gouvernement devrait-il obtenir à Antalya pour que cette participation soit un véritable succès ?

Une conférence de l’action, très bien. Encore faut-il arriver à Antalya avec des demandes précises. La première : des financements prévisibles et accessibles pour les petits États insulaires, surtout pour l’adaptation. Ensuite, des procédures simplifiées pour accéder au Green Climate Fund et au Loss and Damage Fund. Nous n’avons pas les armées de techniciens des grandes économies pour monter des dossiers de plusieurs centaines de pages.

Il faut aussi un appui concret pour protéger notre littoral, sécuriser notre eau, soutenir notre agriculture et restaurer nos écosystèmes marins. Et j’aimerais enfin voir la coopération régionale prendre forme : partage des données scientifiques, alerte précoce face aux événements extrêmes, gestion commune de nos ressources.

Ce que je ne veux pas, c’est un retour d’Antalya avec des déclarations d’intention et des photos de famille. On jugera sur des montants, des partenariats signés, des projets financés et des échéances.

⚫ Face à l’érosion côtière, à la crise de l’eau et aux phénomènes climatiques extrêmes, estimez-vous que Maurice a suffisamment progressé dans sa politique d’adaptation ? Quelles sont, selon vous, les principales lacunes à combler ?

Non, il reste beaucoup à faire. Et le problème n’est pas seulement le manque de moyens. C’est que les actes contredisent les discours. Le gouvernement réclame des fonds pour protéger le littoral, mais il continue d’accorder des permis de construire dans les Environmentally Sensitive Areas (ESA). Il autorise des murs verticaux en bord de mer sans mesurer leur impact sur le transit des sédiments, alors qu’ils accélèrent l’érosion des plages voisines. Ces écosystèmes ne freinent pas le développement : ils sont notre première ligne de défense.

Même chose pour l’énergie. Nous accusons, à juste titre, les grands pays de réchauffer la planète, mais le gouvernement envisage d’exploiter du pétrole dans la Joint Management Area avec les Seychelles. La sécurité énergétique compte, évidemment. Mais elle ne justifie pas d’aggraver le problème que nous prétendons combattre.

Et où en est la promesse d’inscrire les droits de la nature dans la Constitution ? Concrètement, il faut mieux protéger nos bassins versants, nos nappes phréatiques et nos zones de recharge, réduire les fuites dans le réseau de distribution et mieux nous préparer aux événements extrêmes. Il faut aussi miser sur les solutions fondées sur la nature : dunes, zones humides, végétation côtière et récifs. S’adapter, ce n’est pas seulement bâtir des digues pour réparer les dégâts. C’est d’abord arrêter de les provoquer.

⚫ En tant que députée de l’opposition, quelles garanties demandez-vous au gouvernement pour que les engagements pris à la COP31 se traduisent par des résultats concrets pour les Mauriciens ?

J’en demande trois. La transparence, d’abord : que les fonds obtenus, leur provenance, leurs conditions et les projets financés soient rendus publics. Ensuite, que le gouvernement rende des comptes. Il doit venir régulièrement au Parlement présenter l’état d’avancement de nos engagements climatiques, avec des indicateurs clairs et le détail des dépenses. Un comité parlementaire de l’environnement serait l’outil idéal. Je l’ai déjà proposé, et je le propose à nouveau.

Enfin, et c’est sans doute le plus important, que notre politique intérieure soit à la hauteur de notre diplomatie. Ça veut dire protéger réellement les ESA, gérer le littoral sur la base de la science, se doter d’une vraie stratégie de l’eau et faire des choix énergétiques compatibles avec nos engagements.

Rien de tout cela ne marchera sans les citoyens, les ONG, les scientifiques, les jeunes et les communautés concernées. Ils doivent avoir leur mot à dire. On ne peut pas demander au monde de changer si l’on refuse de changer soi-même.

Publicité