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Économie du secteur créatif
Investir dans la culture : beaucoup plus qu’un art
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Économie du secteur créatif
Investir dans la culture : beaucoup plus qu’un art
Évolution constante. Après trois éditions du «Mauritius International Art Fair» (MIAF), la manifestation s’est muée en Mauritius Art and Culture Investment Summit (MACIS). Le mardi 24 mars, la première édition du MACIS, qui s’est tenu à l’Ocean’s Creek Beach Hotel, à Balaclava, a été l’occasion de confronter les points de vue de collectionneurs, fonds d’investissement et maisons de vente aux enchères. De profiter de leur longue expérience sur comment faire fructifier le goût pour les œuvres d’art. En retenant les étapes essentielles pour que Maurice puisse se positionner dans ce secteur économique.
Meagan Kelly Horsman, représentante de Christie’s Moyen-Orient : «Pourquoi pas faire de Maurice une capitale des enchères»

Managing Director de Christie’s Moyen-Orient, Meagan Kelly Horsman était déjà venue à Maurice en 2023, dans le cadre du MIAF. Basée aux Émirats arabes unis depuis 16 ans, elle a rejoint la société de ventes aux enchères en 2022. Sa zone d’activités s’étend jusqu’en Arabie saoudite et au Qatar.
Interrogée sur les ingrédients nécessaires pour que Maurice se positionne avantageusement sur le marché de l’art international, Meagan Kelly Horsman a d’abord souligné l’«excellent travail pour devenir un lieu attractif à la fois pour visiter et pour investir. Le pays s’est classé numéro un dans l’Indice mondial de la paix en 2024». Avant d’expliquer que les manières de développer l’écosystème artistique à Maurice ne sont «nifaciles ni rapides». Étape incontournable : un plan «solide» pour accroître la visibilité culturelle. Ensuite, encourager les collaborations entre le monde de l’art et les institutions bancaires. La Managing Director de Christie’s Moyen-Orient a cité l’exemple du partenariat de longue date entre le Frieze Art Fair annuel à Londres et la Deutsche Bank. «Chez Christie’s aussi nous avons travaillé avec des institutions comme Standard Chartered et Jupiter Wealth Advisors. Ces collaborations ouvrent l’accès à un public différent souhaitant investir dans ce domaine.»
Meagan Kelly Horsman a ajouté : «Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire de Maurice une capitale des enchères.» Avant de citer cette fois l’exemple du Department of Culture and Tourism d’Abu Dhabi, qui a accordé un gel de trois ans sur les droits d’importation d’œuvres d’art si cela concerne une collection privée. «Il existe donc des moyens autres d’exprimer le soutien gouvernemental que les subventions et les financements. On peut aussi alléger la pression financière sur les collectionneurs et l’écosystème artistique.» Et de souligner que les institutions publiques «ne peuvent pas fonctionner en silo. Il faut que la communauté se mobilise». Surtout si Maurice se veut un pont entre l’Afrique et l’Asie.
Interrogée sur le gel du National Arts Fund, suite au changement de gouvernement, Meagan Kelly Horsman a trouvé cela «dommage». Le National Arts Fund a été mis sous cloche en attendant une nouvelle formule de subventions de l’État promise à l’arrivée des nouveaux dirigeants. Ce qui a laissé le secteur créatif sans les subventions conséquentes de l’État depuis novembre 2024, donc bientôt an et cinq mois. Ceci dit, c’est aussi, selon la responsable de Christie’s, une opportunité pour que d’autres fonds prennent le relais, «que ce soit du secteur privé, des particuliers mais aussi d’autres entités gouvernementales».
L’instabilité au Moyen-Orient peut-elle être une ouverture pour Maurice ? «Nous sommes tous en train de réévaluer ce que nous pouvons faire», a reconnu la responsable. «Le transport maritime reste notre plus grand obstacle. Cela pourrait représenter une excellente opportunité pour Maurice. Même en période de crise, les opportunités sont mûres.»
Point de vue
Charles Al Sidaoui : «Personne ne naît collectionneur»
Charles Al Sidaoui est collectionneur d’art depuis 2007. Il est le fondateur de la Yes Collection et est basé à Dubaï. Sa collection d’art moderne et contemporain comprend près de 140 œuvres d’artistes d’une vingtaine de pays. Il a confié que Maurice «occupe une place particulière dans mon cœur : c’est là que j’ai passé ma lune de miel il y a 36 ans et j’y suis retourné de nombreuses fois depuis».
Comment décide-t-il de l’acquisition d’une œuvre d’art ? Est-ce la raison économique qui prévaut ou la passion ? Charles Al Sidaoui a énuméré trois facteurs : l’amour de l’art, la récompense financière et «la dimension sociale de l’art». Ajoutant : «Si je n’étais pas devenu un collectionneur philanthrope, je ne rencontrerais pas des personnes incroyablement talentueuses et venant d’un univers complètement différent de mon travail actuel. Cette dimension sociale a une grande valeur; elle est intangible, mais elle fait partie intégrante du système d’acquisition et d’achat d’art. Une fois que vous commencez à collectionner, vous serez surpris de l’environnement dans lequel vous entrez. L’art apporte bien plus à votre vie que la seule récompense financière.»
Il a souligné que «personne ne naît collectionneur d’art, sauf si l’on naît dans une famille de collectionneurs». Collectionner implique une courbe d’apprentissage. Pour cela, il faut avant tout, aimer l’art. Charles Al Sidaoui a conseillé : «N’achetez jamais une œuvre que vous n’accrocheriez pas chez vous. Peu importe le prix, si je n’aime pas l’œuvre, je ne l’achète pas. Je veux pouvoir l’accrocher et en profiter pleinement. Est-ce que c’est un bon investissement ? Parfois oui, parfois non. On achète avant tout par passion, sans penser aux implications financières. Avec le temps, on développe une meilleure compréhension, qui permet de prendre de meilleures décisions.»
Le collectionneur, citant l’exemple de Picasso, explique que toutes ses œuvres ne valent pas forcément beaucoup d’argent. «Il faut considérer la période durant laquelle l’artiste a excellé. Je ne le savais pas lorsque j’ai commencé à collectionner.»
Zaahirah Muthy, organisatrice Positionner Maurice comme un hub culturel

«L’objectif est de positionner Maurice comme une destination artistique et culturelle pour attirer des investisseurs potentiels d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Europe», explique Zaahirah Muthy, l’organisatrice, notre compatriote installée à Dubaï.
Maurice a besoin d’un écosystème pour soutenir le secteur créatif, affirme-t-elle. D’où le MACIS qui sera annuel. Une manifestation qui bénéficie du soutien de l’Economic Development Board. «C’est une campagne de sensibilisation où nous avons réuni des intervenants de diverses parties du monde.» L’autre but de MACIS est de booster le tourisme culturel. «On connaît Maurice comme une île exotique, mais nous avons bien plus à offrir. Les artistes suffoquent dans l’île ; ils n’ont pas souvent l’occasion de montrer leur talent à l’international.»
À venir: la Biennale des îles de l’océan Indien qui sera lancée l’an prochain. Une exposition itinérante qui passera par les diverses îles de la région.
Fonds d’investissement
Pam Mutembei : les solutions de réduction des risques
Pam Muthembei est l’Investments Director du Heva Fund. Ce fonds, basé au Kenya, propose des solutions de financement et des services de gestion de subventions aux entreprises créatives. L’Heva Fund a mené des projets dans 14 pays africains incluant Maurice. «Rien que cette année, nous avons déployé USD 30 millions (NdlR, plus de Rs 1,3 milliards) sous forme de subventions et ce que j’appelle des dettes abordables.»
Pour elle, le secteur créatif est très vaste et ne comprend pas seulement l’art, mais aussi le cinéma, la mode, l’événementiel, les actifs numériques. Elle a plaidé pour la création d’un fonds créatif à Maurice. «L’Afrique est un continent jeune et en pleine expansion. D’ici 2050, 70 % de la population mondiale sera constituée de jeunes Africains. L’industrie créative sera un secteur clé d’emploi pour cette population. Déjà, 33 % de nos jeunes sont impliqués dans l’art et la création. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est important de créer un fonds créatif à Maurice.»
Comment s’y prendre tout en réduisant les risques ? «En tant qu’investisseur dans le secteur créatif, ce qui m’intéresse, c’est l’aspect de réduction des risques financiers. L’art peut être une passion, mais pour un investisseur, la question est : puisje générer un retour sur investissement ?» L’approche de de-risking des créateurs passe non seulement par les subventions, mais aussi par un accompagnement pré-investissement et des programmes de renforcement des capacités, incluant formations et montée en compétences pour rendre les créateurs «prêts à être financés».
Comment les autorités peuvent-elles contribuer à la réduction des risques ? Premièrement, en fournissant des garanties. Ainsi, les investisseurs potentiels peuvent rapidement entrer sur le marché. «Le secteur créatif ne fonctionne pas comme le financement traditionnel : les banques traditionnelles exigent des garanties, des biens ou même des cautions personnelles. Nous, nous explorons d’autres méthodes de financement : utiliser la propriété intellectuelle, les royalties ou encore la nature cyclique des revenus des créateurs», a expliqué Pam Muthembei, citant l’exemple du cinéma où il y a des phases de production et de script avant que le film ne génère des revenus. «Les banques demandent souvent un remboursement mensuel immédiat, ce qui est impossible. Nous créons des modèles de trésorerie adaptés aux besoins réels des créateurs.»
L’Heva Fund travaille aussi au renforcement des capacités pour les prêteurs traditionnels, «afin de leur montrer que c’est un effort collaboratif, basé sur des partenariats et le partage de connaissances». Pam Muthembei a souligné que les besoins en investissements ne peuvent pas être uniquement couverts par des fonds à impact comme l’Heva Fund. «Il faut aussi des investisseurs privés, des personnes à haute valeur nette et le soutien des gouvernements. Maurice a déjà accompli un bon travail, notamment avec les crédits d’impôt pour le cinéma, et en étant proactive dans la législation et la promotion de ce secteur.»
La responsable de l’Heva Fund a souli- gné qu’une grande partie des difficultés auxquelles font face les créatifs tient au fait que ce secteur est non structuré. Il n’y a pas d’indice pour évaluer le secteur. «Il y a là une opportunité pour créer un indice mondial pour l’écosystème créatif. Les investisseurs veulent uniquement des choses mesurables: s’il peut mesurer, il peut financer et s’il peut financer, alors il peut développer et faire évoluer. Sans forme de mesure, cela devient compliqué.» Autre risque dans le secteur créatif: certaines œuvres d’art ont été utilisées pour financer le terrorisme ou le blanchiment d’argent. «Ce sont des éléments qui préoccupent les financiers, surtout dans les institutions traditionnelles de prêt. Ils considèrent souvent que ce secteur est trop risqué parce qu’ils ne comprennent pas la traçabilité. C’est pourquoi Maurice pourrait proposer un indice.»
Impératifs financier
Shaan Kundomal : Structurer le marché de l’art

Shaan Kundomal a pris la parole en tant que financier et juriste. En tant que tel, il a souhaité adopter une position plus «radicale» loin des coups de cœur pour l’art. L’une des façons, selon lui, que les autorités ont pour agir comme catalyseur serait de revoir la fiscalité. S’assurer que des crédits d’impôt ou des exonérations fiscales soient accordés aux collectionneurs d’art qui font un don, un prêt ou un achat. La réduction des droits de douane pour les œuvres d’art serait «très utile».
La première étape consiste, selon Shaan Kundomal, à examiner l’écosystème fiscal. Puis, à préparer l’écosystème logistique physique pour la conservation des œuvres. Où sont-elles stockées ? Avons-nous un port franc ? Y a-t-il des compagnies d’assurance pour assurer les œuvres d’art en transit. «Il s’agit d’un écosystème complet avec assureurs, autorités et galeries.» En comparaison avec le marché immobilier, il a estimé que le marché de l’art nécessite davantage de structure. Il a distingué le rôle de conseiller et celui de marchand d’art. Pour acheter une propriété, le client peut s’adresser à un agent immobilier. Pour éviter toute surévaluation, il fait appel à un expert indépendant qui va évaluer le bien.
«Pour l’art, ce n’est pas aussi simple. La valeur peut varier en fonction de l’artiste et de sa réputation, de la quantité d’œuvres mises sur le marché, des expositions ou d’autres éléments qui peuvent immédiatement impacter sa notoriété. Parfois, le fait qu’un artiste soit inconnu peut même faire monter le prix d’une œuvre. À l’inverse, si un artiste rencontre des problèmes juridiques ou d’autres controverses, cela peut immédiatement faire baisser la valeur de son œuvre. Contrairement à l’immobilier, où un problème rencontré par un promoteur n’affecte pas nécessairement la valeur d’un bien, la situation est différente dans l’art.» Le tout est d’être «particulièrement attentif à la question de l’évaluation : la méthode utilisée pour l’immobilier ne se transpose pas directement à l’art».
Le chiffre
4,5 %. C’est l’objectif de croissance dans le secteur des arts et des loisirs pour l’année financière 2025-2026. Chiffre du ministère des Arts et de la culture, qui figure dans le Budget 2025-2026. Toujours selon le Budget, il était prévu que le Strategic Action Plan 2025-2029 pour les industries créatives soit approuvé en février 2026. Pour l’année financière 2025-2026, ce ministère a prévu Rs 333 millions pour la promotion des arts et de la culture et Rs 46 millions pour les «policy and strategy for arts and culture».
Elle a dit
Jyoti Jeetun, ministre des Services financiers, invitée d’honneur de MACIS.
«Il existe aussi des investissements alternatifs autre que les actions et les obligations. Avec les incertitudes dans le monde, les investisseurs cherchent des valeurs refuges qui les protègent contre la volatilité. Ce sommet est une occasion en or de profiter des opportunités actuelles, pour diversifier les portefeuilles d’investissement des fortunés et des entreprises.»
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