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Sarkozy en prison

Entre déchéance et réinvention, une Dreyfus improvisée

10 décembre 2025, 04:00

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Entre déchéance et réinvention, une Dreyfus improvisée

Il y a dans Le Journal d’un prisonnier quelque chose de profondément déroutant : la manière dont Nicolas Sarkozy transforme sa chute en récit. Non pas un aveu. Non pas une introspection. Mais une magistrale tentative de recadrage narratif. Un roman qui refuse d’en être un – «il ne s’agit pas d’un roman», prévient-il – mais qui en possède toutes les mécaniques : la chute, la grandeur perdue, la famille en larmes, les foules au portail, les couleurs du monde qui s’effacent. La littérature dramatique n’aurait pas fait mieux. L’express a pu lire l’ouvrage de l’ex-chef de l’État français durant le week-end.

Le ton est posé dès les premières pages : «Jamais je n’aurais imaginé franchir les murs d’une prison», écrit-il, comme si le destin, par nature, ne pouvait se tromper de cible. Sarkozy convoque la fatalité : l’impensable, le naïf, l’homme droit victime d’un système vengeur. On connaît la musique. Mais cette fois, l’ancien président pousse le curseur encore plus loin : il convoque Dreyfus. Rien que cela.

Il s’en explique : l’affaire Dreyfus prospéra sur de «faux documents», dit-il, tandis que la sienne naquit «du faux de Mediapart doublé des faux témoignages de Takieddine». La comparaison, déjà tirée par les cheveux, se change en geste littéraire. Ce n’est plus un argument, c’est un décor. Son Golgotha personnel. Et dans ce décor, Sarkozy fait œuvre de scénariste : amplification, souffrance, destinée.

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Ce qui surprend le plus n’est peut-être pas cette référence hasardeuse à Dreyfus, mais la décrue sensorielle qu’il impose au lecteur. Page après page, il peint la prison comme un monde en décomposition chromatique : «Le gris dominait tout, dévorait tout.» Un gris qui n’est pas seulement couleur, c’est sa métaphore. Le gris dévore la République, la justice, le regard des autres. Il dévore jusqu’à Macron, qui, selon lui, a manqué de courage en lui retirant ses décorations : «La démarche n’était pas la marque d’un grand courage», écrit-il, encore vexé d’avoir appris sa déchéance par un décret expédié dans son dos.

Ce gris dévore aussi ses nuits : on y croise le Roi Lion chanté par un voisin, des hurlements indistincts, des coups contre des barreaux. Il note le matelas plus dur «qu’une table», le miroir trop bas, la douche sans pression. Libération n’exagère pas en parlant d’un «Soljenitsyne version Wish». Une formule cruelle, mais il faut reconnaître que Sarkozy, dans sa volonté d’exactitude sensorielle, la rend presque juste.

Et pourtant, c’est dans ce dépouillement que l’ancien président se refait une colonne vertébrale morale : la prière. «Je priais pour avoir la force de porter la croix de cette injustice», écrit-il, agenouillé dès le premier soir. La croix, le gris, la solitude : le dispositif christique est complet. Il n’est pas anodin. Il vise à réinstaller son parcours dans un registre quasi mystique : un homme puissant, injustement frappé, qui se redécouvre fragile… et, donc, par extension, plus authentique.

Mais il y a autre chose, et cela compte : la famille. Omniprésente. Sarkozy raconte le petit-déjeuner d’adieu, les larmes retenues, le courage des siens, la fièvre de Giulia, 14 ans – tiktokeuse connue –, qui «tenait à être là». Là encore, l’ancien président ne décrit pas, il filme. Travelling sur Carla Bruni lui serrant la main. Gros plan sur la Marseillaise improvisée. Panoramique sur les 1 000 personnes massées «dès 8 heures du matin». La prison devient l’antichambre d’un sacrifice. La scène est écrite comme une sortie de route… mais avec caméra embarquée.

Cette mise en scène a un prix, elle place la justice française dans le rôle du bourreau. Lui ne vacille pas : «J’ai été particulièrement imprévoyant», écrit-il. Jamais coupable. L’erreur est toujours ailleurs, dans le système, les juges, les complots, la mécanique kafkaïenne de l’État.

Le plus intéressant, pourtant, n’est pas ce qu’il raconte, mais ce qu’il prépare. Car ce livre n’est pas un journal, c’est un acte politique. Sarkozy place la conclusion très tôt : la prison l’a «renforcé», il y a «beaucoup appris». Puis, ultime phrase : «À la Santé, j’ai recommencé ma vie.» Ce n’est pas une confession. C’est un redémarrage. Un reboot narratif.

Comme dans tout récit de chute contrôlée, l’objectif n’est pas d’obtenir l’empathie, il est d’obtenir le bénéfice du doute. Sarkozy ne cherche pas à convaincre de son innocence par la raison, mais par la texture du vécu : le gris, la douleur, l’injustice ressentie, la solitude, les repas en barquette. Il transforme la prison non en punition, mais en épreuve initiatique.

Mais la comparaison avec Dreyfus, qu’il martèle sans ciller, révèle la limite de son écriture. Elle est trop ample, trop commode, trop tentante pour être crédible. Dreyfus a été condamné pour ce qu’il n’était pas. Sarkozy raconte trois semaines de détention pour ce qu’il pense ne pas être. La nuance est de taille. La transformation de la peine en geste littéraire devient alors suspecte : elle écrase la réalité historique au profit d’une mythologie personnelle.

Et c’est précisément là que l’analyse littéraire rejoint l’analyse politique. Sarkozy écrit – dans un style limpide, direct, efficace, parfois touchant dans sa nudité – pour se sauver. Non pas de la justice. Mais de l’histoire. Et, peut-être, de lui-même.

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