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Élections, tranchées dans le vif

12 février 2024, 10:05

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

La question sur quasiment toutes les lèvres : Pravind Jugnauth pourra-t-il conserver le pouvoir ou est-ce que Navin Ramgoolam saura lui arracher ce pouvoir tant convoité ? La révocation, dimanche soir, du ministre Vikram Hurdoyal, alors qu'il se trouvait en Europe, démontre que le Premier ministre ne compte prendre aucun risque politique et entend rester maître du jeu. A la place du ministre Hurdoyal, soupçonné de vouloir quitter le navire MSM pour rejoindre le PTr, Pravind Jugnauth a choisi de mettre en avant Naveena Ramyad, et de miser sur deux fidèles du parti : Mahen Seeruttun qui retrouve l'important ministère de l'Agro-Industrie (arraché à Maneesh Gobin pour être confié à Hurdoyal) et Sunil Bholah qui est muté aux services financiers.

Dans l'opposition, quelques autres acteurs politiques sont en échauffement, mais les Mauriciens, dans une large mesure, ne sentent pas encore leur poids pour l’instant. Le dernier sondage Synthèses/l’express, publié le 27 octobre 2023, donc avant le cyclone Belal, indiquait que le MSM demeurait le parti politique préféré des sondés malgré les scandales et quelques décisions impopulaires, même si son score est passé, en sept ans, de 24,4 % à 19,7 %. Le MSM devançait le PTr, le MMM, le PMSD et les autres partis ou regroupements politiques. Et même si 68 % des Mauriciens ont soif d’un nouveau leader, Pravind Jugnauth demeure en ballotage favorable et devance, avec 23,3 %, SSR (23,0 %), Navin Ramgoolam (21,5 %) et sir Anerood (15,8 %), comme PM préféré, malgré les controverses entourant sa gestion des affaires. Toutefois, si son alliance convainc de moins en moins – elle est créditée de 24,8 % (contre 36,0 % en faveur de l’entente de l’opposition composée du trio Ramgoolam-Bérenger-Duval) – c’est parce que les partis-satellites qui s’accrochent au MSM et à son trésor de guerre n’ont pas su ou pas pu étendre leurs assises sur le terrain. Ce qui les met dans une situation fragile. Le MSM pourrait du reste être tenté de les lâcher pour un partenaire plus vigoureux, qui pourrait incarner ce renouveau, derrière lequel courent une grande partie des électeurs.

Les lois et règlements liberticides, le lancement de la Financial Crimes Commission, le contrôle des institutions, la servitude amplifiée de la MBC, la mise sous bol des conseils de district et l’abus de l’appareil d’État, presque tout porte à croire que nous assistons déjà au début de la guerre ouverte, et non pas à une simple bataille électorale. Une guerre, avec encore plus de moyens qu’en 2019, qui sera sans pitié, non pas entre deux adversaires, mais entre deux ennemis personnels, deux fils des deux dynasties qui ont régné et qui voudraient, coûte que coûte, protéger leurs acquis. Si Pravind Jugnauth a laissé entendre qu’il est prêt à digérer une défaite électorale, en son for intérieur, il sait fort bien que ce worst-case scenario signifierait une chute brutale pour sa famille politique et lui.

Alors que le Premier ministre entretient le doute sur la date des prochaines élections, les suiveurs du MSM se montrent optimistes, en toisant du regard ceux de l’opposition. Les principes absolus du bien et du mal nous sont servis à la sauce orange ou rouge. Sans nuances, et sans état intermédiaire. Les autres influenceurs politiques, at some point in time, vont se ranger avec l’un ou l’autre camp. Ayant réalisé, sans doute par manque d’audace, ou par pure complaisance exotique, que Maurice n’est pas encore prêt, en 2024 ou en 2025, à se débarrasser à la fois d’un Jugnauth et d’un Ramgoolam, afin d’écrire un nouveau chapitre.

À se demander si nous serons, un jour, enfin prêts à dire non aux alliances stratégiques de convenance, contractées sur l’autel du communalisme (ou communautarisme), pour parachever notre ultime émancipation politique ?

Témoin des acteurs politiques qui tantôt nous caressent, tantôt nous étranglent, l’express maintiendra sa ligne éditoriale qui n’est assujettie à aucune des familles dynastiques de Maurice. Alors que les flagorneurs de service vont chanter les louanges de leur souverain respectif, nous soulignerons, nous, les spectres de l’instabilité politique qui impactent foncièrement l’économie ; le secteur privé, face au duel Jugnauth/Ramgoolam, risque de s’enfermer dans un attentisme prudent, pour ne pas dire opportuniste. Sur le plan économique, précisément, la visibilité demeure faible, même pour le secteur touristique, qui doit pouvoir renouveler sa clientèle et son offre. Malgré ces mesures sociales, progressistes, il devient évident qu’on n’arrivera pas à inverser la tendance et que notre taux de croissance, qui est au centre d’une bataille de chiffres et de méthodologies, ne dépassera pas le niveau prépandémique.

Peut-être cultivons-nous, un peu trop, cette fâcheuse tendance à mélanger politique et politiciens. Ces quelques propriétaires de partis, qui semblent ne pas vouloir que Maurice s’émancipe du Best Loser System, du présent système électoral inique, et d’autres reliques coloniales…

La presse est-elle le reflet de la politique ou son moteur ? Les travaux, entrepris depuis quelques décennies dans les nouvelles sciences sociales, et nos propres observations, au quotidien, permettent de nuancer fortement cette idée d’une presse toute-puissante. Comme chacun est finalement libre de son opinion et de ses choix (comme celui d’acheter ou pas un journal), politicien comme journaliste, le chassé-croisé entre ces deux corps de métier risque de demeurer imparable. Certes, avec des moyens déloyaux ou immoraux, certains propagandistes, sous le manteau de journalistes indépendants et libres, vont, plus que jamais, nous imposer leur propagande ; la télévision nationale est, du reste, au service du gouvernement (du jour) pour intoxiquer les esprits à cet effet. Tout comme tente désormais de le faire le Media Trust, contrôlé par la MBC, dans une tentative éhontée de «former» les journalistes que le Premier ministre désigne commeses «adversaires» !

Si, par essence, on ne peut pas être objectif, en revanche, nous continuerons, contre vents et marées, notre devoir – moral et légal – d’être honnête vis-à-vis des faits d’actualité, pourtant loin d’être transparents à Maurice. La liberté d’informer, les règles de transparence (ces promesses jamais tenues par le pouvoir, quel qu’il soit) font de l’activité journalistique un pari audacieux – et risqué – surtout dans un pays en voie d’autocratisation. À l’entame de cette année électorale, nous allons poursuivre notre mission de service public en mettant en relief, quand l’actualité le permet, la marchandisation de la pratique politique et l’indifférence au principe qui veut que l’action politique doit reposer sur des convictions.

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