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«National Economic and Social Council»

Douze ans après, ses recommandations sur l’eau sortent du fond d’un tiroir

28 octobre 2026, 20:00

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Douze ans après, ses recommandations sur l’eau sortent du fond d’un tiroir

Remis au gouvernement en 2014, le rapport de 35 pages du National Economic and Social Council (NESC) sur la gestion de l’eau à Maurice dénonçait déjà les fuites massives du réseau de la Central Water Authority (CWA) et une consommation jugée excessive. Ses recommandations sont restées sans suite. Douze ans plus tard, alors que les coupures d’eau ont fait descendre des habitants dans la rue, les chiffres qu’il pointait du doigt se sont aggravés. Ce dossier ressort le rapport du tiroir pour mettre ses constats et ses pistes au jour.

Un rapport sur l’eau resté lettre morte

Le NESC voit le jour en avril 2002, après le vote de la NESC Act de 2001. Sa mission : réunir patronat, syndicats et société civile autour d’une même table, mener des études sur les grandes questions socio-économiques et soumettre des recommandations au gouvernement. Fin 2013, lors du sommet annuel du conseil, des représentants de la société civile demandent de se pencher sur une question qui revient sans cesse : pourquoi les ménages n’ont-ils pas d’eau 24 heures sur 24 alors qu’il pleut abondamment ? Après deux séances de travail avec organisations non gouvernementales, associations de consommateurs, des syndicats, le ministère et la CWA, et des visites de familles privées d’eau à Maurice comme à Rodrigues, le rapport Management of Water Resources est remis au gouvernement en 2014.

La suite tient en peu de mots. Président du NESC à l’époque et issu des organisations de travailleurs, Radhakrishna Sadien regrette que ce travail soit resté sans écho. «C’est malheureux qu’une institution aussi indépendante que le NESC, après avoir consulté toutes les parties concernées aussi bien que les experts dans le domaine, n’ait pas été prise en considération.» Les solutions étaient pourtant sur la table, insiste-t-il : «Il ne fallait pas réinventer la roue.»

D’autant que le rapport de 2014 souligne déjà l’histoire d’un engagement resté sans suite. Dans son Corporate Plan 2004-2008, la CWA affirme avoir identifié toutes les causes de l’eau non facturée et vise à la ramener à 25 %. Rs 2 milliards doivent être investies, dont Rs 1 milliard prêtées par la Banque européenne d’investissement. L’échéance de 2008 passe sans que le plan soit réellement appliqué, constate le NESC. Au début des années 2000, le taux est de 47 %. Entre 2010 et 2013, il atteint 55 %. Même chose pour les tuyaux : sur les 1 570 km identifiés comme défectueux au début des années 2000, seuls 415 km sont traités entre 2004 et 2012, à peine plus d’un quart.

Camp-Levieux, le 9 octobre 2026

La colère face aux robinets à sec tourne à l’affrontement avec la police. Le même soir, des habitants se rassemblent aussi à L’Hermitage, Camp-Fouquereaux ou encore Saint-Paul. Quelques jours plus tôt, Mareaux-Vacoas est tombé à 35,9 % de sa capacité, après un été 2025-2026 qui n’a reçu que 66 % des pluies habituelles. La sécheresse explique une partie de la crise, mais pas tout. En 2014 déjà, le NESC affirmait que le problème de l’eau à Maurice relevait de la gestion bien plus que du manque de pluie. Douze ans après, la situation qu’il décrivait s’est détériorée.

Les tarifs n’ont pas bougé depuis 2012, a reconnu au Parlement le ministre de l’Énergie et des services publics, Patrick Assirvaden. La CWA a enregistré un déficit de Rs 755 millions pour l’exercice 2024-2025 et affiche un passif de Rs 11,2 milliards.

Plus de Rs 10 milliards. C’est la somme qu’il fallait, en 2014, pour remplacer les tuyaux défectueux de la CWA. Chaque kilomètre coûtait alors environ Rs 10 millions, dont une bonne partie servait à refaire les routes après les travaux. Le gouvernement avait débloqué Rs 1 milliard pour 2014-2015, le dixième de la somme. Radhakrishna Sadien estime qu’il ne fallait pas attendre : «Le remplacement aurait dû être fait chaque année, dès qu’on avait soumis le rapport au gouvernement.»

Plus de la moitié de l’eau ne rapporte rien

En 2013, la CWA produit 217 millions de m³ d’eau potable et n’en facture qu’environ 96 millions. Le reste, c’est de l’eau non facturée. La majeure partie se perd sous terre. Chaque jour, quelque 200 millions de litres s’échappent de canalisations parfois centenaires. Sur une année, cela représente près de quatre fois la capacité de Mare-aux-Vacoas, selon le rapport. Ces fuites, selon le NESC, coûtent environ Rs 875 millions par an à la CWA. Les pertes commerciales, entre compteurs défectueux, branchements illégaux et vols d’eau, la privent en plus d’environ Rs 475 millions de recettes. Le conseil se dit «consterné» de voir le même volume se perdre en pleine sécheresse, quand les autorités demandent à la population d’économiser. Il rappelle que les pertes commerciales ne demandent pas d’investissement lourd et que chaque mesure rapporte aussitôt. Plusieurs parties consultées reprochent à la direction de la CWA son manque de détermination sur ce point.

Bagatelle et le cercle vicieux

Le NESC met aussi en cause les choix d’investissement. L’argent public va aux nouveaux projets, à commencer par le barrage de Bagatelle, alors en chantier. Prévu pour Rs 3,4 milliards, l’ouvrage accuse des retards liés à des problèmes de sol et sa station de traitement, avec ses conduites, doit coûter Rs 1,7 milliard de plus. Or, son eau, destinée en partie à Port-Louis, finira dans le même réseau percé. Le conseil prévient qu’un tel barrage pourrait perdre environ la moitié de son eau dans les fuites. Le barrage est finalement livré en juin 2017. Il doit alimenter Port-Louis et les basses Plaines-Wilhems, dont Rose-Hill.

Le rapport recense les causes qui maintiennent l’eau non facturée à un niveau élevé dans les pays en développement : sous-financement chronique, manque d’autonomie de l’opérateur, priorité aux nouvelles ressources plutôt qu’aux pertes, absence de volonté politique. D’autres villes ont pourtant inversé la tendance. Phnom Penh, au Cambodge, est passée de 72 % à 6 % d’eau non facturée, Hai Phong, au Vietnam, de 70 % à 10 %, Hubli-Dharwad, en Inde, de 50 % à 7 % et Jamshedpur, en Inde, de 36 % à 10 %. La plupart ont fini par distribuer l’eau 24 heures sur 24. En ce qui concerne Maurice, le taux est passé de 55 % à 60 %, toujours selon le rapport du NESC de 2014.

Screenshot 2026-10-28 143714 ■ Sources : Rapport du NESC (2014), ministère de l’Énergie et des services publics, CWA et Bureau du directeur de l’Audit.

En 2013, un Mauricien consomme en moyenne 165 litres d’eau potable par jour, contre 153 à Singapour et 120 à 150 en Europe. Une bonne partie sert à laver la voiture, arroser le jardin ou tirer la chasse. La demande progresse d’environ 2,5 % par an. Selon les estimations de Vassen Kauppaymuthoo, elle atteint 190 litres en 2026 et pourrait atteindre 250 litres par personne et par jour en 2040. En 2014, le NESC ne trouve aucune politique cohérente d’économie d’eau. Les mesures annoncées pendant les sécheresses sont oubliées dès le retour de la pluie. En mars 2012, lors de la pose de la première pierre de Bagatelle Dam, le Premier ministre promet une vigoureuse campagne d’économie d’eau.

Comme les autres campagnes de ce genre, elle ne marque guère les esprits, note le rapport. Le conseil recommande une campagne permanente, intégrée au programme Maurice Île Durable (MID), avec des résultats mesurés et un volet pour les enfants. Il préconise aussi les dispositifs économes, comme les aérateurs de robinet, qui ramènent le débit d’une douzaine de litres par minute à environ six. Il demande enfin des incitations à récupérer l’eau de pluie et une loi pour en équiper certains nouveaux bâtiments. La pratique est courante à Rodrigues, presque absente à Maurice. «Il ne coûtait rien aux autorités de faire une campagne agressive régulièrement sur le gaspillage de l’eau», souligne l’ancien président du NESC.

100 000 «vulnérables», 33 800 pauvres

La CWA classe à l’époque environ 100 000 ménages comme vulnérables, près d’un abonné domestique sur trois. Ils paient un tarif réduit. Statistics Mauritius ne recense pourtant que 33 800 ménages pauvres. Le critère de la CWA est le volume consommé : une petite famille aisée ou une résidence secondaire qui consomme peu bénéficie ainsi du même avantage qu’une famille dans le besoin. Le NESC propose de passer par la National Empowerment Foundation ou le Registre social pour cibler les vrais bénéficiaires. Sur le terrain, les familles modestes rencontrées vivent mal leurs factures. Dans certaines zones, elles paient en plus la redevance d’assainissement, plus chère que l’eau elle-même, pour un service irrégulier.

Une loi de 1863 toujours au robinet

Reste la question des droits d’eau, apparue au grand jour lors de la sécheresse de 2011. Quelque 360 usagers, surtout des planteurs et des propriétés sucrières, puisent gratuitement dans les rivières et les canaux qui traversent leurs terres, en vertu de la Rivers and Canals Act de 1863. Selon le rapport, cette eau sert désormais aussi à des golfs et à des projets immobiliers, sans aucune redevance pour l’État. Le NESC propose de remplacer ces droits par des permis à durée limitée, délivrés par une agence publique. «La question des water rights a été soulevée depuis 2011, mais la volonté de traiter ce problème n’a jamais été présente», souligne Radhakrishna Sadien.

Un problème de gestion, pas de pluie

Au terme de son étude, le NESC tire une conclusion qui résonne fortement aujourd’hui : le problème de l’eau à Maurice ne tient pas à la rareté mais à la gestion et à la distribution. Le conseil pointe une prise de décision «lente ou inadéquate», même lorsque les politiques sont bonnes, et cite en exemple Singapour, dont la réussite repose sur une autorité de l’eau autonome, dirigée par des professionnels. Il recommande la création d’une unité spéciale, rattachée à une CWA au conseil d’administration renouvelé, chargée de mener un programme contre l’eau non facturée de bout en bout, en faisant appel au privé par des contrats basés sur la performance plutôt que par une privatisation.

Le conseil a depuis été fermé, ce que l’ancien président juge «triste» pour une institution qui a produit de nombreux rapports fondés sur le consensus des partenaires sociaux.

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