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Prix indianocéanie 2025

Didier Lentrein: Puits d’amour et de mort

6 octobre 2025, 15:15

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Didier Lentrein: Puits d’amour et de mort

Le lauréat du prix Indianocéanie entouré notamment des membres du jury qui comprend deux Mauriciennes : Sachita Samboo et Davina Ittoo.

«Le Puits arabe», premier roman de Didier Lentrein, a reçu le prix Indianocéanie 2025, organisé par la Commission de l’océan Indien. L’ouvrage paraît chez l’Atelier des nomades, l’éditrice Corinne Fleury réalisant ainsi un trois à la suite. L’annonce du lauréat du prix Indianocéanie a eu lieu en ouverture de la 4e édition du Festival du livre de Trou-d’Eau-Douce, vendredi.

2048 ce n’est pas si loin. Les voyants au rouge de 2025 y sont poussés à l’extrême. Dans le récit dystopique de l’auteur Didier Lentrein, la guerre sévit en Europe. Et à La Réunion, victime collatérale, il n’y a plus d’eau courante. On est revenu au temps des distributions par ordre alphabétique. De A à Z. Puis de Z à A. Dans ce monde à l’envers, c’est au fond d’un puits que se jouent l’amour et la mort.

La fable cauchemardesque imaginée par Didier Lentrein s’intitule Le Puits arabe. Le vendredi 3 octobre, ce premier roman, qui paraît chez l’Atelier des nomades, la maison d’édition de Corinne Fleury, a été désigné lauréat du prix Indianocéanie 2025. Un prix littéraire organisé par la Commission de l’océan Indien. La proclamation a eu lieu en ouverture du Festival du livre de Trou-d’Eau0Douce, dont la quatrième édition s’est tenue pendant le week-end écoulé

Le Puits arabe c’est une descente aux enfers. Au propre comme au figuré. Une mise en garde. Dans le pandémonium qu’est devenue La Réunion de 2048 imaginée par Didier Lentrein, la fourniture électrique est coupée à minuit vingt-cinq. Les voitures électriques en panne, abandonnées en pleine rue, ne sont plus que des «charognes technologiques». En 2048, l’homosexualité est encore mal vue. Fiction aux airs de réel. puit.png

Dans ce dérèglement – qui est aussi climatique –, l’humanité usée a la voix d’un vieil- lard, prénommé Cosinus, «la faute à mon père, féru de mathématiques». Il raconte. À la première personne. «Bien aidé par la chute abyssale du niveau général en mathématiques, Cosinus passe maintenant pour un prénom inventé de toutes pièces par des parents imaginatifs.»

Cosinus n’est pas seulement narrateur. Il est surtout acteur d’une fin de vie mouvementée, tranchée par un couteau. Il y aura mort d’homme au fond du trou. Le Puits arabe est un lieu existant à Saint-Philippe de La Réunion. Cela n’en rend le récit que plus saisissant de réalisme.

didier.png Jean-Luc Raharimanana, président du jury du prix Indianocéanie 2025, récompense Didier Lentrein.

C’est dans le puits asséché que l’humanité en perdition – celle qui peut tuer pour des cigarettes – règle ses comptes. Cosinus lui, ne calcule pas ceux qui s’en sont pris à Eddy, le simple d’esprit. Aux humains déshumanisés, il préfère Vergès, le tangue. Mais surtout une petite chienne couleur de miel. Pour qui il se prive, alors qu’il subit de plein fouet la pénurie. Une fidélité exemplaire au meilleur ami de l’homme. Il paraît que l’on juge de l’évolution d’une société à sa manière de traiter les personnes âgées et les animaux.

Dans ce gouffre, à quoi se raccrocher, si ce n’est à la littérature ? À l’exemple du personnage de la «Beyoncé péi», jeune femme aux étreintes tarifées. Grâce au goût insatiable de Beyoncé pour la lecture, le papier des livres est sauvé, lui qui était réduit à n’être que du vulgaire papier à brûler. Entre Beyoncé et Cosinus, la formule est sinistre : des livres contre de quoi manger. Mais oh combien romanesque. Didier Lentrein en profitant au passage pour balayer l’ouvrage d’un large faisceau de renvois littéraires: La Route, de Cormac McCarthy, Les Ames mortes de Nicolas Gogol, L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, Le monde selon Garp de John Irving, Echo Park de Michael Connelly. Alors, pour avoir sauvé tout cela et plus encore, c’est une belle rédemption que cette mer qui va laver Cosinus de la surface d’une terre brûlée.


Point de vue du jury

Le président du jury du prix Indianocéanie 2025, Jean-Luc Raharimanana a rappelé que l’appel à écriture a attiré 61 manuscrits. «Nous étions assez unanimes dans le choix du texte lauréat. Le roman va nous entraîner dans une dérive assez incroyable et nous fera entrevoir un présent qui est déjà futur, entre protection de la Nature et l’absurde des destructions gratuites, la violence et en même temps, la beauté du monde. Et du début à la fin, il y a des paysages vibrants d’énergie, des actes saisissants, des crimes.»

«Le récit nous glace et malgré nous, nous fascine. Et nous avons devant nous le possible : une Nature saccagée, puisque la planète, nous la saccageons déjà. Pourtant, dans ce coin de l’océan Indien, la Nature nous gâte. Nous avons là un premier roman qui frappe fort.»


Parcours. Didier Lentrein, scientifique aimant la littérature

Né en 1958 en Algérie, Didier Lentrein vit à La Réunion depuis 29 ans. Maître de conférences en sciences de gestion, il a dirigé l’Institut universitaire de technologie de La Réu- nion. À la retraite, il se consacre à la musique, à la lecture et à l’écriture. Le Puits arabe, son premier roman d’une centaine de pages, lui a demandé cinq mois de travail. «L’écriture est magique.» Le monde qui naît sur la page d’abord blanche «dicte ses règles à l’écrivain». En écrivant Le Puits arabe, l’auteur affirme avoir compris qu’il faut «s’abandonner à l’histoire». C’est ce qu’il a confié dans son discours de remerciement, vendredi, lors de la soirée de remise de prix. «J’ai l’impression par moments que le personnage principal, le vieux Cosinus, qui écrit son journal, m’a dicté les mots.» Un personnage qu’il qualifie de «fantôme du futur».

L’auteur a tenu à remercier sa «bonne fée principale». Floriane – à qui Le Puits arabe est dédié – «une grande lectrice, amatrice de littérature américaine, une correctrice impitoyable de mes textes et plus que ça, une Réunionnaise, créole. Elle m’a fait découvrir La Réunion, sa culture».

Très ému, l’auteur a aussi adressé des remerciements à Sam, un «amour sur quatre pattes, qui m’a inspiré durant les promenades quotidiennes». Un «royal bourbon, comme on dit à La Réunion, un croisé ramassé dans un fossé à la Plaine-des-Palmistes que nous avons dû le faire euthanasier il y a trois semaines environ».

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