Publicité
Conférence des médias à Bruxelles
«Deepfakes» et ingérences étrangères Les médias en première ligne
Par
Partager cet article
Conférence des médias à Bruxelles
«Deepfakes» et ingérences étrangères Les médias en première ligne
■ L’un des thèmes de discussion.
La sixième édition de la conférence Connecting Media Communities (CMC) s’est ouverte jeudi à Bruxelles. Quelque 80 journalistes, fact-checkeurs, représentants d’organisations médiatiques, créateurs de contenus et experts venus du monde entier sont réunis pour débattre de la désinformation et des menaces pesant sur l’intégrité de l’information. L’express participe à cette rencontre aux côtés de confrères de nombreux pays et régions.
Organisée par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), la conférence se tient les 29 et 30 octobre sous le thème Who Shapes What We Believe? («Qui façonne nos croyances ?»). Les échanges portent entre autres sur l’évolution des pratiques informationnelles, l’impact des nouvelles technologies sur le débat public et les réponses à apporter aux opérations de manipulation et d’ingérence étrangères dans l’information, désignées par l’acronyme anglais FIMI.
Les deepfakes, ces contenus audiovisuels fabriqués ou manipulés grâce à l’intelligence artificielle (IA), occupent une place importante dans les discussions. Ils peuvent faire croire qu’une personnalité politique a tenu des propos qu’elle n’a jamais prononcés ou donner une apparence d’authenticité à des images et des accusations fabriquées de toutes pièces. Le défi ne tient toutefois pas uniquement aux capacités de l’IA, mais aussi à la vitesse de circulation des contenus trompeurs sur les réseaux sociaux et à leur reprise éventuelle par les médias traditionnels.
Relais involontaires de la désinformation
Les travaux de la matinée ont surtout porté sur les mécanismes qui façonnent les perceptions du public. La séance d’ouverture a réuni Matthew Reece, directeur de la planification politique et de la communication stratégique du SEAE, Katya Gorchinskaya, consultante indépendante en stratégie et médias, et Paolo Ganino, responsable des communications institutionnelles et des politiques publiques de TikTok pour l’Europe. Les propos introductifs ont été prononcés par Kajsa Ollongren, secrétaire générale du SEAE.
Les participants ont examiné comment les opérations de désinformation peuvent exploiter les divisions politiques, les controverses publiques et la confiance accordée aux médias.
Un contenu falsifié présenté sous la forme d’un article de presse ou diffusé avec le logo d’un journal reconnu peut ainsi bénéficier de la crédibilité de celui-ci. Même lorsqu’il entend dénoncer une fausse information, un média risque d’en favoriser la propagation s’il la relaie sans vérification suffisante.
Cette menace est particulièrement préoccupante en période électorale. Une vidéo truquée mettant en cause un candidat, une déclaration mensongèrement attribuée à un responsable politique ou une fausse information sur le déroulement d’un scrutin peut influencer le débat public, alimenter la méfiance et semer le doute à quelques heures du vote. Pour produire des effets, une fausse information n’a pas besoin de convaincre toute la population. Il peut suffire qu’elle renforce des préjugés, fragilise la confiance dans les institutions ou brouille la frontière entre faits établis et manipulations.

■ Les modérateurs avec Matthew Reece, Kajsa Ollongren et Katya Gorchinskaya.
Plusieurs supports présentés lors de la conférence ont illustré les méthodes employées dans les opérations d’influence. Une étude de cas consacrée au recrutement en ligne de ressortissants étrangers pour combattre aux côtés de la Russie a détaillé un dispositif allant de publicités trompeuses à des réseaux de sites Internet, puis au ciblage multilingue et au recours à des intermédiaires chargés du recrutement et de l’acheminement des recrues vers le front. Selon les chiffres présentés dans les supports du SEAE, ce dispositif numérique fonctionnerait dans jusqu’à 40 langues et ciblerait 94 pays. Une autre présentation a détaillé les mesures prises par le service diplomatique européen : enquêtes en sources ouvertes, partage d’informations, signalements aux plateformes numériques, communication publique et coopération avec la société civile. Le document consacré aux démarches auprès de Meta faisait état de 517 publicités détectées et de 492 supprimées à la suite de signalements répétés.
Ces exemples soulignent la nécessité d’une réponse coordonnée, fondée sur des preuves et un suivi rigoureux des signalements. La lutte contre les opérations d’influence ne peut se limiter à dénoncer les contenus trompeurs : elle suppose également d’identifier, dans la mesure du possible, leurs auteurs, leurs réseaux de diffusion et leurs objectifs.
Gouvernance maritime
Une autre étude de cas a porté sur la gestion des ressources marines et maritimes par un gouvernement confronté à des opérations de manipulation de l’information. Elle a mis en lumière une difficulté centrale : les acteurs de la désinformation peuvent exploiter des problèmes réels, des controverses politiques ou des défaillances de gouvernance pour amplifier les tensions. Toutefois, l’existence d’une campagne de désinformation ne signifie pas que les critiques adressées aux autorités sont nécessairement infondées. Les journalistes doivent continuer à enquêter sur les décisions publiques et à révéler les éventuels dysfonctionnements, sans que leur travail soit automatiquement assimilé à une opération d’influence étrangère. Dans le même temps, ils doivent redoubler de vigilance face aux contenus conçus pour manipuler le débat public. Cette question revêt un intérêt particulier pour les petits États insulaires du sud-ouest de l’océan Indien, où la gestion des ressources maritimes touche à la souveraineté économique, à la pêche, à la protection de l’environnement et à la sécurité régionale.
Seul représentant médiatique du sud-ouest de l’océan Indien à cette conférence, l’express apporte le témoignage d’une rédaction confrontée aux pressions économiques qui fragilisent les petits marchés médiatiques et aux campagnes d’usurpation d’identité numérique. Le journal a notamment été visé par des contenus fabriqués utilisant son logo, son identité visuelle et ses gabarits de mise en page afin de donner une apparence d’authenticité à de fausses informations. Pour les rédactions, l’IA offre de nouvelles possibilités en matière de recherche documentaire, de transcription, de traduction et de vérification. Mais ces technologies peuvent également faciliter la production massive de contenus trompeurs.
L’enjeu consiste donc à exploiter ces outils sans sacrifier la vérification, le reportage de terrain et la responsabilité éditoriale. La rapidité de publication ne saurait se substituer au jugement humain, indispensable pour établir la fiabilité d’une information et décider de sa publication.
Les échanges à Bruxelles doivent également favoriser le partage d’expériences entre professionnels des médias et renforcer leur coopération transfrontalière.
Dans un environnement où images, voix et documents peuvent être fabriqués avec un réalisme croissant, la crédibilité des rédactions dépendra de leur capacité à démontrer la rigueur de leurs méthodes, à reconnaître leurs erreurs et à rectifier rapidement les informations inexactes.
La lutte contre la désinformation ne consiste pas seulement à supprimer les contenus mensongers. Elle exige de préserver les conditions permettant au public d’accéder à une information fiable, indépendante et vérifiée.
******
Comment contrer l’industrialisation de la tromperie numérique ?
L’usurpation d’identité numérique n’est plus un incident isolé : elle constitue une menace durable pour les médias et la confiance du public. À Bruxelles, «l’express» partage son expérience face à des faux articles qui détournent son logo, sa maquette et l’identité de ses journalistes pour donner une apparence de crédibilité à des contenus frauduleux. Les cas recensés, notamment autour de fausses informations attribuées à Arnaud et Guillaume Dalais, Mario Ramsamy et Kailash Purryag, ainsi que de l’usurpation de l’identité de responsables et de journalistes de la rédaction, illustrent l’évolution des méthodes. Personnalités connues, interviews inventées et prétendues opportunités d’investissement sont utilisées pour attirer les internautes vers des escroqueries. Le 3 février 2026, «l’express» a de nouveau démenti avoir publié un contenu frauduleux associé à Kailash Purryag et à une plateforme financière. «Ils ne copient pas seulement notre journal : ils volent la confiance que nous avons mis des décennies à construire avec nos lecteurs.» Cette expérience souligne trois priorités : mettre en place un protocole de réaction rapide, conserver les preuves numériques et coordonner les signalements avec les plateformes, les autorités et les lecteurs. À Maurice, le dispositif MAUCORS+ permet de signaler les usurpations d’identité et les fraudes en ligne. Meta a, de son côté, rendu publiques plusieurs mesures de lutte contre les escroqueries.
Un démenti publié sur les canaux officiels du journal ne touche toutefois pas nécessairement les personnes exposées aux contenus frauduleux sur d’autres plateformes. La réponse doit donc être collective, sans attribuer une origine étatique à ces opérations lorsque les preuves disponibles ne le permettent pas. Pour «l’express», défendre son identité revient à préserver la capacité du public à distinguer une information vérifiée d’une manipulation. Qu’il s’agisse d’enquêter au-delà des frontières ou de démentir une publication frauduleuse, la crédibilité journalistique repose sur les mêmes exigences : vérifier les faits, documenter les preuves et rendre compte avec rigueur.
Publicité
Publicité
Les plus récents