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Dossier

Crise de l’eau : Deux experts synthétisent des solutions

14 octobre 2026, 20:00

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Crise de l’eau : Deux experts synthétisent des solutions

La réduction des pertes dans le réseau permettrait de mieux valoriser les ressources en eau déjà disponibles, en complément des nouvelles infrastructures.

La baisse des réserves dans les réservoirs remet sur la table la question de la gestion de l’eau à Maurice. Si le manque de pluie et les effets du changement climatique pèsent sur l’approvisionnement, les difficultés actuelles interrogent aussi la capacité du pays à mieux recueillir, stocker et distribuer les ressources dont il dispose. Pour Dev Gujjalu, ancien ingénieur en chef de la Central Water Authority (CWA) et expert en hydrologie, et Prem Saddul, ancien directeur de cet organisme, chercheur, auteur et géomorphologue, plusieurs solutions méritent d’être examinées, sans attendre la mise en place de nouvelles infrastructures de grande envergure.

Des modèles mathématiques

Dev Gujjalu estime d’abord que les ressources souterraines pourraient être davantage mises à contribution. Il propose d’engager des discussions avec les établissements sucriers qui utilisent des forages pour l’irrigation, afin de déterminer si une partie de l’eau puisée pourrait être raccordée au réseau de la CWA. Cette possibilité devrait toutefois être étudiée en tenant compte des volumes disponibles et des besoins agricoles.

En attendant, la répartition des réserves entre les régions touchées par les pénuries reste un enjeu immédiat. L’ancien ingénieur en chef évoque un approvisionnement un jour sur deux, à l’instar de ce qui se fait déjà à Curepipe et Vacoas, afin de mieux répartir l’eau disponible.

La manière dont l’eau est captée et conservée doit également être revue. «Delo ena dan Moris, bizin kone kouma pou kapte li et kouma pou koserv li.» L’expert en hydrologie estime notamment que les canaux qui alimentent le réservoir de Mare-auxVacoas devraient être surveillés plus efficacement. Des dispositifs technologiques permettraient de détecter les obstructions et de suivre les débits en temps réel, afin de mieux contrôler l’acheminement.

Il préconise également le recours à des modèles mathématiques pour mieux comprendre les liens entre les précipitations, l’infiltration de l’eau dans les sols et les volumes qui rejoignent les canaux. Ces données permettraient d’affiner les prévisions et d’adapter la gestion des réserves aux conditions météorologiques.

Pour Dev Gujjalu, augmenter les prélèvements dans les rivières ne suffira cependant pas à résoudre les difficultés d’approvisionnement. «Si cette mesure peut apporter un soulagement ponctuel, elle ne règle pas les problèmes structurels du réseau. La question des pertes reste donc posée, indépendamment de l’évolution de la pluviométrie», résume-t-il.

Mini-réservoirs et chasse aux fuites

Prem Saddul propose, lui, de miser sur des infrastructures plus petites pour récupérer une partie de l’eau qui s’écoule actuellement vers la mer. Il avance l’idée de construire plusieurs mini-réservoirs dans le Sud, notamment dans le triangle Nouvelle-France – Baie-du-Cap – La Sourdine. Son projet prévoit six à sept ouvrages, chacun d’une capacité de 5 000 à 6 000 mètres cubes, pour un coût estimé à Rs 1,6 milliard.

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Prem Saddul, ancien directeur Central Water Authority (CWA), chercheur, auteur et géomorphologue.

Pour le chercheur, cette option mérite d’être comparée à celle d’un grand barrage. Le projet de Rivière-des-Anguilles, dont le coût est évalué à Rs 13 milliards, l’amène à s’interroger sur la répartition des investissements entre les grandes infrastructures et des aménagements plus modestes. Selon lui, une partie de cette enveloppe pourrait servir à développer plusieurs ouvrages destinés à recueillir les eaux de ruissellement et à renforcer l’approvisionnement.

«Nous sommes en crise hydrique. Ce n’est pas le moment de faire le “blame game”», affirme-t-il, appelant à privilégier les solutions concrètes. La récupération des eaux qui s’écoulent vers la mer nécessite toutefois une évaluation préalable. Des études devront déterminer les volumes pouvant être captés, les coûts de construction et d’entretien des mini-réservoirs, ainsi que leurs éventuelles répercussions sur les écosystèmes.

fde6c115-65b0-4274-a9d3-7cdf285ba5b6 (1) Dev Gujjalu, ancien ingénieur en chef de la CWA et expert en hydrologie.

La création de nouvelles capacités de stockage ne dispense pas de s’attaquer aux pertes enregistrées dans le réseau de distribution. Prem Saddul avance un taux de 62 % d’eau perdue, un chiffre qui doit être confirmé auprès de la CWA et dont la définition doit être précisée. Il plaide pour le remplacement des canalisations vétustes ou endommagées, afin de limiter les fuites et d’acheminer davantage d’eau jusqu’aux consommateurs. Il suggère aussi de solliciter, pendant deux à trois ans, l’expertise de spécialistes singapouriens avec lesquels il avait travaillé en 2012 et 2013. Leur contribution viserait à améliorer la gestion du réseau et à identifier les interventions nécessaires pour réduire les pertes.

Le géomorphologue estime que les difficultés ne tiennent pas uniquement aux équipements. Il reproche à la CWA une gestion de l’urgence et regrette le manque d’anticipation. Prem Saddul plaide aussi pour une direction confiée à des professionnels et souhaite qu’un partenariat public-privé soit étudié.

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Ailleurs dans le monde : Des méthodes éprouvées

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Station de dessalement au Maroc.

Du recyclage des eaux usées à l’irrigation de précision, en passant par le stockage souterrain et la maîtrise de la consommation, plusieurs pays ont adopté des mesures pour mieux gérer leurs ressources en eau face aux sécheresses et aux contraintes climatiques.

Maroc

Après des années de sécheresse, le Maroc cherche à renforcer sa sécurité hydrique en diversifiant ses sources d’approvisionnement. La Banque mondiale soutient les efforts du pays pour améliorer la gestion de l’eau, limiter les pertes dans les réseaux et protéger les nappes phréatiques. Le programme prévoit également le développement des capacités de stockage et la réutilisation des eaux usées traitées.

À Marrakech, ces eaux servent notamment à irriguer les espaces verts, réduisant ainsi le recours à l’eau potable pour cet usage. Le Maroc investit aussi dans le dessalement afin de compléter ses ressources conventionnelles. Dans une analyse publiée en avril 2025 sur la sécurité hydrique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la Banque mondiale souligne l’importance de diversifier les solutions face aux pressions sur les ressources en eau.

Singapour

Disposant de ressources naturelles limitées, Singapour a diversifié son approvisionnement grâce à quatre sources : la collecte des eaux pluviales, l’importation d’eau, le recyclage des eaux usées et le dessalement. Le Public Utilities Board (PUB), son agence nationale chargée de la gestion de l’eau, administre un vaste réseau de bassins versants et de réservoirs qui recueillent les précipitations. L’eau collectée est ensuite traitée pour la consommation.

Le pays a également développé NEWater, un procédé de purification des eaux usées qui comprend la microfiltration, l’osmose inverse et la désinfection aux ultraviolets. Cette eau est principalement destinée aux activités industrielles. Une partie peut également être acheminée vers les réservoirs, où elle est mélangée à de l’eau brute avant de subir un traitement supplémentaire pour la rendre potable.

Afrique du Sud

En 2018, la ville du Cap a frôlé le «Day Zero», jour où les réserves d’eau auraient pu devenir insuffisantes pour assurer l’approvisionnement de la population. Pour y faire face, les autorités ont renforcé les restrictions de consommation, ajusté la pression dans les canalisations et installé des dispositifs de contrôle chez les gros consommateurs. Ces mesures, associées aux efforts des habitants, ont contribué à réduire la consommation quotidienne de 1,2 milliard de litres en 2015 à un peu plus de 500 millions en 2018, d’après le bilan «Cape Town water crisis update».

Les autorités ont également engagé des travaux pour diversifier les ressources, notamment par le forage de puits afin d’exploiter les nappes phréatiques et par le développement d’installations de dessalement d’urgence. En 2019, Cape Town a adopté une stratégie hydrique prévoyant le recours aux eaux souterraines, à la réutilisation des eaux usées traitées et au dessalement pour réduire sa dépendance aux précipitations.

Australie

À Perth, la baisse des précipitations et la diminution des apports dans les barrages ont conduit les autorités à diversifier leurs ressources. Water Corporation, l’organisme chargé de l’approvisionnement en eau, a développé un programme de recharge des nappes phréatiques à partir d’eaux usées traitées. Après plusieurs étapes de purification, l’eau est injectée dans des aquifères profonds, où elle est stockée avant d’être prélevée et traitée de nouveau pour alimenter le réseau d’eau potable.

La deuxième phase du programme, achevée en 2022, a porté la capacité de traitement et de recharge à 28 milliards de litres par an. En mars 2025, Water Corporation a annoncé que le programme avait permis de réinjecter au total 100 milliards de litres d’eau purifiée dans les aquifères. Cette méthode permet de constituer des réserves souterraines et de récupérer une partie de l’eau déjà utilisée.

Israël

Israël a développé des systèmes d’irrigation au goutte-à-goutte qui acheminent l’eau directement aux racines des plantes, limitant ainsi les pertes par évaporation et ruissellement. Des dispositifs de pilotage permettent également d’ajuster les apports en fonction de l’humidité du sol et des besoins des cultures.

Japon

À Tokyo, le Bureau des eaux a lancé en 2022 un programme pilote de compteurs intelligents, dont près de 130 000 unités ont été installées sur trois ans. Ces appareils permettent de relever la consommation à distance et de détecter plus rapidement les anomalies pouvant signaler une fuite. En mars 2025, les autorités ont annoncé l’installation d’environ un million de compteurs supplémentaires d’ici à 2028, avant une extension à l’ensemble des foyers au cours des années 2030.

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