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Chère IA, écris-moi un prix Goncourt

28 septembre 2026, 07:30

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Chère IA, écris-moi un prix Goncourt

Les aventures – ou mésaventures – littéraires de Thélyson Orélien (photo), écrivain québécois d’origine haïtienne, me ramènent à une interpellation qui me turlupine depuis plus de deux ans : à force de traquer l’intelligence artificielle (IA) dans les textes, ne sommesnous pas en train d’oublier l’humain qui les pense ou les écrit ? Le cas Orélien est ainsi devenu le laboratoire de cette inquiétude. Son roman C’était ça ou mourir, qui vient de remporter le prix du roman FNAC et qui figurait, jusqu’à hier, dans plusieurs sélections, dont celle du Goncourt, en compagnie de notre Ananda Devi nationale, a depuis été enlevé. Banni, interdit, condamné. Un compte anonyme sur X l’avait accusé d’avoir fait écrire presque intégralement son livre par une IA, en s’appuyant notamment sur Pangram – un détecteur américain de textes générés par l’IA. Grasset avait rejeté ces accusations. Au Canada, son éditeur Boréal a néanmoins suspendu sa tournée promotionnelle, tout en précisant qu’il était impossible de confirmer ou d’infirmer les allégations. Avant que l’Académie Goncourt ne vienne, dans un communiqué sec et cassant, clouer l’auteur au pilori : «(...) compte tenu des plagiats dont son auteur s’est rendu coupable au fil du temps et qui viennent d’être révélés...»

Je ne sais toujours pas si Thélyson Orélien a utilisé l’IA. Je ne sais pas davantage si Pangram a raison. Je ne crois pas qu’un directeur de publication, un rédacteur en chef, un éditeur, un secrétaire de rédaction ou réviseur, voire un lecteur, puisse transformer un pourcentage affiché par une machine en jugement littéraire.

Notre confrère Le Monde a testé Pangram sur le roman et obtenu un résultat élevé. Mais le même journal souligne que l’outil demeure opaque, qu’il peut être affecté par des biais et que sa précision varie selon les langues. Plusieurs chercheurs, dont Ophélie Fraisier-Vannier, rappellent notamment qu’un humain peut employer des tournures proches de celles produites par un modèle de langage.

Alors, que détecte-t-on exactement ? L’IA dans l’humain ? Ou l’humain dans l’IA ?

Depuis que ChatGPT, Claude et Gemini sont entrés dans nos vies (professionnelles et personnelles), nous avons découvert une chose troublante : les machines apprennent sur des millions de textes humains pour produire des textes qui nous ressemblent. Elles reprennent notre syntaxe, nos métaphores, nos tics, nos élégances et nos banalités. Elles sont nourries par l’écriture humaine avant de nous rendre une écriture parfois presque humaine.

À l’express, depuis plus de deux ans, nous les utilisons au quotidien pour corriger (les fautes typographiques, orthographiques, grammaticales, syntaxiques), traduire, vérifier, contre-vérifier ou accélérer certaines tâches. Dans une rédaction, qui produit plusieurs éditions et alimente un site web en continu, comment pourrait-il en être autrement ?

L’outil ne doit pas faire disparaître l’auteur. J’encourage, chez nos rédacteurs, un texte imparfait, une virgule mal placée, une phrase un peu bancale, une métaphore qui trébuche, mais dans laquelle on reconnaît une voix. Parce qu’une faute se corrige. Une voix, elle, ne se fabrique pas si facilement. Comment reconnaître demain les textes de nos contributeurs sur la politique, l’économie, la poésie, le climat ou les expéditions spatiales ? Par leur perfection grammaticale ? Par leur imperfection ?

Par un détecteur ? Non. Nous les reconnaissons par leur pensée, leur manière de regarder le monde, leurs obsessions, leurs silences, leurs colères, leurs contradictions. Bref, par cette chose mystérieuse que nous appelons une voix.

C’est là que l’affaire Orélien devrait nous conduire, plutôt qu’à une chasse aux sorcières numériques. Philippe Claudel, président du jury Goncourt, appelle à la prudence et dénonce une «campagne de dénigrement». Mohamed Mbougar Sarr, lui, rappelle une mémoire littéraire plus ancienne : celle de Yambo Ouologuem, écrivain malien accusé de plagiat, devenu la figure d’Elimane dans La plus secrète mémoire des hommes, avant de disparaître du paysage littéraire parisien. Hier, on demandait à l’écrivain : «Avez-vous vraiment écrit ce livre ?» ; aujourd’hui, «L’avez-vous écrit seul ?». Le soupçon change d’outil, mais demeure : qui a le droit d’être reconnu comme l’auteur de son propre talent ?

Il faut aussi poser une question plus dérangeante : un écrivain a-t-il le droit de travailler avec une machine ? Un écrivain qui demande à une IA de corriger une phrase ne lui demande pas nécessairement d’écrire son roman. Un journaliste qui utilise un correcteur automatique n’abandonne pas son article à la machine. Un photographe qui retouche une image n’en devient pas moins photographe.

La plume, la machine à écrire, le traitement de texte, Internet : chacun a déplacé la frontière de ce que nous appelons écrire. La question n’est peut-être pas de savoir si elle entrera dans la littérature. Elle y est déjà. La question est de savoir jusqu’où nous accepterons qu’elle y entre sans que l’auteur ne sorte par la porte. Ce que nous redoutons peut-être dans l’affaire Orélien, ce n’est pas que la machine écrive comme l’homme. C’est qu’un jour l’homme ne sache plus très bien ce qu’il reste de lui dans ce qu’il écrit. C’est là que commence le vertige.

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