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Ces ministres, nos employés
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Ces ministres, nos employés
Il y a un moment, dans la vie d’un pays, où il faut rappeler des évidences simples. Et parfois brutales. Demain, l’express publiera l’évaluation des ministres de la République, un marronnier de notre journal. Certains crieront à l’arrogance, d’autres au procès d’intention. Mais la vérité est plus banale et plus dérangeante : nous évaluons nos employés. Car c’est ce qu’ils sont.
Un an après l’arrivée au pouvoir de l’Alliance du changement, surfant sur une vague de 60-0, nos journalistes du groupe La Sentinelle, répartis dans la quasi-totalité des circonscriptions du pays, ont observé, interrogé, recoupé. Ils ont noté les ministres sur quatre critères : performance générale, maîtrise des dossiers, leadership et idées nouvelles. Des notes subjectives, oui. Indépendantes, surtout. Et honnêtes, toujours.
Depuis quinze ans que nous réalisons cet exercice sous différents régimes, un fait persiste : les ministres excellent rarement en leadership et brillent encore moins par leurs idées nouvelles. La majorité gère le quotidien comme on gère une file d’attente – sans vision, sans souffle, sans risque. La minorité qui innove finit, logiquement, en haut du classement. Les autres stagnent dans la routine ou se noient dans les frasques. L’histoire politique récente est éloquente : de Soodhun à Gayan, les dérapages se paient cash.
Mais derrière ces notes, c’est l’humeur du pays qui affleure : impatience, fatigue, mais aussi une soif presque naïve d’efficacité publique. Les Mauriciens ne demandent pas des génies. Ils demandent des gestionnaires décents, concentrés, crédibles, transparents. Or, certains ministres se comportent encore comme si interroger leur action relevait du crime de lèse-majesté.
On se souvient de Pravind Jugnauth, toisant un journaliste qui l’interrogeait sur les allégations de drogue : «Ou reprezantan Lepep ou ?» Oui. Précisément. Le journaliste le représentait. Parce qu’un ministre ne règne pas : il rend des comptes. Son pouvoir est délégué. Son salaire, financé. Son mandat, révocable.
Mais dans un pays sans Freedom of Information Act, où la transparence reste une promesse toujours reportée, exercer ce rôle de contre-pouvoir ressemble parfois à une punition. Les attaques, les intimidations, les campagnes de discrédit sont le prix à payer pour défendre un principe fondamental : l’examen public. Sans examen, pas de culture du résultat. Avec l’absence de résultat, bonjour la culture du «bat bate» et du célèbre ABC : «Asize, bez cash».
Tout nouveau gouvernement a droit à une période de grâce – cent jours pour s’installer, comprendre, impulser. L’Alliance du changement a eu son temps de répit. Mais cette parenthèse n’est ni éternelle ni sacrée. À la première incartade, l’état de grâce explose. Et l’Alliance du changement a compris, parfois à ses dépens, que le pays n’est plus disposé à accorder des chèques en blanc.
Depuis novembre 2024, nous avons observé : les promesses tenues, les promesses évaporées, les hésitations, les clartés, les zones d’ombre. Nous avons scruté si la discipline remplaçait les slogans, si la gestion remplaçait la démagogie, si les ondes promises comme libres l’étaient vraiment, si la redevance télé de Rs 150 allait disparaître, si la publicité gouvernementale continuait à museler la presse indépendante, si le copinage, l’affairisme ou la tentation partisane s’infiltraient comme d’habitude dans l’appareil d’État, si le népotisme (avec la nomination de gendres ou belles-sœurs) serait encore d’actualité...
Nous ne sommes ni l’opposition ni la majorité silencieuse. Notre devoir, parfois ingrat, est de refléter une réalité simple : dans une démocratie saine, le gouvernement travaille pour le peuple – pas l’inverse.
C’est pourquoi nous évaluons les ministres. Non pour humilier, mais pour rappeler. Non pour affaiblir, mais pour exiger. Non pour juger des personnes, mais pour mesurer des actes. Ces élus sont nos employés. Et tant que ce pays se voudra une démocratie vivante, nous continuerons à vérifier s’ils font, ou non, le travail pour lequel nous les payons.
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