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“La Mauvaise éducation”ou l’impossible absolution
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“La Mauvaise éducation”ou l’impossible absolution
Lorsque Talons Aiguilles sortit sur les écrans en 1992, il était évident que le cinéma de Pedro Almodovar avait pris une nouvelle direction. Certains se sont aventurés à dire que cette fois, le cinéaste faisait du “vrai” cinéma. Entre autres raisons, d’abord à cause du rôle prépondérant qu’il donnait à des éléments comme le cadrage, la couleur et la musique dans une démarche à la fois narrative et esthétique. Ensuite, parce qu’il laissait derrière lui la joyeuse anarchie et la provocation qui dominaient dans ses films précédents, aspects de la “movida” (l’Espagne goûtant à la liberté dans les années post-Franco).
Certains le déplorèrent. Pourtant, les années Franco étant loin derrière. En 1992, il fallait bien passer à autre chose. Et, il se pourrait que Pedro Almodovar soit arrivé à l’idée qu’au-delà des idées affichées dans toute provocation, il y a des histoires humaines vécues ou imaginées… et l’art de les raconter, évidemment. Sans compter que la “movida” était une référence détournée à l’Espagne franquiste et que de son propre aveu, le cinéaste a toujours considéré que la meilleure révolte contre ces années-là était de nier leur existence même. Pour ces raisons, La Mauvaise Éducation est en plus d’être un beau film, assez particulier dans l’œuvre d’Almodovar : ce dernier y fait référence aux années Franco, à la “movida” et à sa propre jeunesse.
L’affiche d’un film intitulé La Noche de Madrid (La Nuit de Madrid) par un jeune réalisateur nommé Enrique Goded remplit le tout premier plan. L’affiche, dans le style des années 70’, est bien réelle, mais le film en question est tout ce qu’il y a de plus fictif, tout comme son réalisateur, incarné par Fele Martinez. Le bureau de ce personnage ressemblerait étonnamment à celui de Pedro Almodovar, selon un article de presse (The Guardian), mais le visiteur que reçoit le réalisateur fictif est un imposteur prétendant être Ignacio, son ancien camarade de pensionnat et aussi son premier amour.
<B>Une fiction dans la fiction</B>
Ce visiteur, Gael Garcia Bernal, le faux Ignacio, insiste pour qu’on l’appelle Angel et vient lui proposer de porter à l’écran une nouvelle qu’il a écrite, inspirée de leur enfance au pensionnat. La nouvelle raconte leur découverte du cinéma, leurs premiers émois, les abus sexuels du père Manolo / Daniel Gimenez Cacho, le directeur du pensionnat et aussi comment Ignacio adulte devenu Zahara, un travesti, revient pour faire chanter le prêtre. Enrique Gode se souvient en effet, d’Ignacio et de ces années au pensionnat. Les images de la nouvelle prennent forme et les souvenirs défilent devant nos yeux…
Ce cabaret dans lequel se produit Ignacio en travesti, celui de la nouvelle (qui est incarné par Gael Garcia Bernal) est conforme à l’idée que l’on se fait de cette Espagne des années 70’ découvrant la liberté. Pedro Almodovar abandonnant l’école à l’âge de seize ans, débarque à Madrid en 1967 avec l’intention d’entrer à l’École du cinéma. Celle-ci, cette année-là, ferme ses portes sur ordre de Franco. L’adolescent découvre dans la capitale une relative liberté qu’il n’aurait jamais imaginée chez lui en province. Il passe les quinze prochaines années à découvrir la vie et les gens, à se produire en corset et bas résille dans un duo punk (MacNamara y Almodovar) et à apprendre à faire des films, sur le tas ; entre autres activités. C’est dire qu’il a été au cœur même de la movida avant d’en devenir l’emblème.
De plus, le cinéaste a lui-même été éduqué chez les Pères Salésiens et les Franciscains jusqu’à l’âge de seize ans. Selon ses dires, les prêtres de son école abusaient des jeunes garçons dont ils avaient la charge et ce fut durant cette période qu’il découvrit l’amour, la peur, son absence de foi et aussi sa passion pour le cinéma. La Mauvaise Éducation comprend donc une part autobiographique et Almodovar, l’un des grands cinéastes les plus secrets, se livre au regard du public comme il ne s’était jamais livré auparavant. Ce qui nous fait un film dans un film partiellement inspiré du réel et un mensonge – donc une autre fiction – au cœur de cette fiction dans la fiction ; c’est-à-dire, un intéressant jeu de miroirs.
Il est tout aussi intéressant de constater de quelle façon le réalisateur garde cette liberté de ton qui lui a été si caractéristique tout au long de son évolution. La Mauvaise Éducation traite d’abus sexuels perpétrés par des prêtres, ce qui a valu au film un sordide parfum de scandale ainsi que l’étiquette de “charge anti-cléricale”. Almodovar se défend. “…il n’y a pas vraiment besoin d’être anticlérical, tant l’Église se dégrade toute seule, à chacune de ses déclarations. En tout cas, en Espagne”, déclare t-il dans un entretien avec la presse, avant de poursuivre : “…Ici, je tente de montrer la fascination que j’éprouve pour la liturgie catholique. Je veux faire comprendre que je ne crois pas tant en Dieu qu’en ces cérémonies. Et je fais tout pour que mes personnages s’en nourrissent dans leurs relations. En fait, j’utilise l’Église comme quelque chose de décoratif.”
Dans ce film comme dans les précédents, Alomodovar parvient à aborder un sujet des plus scabreux avec pudeur et de dignité. Comme pour l’infirmier psychopathe qui violait une patiente comateuse dans Parle Avec Elle, il se garde bien ici, de condamner ou de noircir le prêtre pédophile. De plus, les actes de ce celui ci ne sont finalement que l’un des ressorts dramatiques de cette histoire ; les autres étant l’histoire d’un amour malheureux, d’un traumatisme, d’une domination et d’une époque.
<B>Se plonger dans le gouffre de la vie</B>
À un moment du film, Ignacio enfant, poursuivi par le père Manolo, tombe et quand il se relève, un mince filet de sang divise son visage en deux. L’image sur l’écran est alors scindée en deux, comme pour représenter le fait que les personnages de cette histoire sont doubles sinon triples et que le film lui-même oscille entre les polarités homme – femme, bien – mal et se partage en récits parallèles. Cette terrible histoire s’avère finalement être un film noir, genre auquel Pedro Almodovar donne ici des couleurs nouvelles, tout en en détournant certains éléments clés. Ainsi, la femme fatale s’avère être un homme fatal : Gael Garcia Bernal, au centre du récit est le digne fils spirituel de Barbara Stanwyck. Froid, calculateur, immoral, le sexe représente pour lui un moyen d’arriver à ses fins. Ce troublant imposteur se fait appeler en plus Angel, (comme dans Angel Face d’Otto Preminger). Ange ou démon ? Le mystère qui l’entoure joue de son pouvoir érotique sur son entourage. Quant au couple d’amants criminels qu’il forme avec le père Manolo devenu M. Berenguer, il évoque celui de Assurance sur la Mort de Billy Wilder.
On devine que tout cela finira très mal, mais en fait, cette histoire se termine comme dans la vie. À savoir que le bon n’est pas récompensé, le méchant n’est pas puni et que c’est l’innocent qui paye pour les autres. Cette maxime énoncée ne gâchera pas aux lecteurs le plaisir de la découverte. On dira même qu’elle ne signifie rien dans le contexte présent pour la bonne raison que Pedro Almodovar nous laisse à notre libre arbitre pour décider qui dans cette histoire, est l’innocent, le juste ou le méchant. Il nous dit juste à la fin du film que “Enrique continua à faire des films avec passion”. C’est justement de cinéma et de passion qu’il est question dans son film à lui.
<B>Gilles Noyau</B>
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