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«L?esclavage, le mot qui blesse»

27 août 2004, 20:00

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<B> L?esclavage, ce mot qui suscite tant de passions?</B>

C?est tout à fait compréhensible ! D?abord il faut comprendre les implications de ce mot que l?on utilise à tort et à travers. L?esclavage, c?est le plus grand crime contre l?humanité. Ce n?est pas moi qui le dit, c?est l?humanité entière à travers les Nations unies qui l?a dit. Il a fallu attendre longtemps mais le monde entier a enfin pris conscience de ce crime, de sa portée, de sa gravité, de son énormité. L?appréciation de ce crime est maintenant la déshumanisation de l?homme par l?homme, la chosification de l?homme par l?homme.

<B> Nous connaissons votre opinion sur la question. Dites-nous pourquoi il faudrait compenser les descendants d?esclaves ? </B>

Un point très important : je préfère parler de réparation plutôt que de compensation. Martin Luther King avait défini le terme réparation comme cet acte de réparer, to make whole again. La compensation forme partie de la réparation mais elle ne suffit pas. Parce que, fondamentalement, aucune somme d?argent ne peut compenser les crimes atroces commis contre les esclaves, ces milliers de personnes déplacées et coupées de leur culture et tout ce qu?elles ont subi mais par contre cette somme aidera à réparer. Pourquoi réparer ? Parce qu?il y a eu quelque chose de cassé. Qu?est-ce qui a été cassé ? C?est l?homme lui-même. Et, bien sûr, nous avons la notion légale. Un crime contre l?humanité est imprescriptible. Il n?y a pas de délai et ce crime est punissable. Quand une punition est infligée, c?est pour réparer, compenser pour tout le mal qui a été fait.

<B> Si nous suivons votre logique, les descendants des coolies peuvent aussi aspirer à être compensés pour le tort commis à leurs ancêtres?</B>

Il faut mettre les choses en perspective. Nous sommes une nation de diverses origines. Je parle ici de l?Inde, la Chine et l?Europe. Il y a aussi les descendants d?esclaves, la communauté qu?on appelle la communauté créole. Et là, il y a difficulté. La difficulté d?identité parce que les créoles sont foncièrement métissés. Biologiquement et culturellement. Nous avons donc un être humain, une nouvelle race née sur cette terre. Cette race est le produit de tous les métissages possibles à Maurice. C?est un être nouveau. Il en est de même pour sa culture parce que tout ce qu?on appelle culture malgache, africaine, a été coupée, oubliée, oblitérée. Or, la communauté indienne est venue à Maurice librement, volontairement avec son bagage et ses attaches culturels. De même pour les Chinois et les Européens. Toutes ces cultures datent de millénaires et ont été transmises librement de génération à génération. Et, face à eux, nous avons une nouvelle culture, un bébé. Cette nouvelle race est très jeune; elle a commencé il y a 169 ans après l?abolition de l?esclavage.

<B> Vous ne répondez pas à la question?</B>

Ces deux situations ne sont pas comparables.

<B> Alors, qui payera cette compensation ou, si vous préférez, qui doit réparer ? </B>

Il y a ce qu?on appelle la continuité de l?état, c?est-à-dire que l?état est intemporel et n?est pas affecté par un changement de gouvernement. Donc le gouvernement doit trouver les moyens de réparer le tort commis. S?il veut retrouver les autres peuples qui se sont enrichis aux dépens des esclaves, il peut aussi le faire. Ce ne sera pas difficile de trouver les descendants d?exploitants, avec les archives.

<B> Mais c?est un travail énorme ? </B>

Bien sûr. Il n?y a pas à sortir de là. Le gouvernement devra instituer un comité pour travailler là-dessus. Il faudrait mettre en place un mécanisme pour définir les modalités et les techniques. Qui était là, comment, les moindres petits détails. Je voudrais ajouter que les victimes de la deuxième guerre mondiale, les victimes des nazis ont toutes été compensées pour les crimes commis à leur égard. Il existe des précédents légaux. C?est déjà dans la mouvance internationale.

<B> Qui sera compensé ? Quel degré de métissage sera-t-il acceptable pour se qualifier à une compensation ? </B>

Ce sera au gouvernement de décider. Le concept est là, comme je vous l?ai dit, il faut maintenant définir les modalités et les techniques.

<B> Ne faudrait-il pas prouver que la pauvreté est la cause directe du passé d?esclavage des gens ? </B>

Mais qui sont les plus démunis ? Les descendants d?esclaves. Vous savez, construire des écoles pour que les enfants aillent à l?école, mettre des logements à leur disposition, cela forme aussi partie de la réparation. Au Brésil, par exemple, c?est ce que le gouvernement a fait. Il a réalisé que, sans nourriture, les enfants ne veulent pas apprendre, sans toit, on ne va pas à l?école et donc il n?y a pas de progrès. C?est ce que les descendants d?esclaves devraient avoir.

<B> Comment faire pour retracer la généalogie d?un descendant d?esclave ? </B>

Bon, au centre Nelson Mandela, nous avons le projet Origins, qui est déjà actif. Une personne veut des détails sur son ancêtre et, dans beaucoup de cas, nous pouvons le faire et retracer l?esclave, son origine et les autres détails. Malheureusement, ce n?est pas toujours possible. Une fois que vous avez des détails sur votre ancêtre, il faut aller consulter les archives de l?état civil. Encore une fois, l?état civil n?est pas totalement informatisé et il existe donc des risques que ce ne soit pas toujours possible de construire son arbre. Nous avons aussi un futur projet de généalogie qu?on va mettre sur pied dans les années qui viennent.

<B> Est-il moral, une fois les descendants des propriétaires de son ancêtre trouvés, de leur demander de payer pour une faute qu?ils n?ont pas commise ? </B>

Tout à fait moral. Ironie de l?histoire, ce sont les exploitants qui ont été compensés quand l?esclavage a été aboli ? Ces descendants sont aussi très conscients qu?ils ont pris part à ce crime et que le racisme s?est installé à la suite de l?abolition de l?esclavage. La race blanche souffre ainsi d?une déformation née de ce qu?elle pense être sa supériorité sur une autre race. Ce qui est tout à fait faux.

Elle se croit supérieure. Et cela, ces séquelles de l?esclavage, elle doit les réparer. Les descendants d?exploitants doivent démontrer qu?ils ont changé d?attitude et montrer qu?ils reconnaissent leur faute et la nécessité de réparer.

<B> Exiger que les descendants d?esclavagistes payent pour la faute de leurs ancêtres n?est-il pas une façon de dire « je refuse de pardonner » ? </B>

Je vous répondrai ainsi. Une femme violée doit avoir réparation dans une cour de justice. Qu?elle décide de pardonner à ses violeurs ne les exonère nullement de toute punition !

<B> A force de regarder en arrière tout le temps, on risque de ne jamais aller de l?avant dans la vie. Vous n?êtes pas d?accord ? </B>

Au contraire, il faut tout le temps regarder en arrière pour aller de l?avant. Je vous rappellerai une citation : A quel point connaître le passé est une condition sine qua non pour aller de l?avant en ce qu?il s?agit de l?esclavage. Il faut savoir qui l?on est pour pouvoir progresser. C?est pour cela que l?histoire est importante. Luther King disait que depuis l?abolition de l?esclavage jusqu?à maintenant, il y a un vide. Ce vide, c?est l?histoire, notre histoire. Nous ne la connaissons pas. J?aimerai ici citer Dudley Thompson, qui a dit : « What we demand is the restitution of human dignity, total equality, politically, socially and economically between those who have benefited from slavery and those who descend from slavery.»

<B> Que pensez-vous de la position du gouvernement sur la question ? </B>

Bon, il faut le dire, le travail que font Sylvio Michel et les Verts méritent d?être salué. Par tous les Mauriciens. Quant à la position du gouvernement, à eux de voir ce qu?ils vont faire. Je leur aurai proposé de mettre sur pied un comité d?experts pour voir tous les aspects de la réparation.

«Il faut savoir qui on est pour pouvoir progresser. C?est là que l?histoire est importante. Luther King disait que depuis l?abolition de l?esclavage jusqu?à l?heure, il y a un vide. Ce vide, c?est l?histoire, notre histoire.»

«Nous avons donc une nouvelle race née sur cette terre. Elle est le produitde tous les métissages possibles à Maurice. Il en est de même pour sa culture parce que tout ce qu?on appelle culture malgache, africaine, a été coupée, oubliée, oblitérée.»

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