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«Le tour du monde en 80 jours», pari tenu !

19 novembre 2004, 00:00

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Lord William Thomson Kelvin (1824 – 1907) fut certainement l’une des plus grandes figures scientifiques de l’ère victorienne. Admis à l’université de Glasgow dès l’âge de dix ans, il présentait avant même sa vingt-cinquième année, le genre de curriculum vitae qui ferait pâlir d’envie plus d’un(e) universitaire arrivé(e) en fin de carrière. Diplômé cum lauda de l’université de Glasgow, puis de plusieurs prestigieuses institutions à Londres et à Paris, il est l’auteur d’une bonne douzaine de travaux portant sur les mathématiques, qui furent jugés très audacieux par certains grands esprits de son époque.

À la fin de sa longue carrière, Lord W T. Kelvin avait publié pas moins de 661 articles (recherches, études) dans la presse scientifique, déposé 69 patentes (qui firent sa fortune) et acquit une grande renommée dans presque toutes les branches de la physique. On lui doit notamment d’avoir mis au point l’échelle dite de la “température absolue” (le degré zéro dans cette échelle de température, étant celui au-dessous duquel il est physiquement impossible de descendre) qui porte d’ailleurs son nom.

On suppose qu’en tant qu’être humain, ce grand personnage devait bien avoir quelques travers, mais rien ne permet d’affirmer que Lord William Thomson Kelvin était cet affreux bonhomme, perfide et mesquin, que nous montre Le Tour du Monde en 80 Jours, le film de Franck Coraci. Bien que certains personnages réels y soient représentés – la reine Victoria, Van Gogh, les frères Wright – cette petite comédie d’aventures ne prétend pas leur être fidèle. Elle ne prétend pas non plus être fidèle au roman de Jules Verne dont elle s’est inspirée avec un tel degré de liberté qu’on pourrait parler de relecture. Les lecteurs le constateront d’eux-mêmes. Phileas Fogg, de riche oisif qu’il était dans le roman, est dans ce film un inventeur farfelu et quelque peu maladroit, incarné par Steve Coogan. Il est, non pas membre du prestigieux et très réel Reform Club de Londres, comme dans le roman, mais de la Royal Academy of Science (toute aussi réelle et prestigieuse) et c’est à la tête de cette grande institution que les scénaristes du film ont mis le personnage de Lord Kelvin– Jim Broadbent. Ce dernier nourrit une certaine animosité à l’égard de Phileas Fogg.

Kung-fu et divertissement</B>

Au terme d’une discussion peu élégante, il lance un défi à ce dernier : faire le tour du monde en 80 jours. Encouragé par Passepartout – Jackie Chan, son valet Français, d’origine chinoise, Fogg relève le défi. Et, pour couper court, les voilà arrivant à Paris, leur première étape, où ils rencontrent une jeune artiste peintre, Monique Laroche – Cécile de France, qui après leur avoir expliqué l’impressionnisme, se joint au voyage en dépit des réticences de Fogg.

Évidemment, les choses ne se passent pas exactement de cette façon dans le roman de Jules Verne et, autant que je m’en souvienne, il n’y avait pas de kung-fu non plus. Mais on peut trouver qu’un tour du monde en 80 jours, étant dans le domaine du possible, même avec les moyens de locomotion disponibles en 1880, gagnait à être agrémenté de plus de piquant.

Alors, pourquoi pas le ton de la comédie et pourquoi pas le kung-fu ? Le prétexte pour cet art martial est que le personnage de Jackie Chan est un guerrier qui vient de dérober un bouddha en jade à la banque d’Angleterre. La statuette appartient à son village. Il compte l’y ramener et c’est pour échapper à la police de Londres qu’il se fait engager par Fogg. Lord Kelvin de son côté, envoie après les voyageurs l’inspecteur Fix – Ewen Bremmer, pour leur mettre les bâtons dans les roues. Menés par le général Feng – Karen Mok, Les Scorpions Noirs sont aussi de la partie. Ce sont de redoutables mercenaires chinois qui en ont après Passepartout.

On pourra préférer l’intrigue originale ou penser qu’elle s’en trouve ainsi enrichie, la question n’est pas très importante. Ce ne sont pas ces libertés qu’on reprochera au film, pas plus qu’on s’offusquera du fait que certains décors soient de pacotille (les rues de Paris, Bombay, San Francisco, New York avec une maquette de la statue de la Liberté dans un entrepôt). La comédie autorise bien des égarements, du moment qu’elle divertit.

Reste à savoir si elle autorise le mauvais cinéma. Le récit est haché en épisodes (un pour chaque étape du voyage) aux dénouements parfois expédiés à la va-vite. Lesquels épisodes ne sont d’ailleurs pas reliés par la narration mais par des séquences en images de synthèse qui se veulent plus ou moins dans le style 1900. Ce qui aurait été plutôt charmant si ces séquences n’avaient pas été bâclées. On ressent cette envie de faire vite pour pas trop cher. On constate surtout qu’elles sont là pour nous faire passer sur le fait que les idées ont manqué pour terminer l’épisode.

De plus, Jackie Chan n’affiche pas la meilleure des formes dans ce film. Compte tenu du rythme sur lequel l’acteur enchaîne les films et le fait que ses cascades ne lui ont laissé pratiquement aucun os intact, on peut comprendre qu’il ait envie de se reposer. Dans ce film comme dans les autres, son personnage reste toujours sympathique et empreint d’une grandeur d’âme, mais il y a cette fois moins de combats et les acrobaties sont moins démentes, même si les gags ont toujours un certain attrait.

Ce Tour… a beau être “le dernier Jackie Chan”, il n’en demeure pas moins que c’est le duo Steve Coogan – Cécile de France qui finit par voler la vedette, donnant au film sa bonne humeur. Il n’y a pas grand-chose à dire sur l’actrice Française (vue et appréciée dans L’Auberge Espagnole), sinon qu’elle est ravissante, charmante, etc., et qu’elle était nécessaire au bon déroulement de cette histoire.

Steve Coogan pour sa part, parvient à donner à son personnage un peu de ce qui faisait le charme des héros de certains films d’aventures anglais d’autrefois. On se risquerait même à trouver une certaine profondeur à Phileas Fogg. Et puis, ceux qui ont un peu de culture trouveront qu’il ressemble à Eric Idle, des Monty Python, surtout quand il se déguise en femme (ce que faisait Eric Idle dans certains numéros).

Ce qui est décidément étrange dans ce film, c’est que l’on voit John Cleese qui fait une apparition en tant que sergent de police. On retrouve aussi Luke et Owen Wilson jouant les frères Wright et montrant à Fogg les plans de leur future machine volante. Signalons les présences de Michael Youn en capitaine de bateau et directeur d’une galerie d’art, de Kathy Bates, incarnant la reine Victoria et de Richard Branson (on se souvient de sa tentative de tour du monde en ballon) qui vend des billets pour des promenades en ballon.

Il y a surtout l’apparition délirante d’Arnold Schwarzenegger en prince d’Orient, recevant les trois voyageurs dans son jacuzzi. Les observateurs politiques ne se priveront pas de faire le parallèle avec sa vie réelle de gouverneur de la Californie. Ce moment vaut presque le déplacement à lui tout seul.

Cela signifie t-il pour autant que Le Tour du Monde en 80 Jours est à recommander ? C’est du mauvais cinéma, c’est un mauvais film, mais il y a du bien à en dire et donc forcément du plaisir à en tirer.

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