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«Laissons passer l?émotion»

8 juillet 2006, 00:00

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Propos recueillis par Deepa BHOOKHUN

● Vous allez en mission à Bruxelles aujourd?hui. Qu?espérez-vous y obtenir ?

Les négociations concernant les mesures d?accompagnement de 2007 à 2013 sont toujours en cours malgré le fait que la commission européenne a déjà proposé 165 millions d?euros pour l?ensemble des pays ACP. Maurice aura 15 % de cette compensation alors qu?elle occupe 40 % du marché du sucre des exportations des pays ACP en Europe. Nous faisons un lobby pour que ce plafond de 15 % soit révisé à la hausse. Nous voulons aussi avoir une certaine garantie de la commission européenne pour savoir combien d?argent nous aurons de 2007 à 2013 pour chercher d?autres financements internationaux pour la relance de notre économie.

Il nous faut aussi investir dans notre industrie sucrière dès maintenant car nous devons être compétitifs d?ici 2010. Or, la commission donne la compensation après. C?est un problème de «mismatch» qui nous est imposé.

Nous allons aussi discuter avec le Fonds européen de développement. Il y a une enveloppe fixe de 30 millions d?euros étalée sur six ans ainsi qu?une tranche incitative qui est basée sur la gouvernance économique. Sous ce chapitre, nous avons des problèmes et nous allons aussi en discuter. Il y a aussi le concept «Aid for Trade». Nous voulons faire prévaloir le point de vue que Maurice est un des rares pays qui a souffert des deux chocs commerciaux mais qui a, en même temps, la volonté de réformer son économie et cela nous l?avons démontré en présentant notre budget. Malgré toute notre bonne volonté, nous n?avons pas suffisamment d?argent pour faire face aux défis de la mondialisation qui nous a été malheureusement imposée.

«Le point fort de ce budget est la réduction du déficit budgétaire pour diminuer la charge du remboursement de la dette. Ce qui entraînerait la libération de plus de ressources pour d?autres activités.»

● De combien d?argent aurons-nous besoin pour financer la réforme de l?économie ?

Nous avons besoin d?un minimum de Rs160 milliards pour les prochaines dix années. La moitié de cette somme peut être mobilisée localement. Une grande partie de l?argent requise devrait venir de l?investissement étranger.

● Et qu?avez-vous l?intention de faire avec la compensation que nous allons recevoir de la Commission européenne ?

Il nous faudra évidemment investir une partie de cet argent dans la filière de la canne. Nous voulons transformer l?industrie sucrière en une industrie cannière. Il faudra centraliser pour réduire les coûts de production. Il faudra investir dans la mécanisation, l?irrigation, dans la génération électrique en utilisant la bagasse, dans l?éthanol produit de la mélasse. Il nous faudra investir aussi pour produire non seulement le sucre roux mais aussi le sucre blanc et les sucres spéciaux. Non seulement, il faudra investir pour restructurer l?industrie du sucre mais il faudra aussi investir pour restructurer l?industrie du textile habillement.

En sus de cela, Il faudra diversifier notre économie avec le seafood hub, le tourisme, l?ICT, l?IRS, un Centre de savoir et d?excellence, entre autres. Et rien que pour le sucre, nous aurons besoin de quelque Rs 25 milliards alors que la compensation va être bien moins que cela.

● Êtes-vous surpris par le sentiment de mécontentement qui a découlé de la présentation du budget ?

Il faut faire la distinction entre deux choses différentes. Les augmentations du prix de l?essence, du diesel, du kérosène, de l?huile lourde, du ciment et du gaz n?ont rien à faire avec le budget.

● Mais pourtant les gens associent cette montée de prix avec le budget.

Tout à fait et c?est injuste car les prix ont augmenté au niveau international. Les deux commodités qui ont été affectées par le budget sont le riz et la farine. Bien évidemment avec la farine, vous avez aussi le prix du pain qui augmente. Mais encore une fois, nous n?avons pas enlevé les subsides, nous les avons réorientés. Le gouvernement dépensait Rs 400 millions sur les subsides. Avec cette réorientation, Rs 100 millions iront à 120 000 personnes comme «income relief» et Rs 300 millions à l?«Empowerment programme» (EP). Cet argent va bénéficier aux pauvres car nous avons décidé de focaliser notre action sur les démunis au lieu de donner à tout le monde et espérer qu?une partie de ces subsides ira par chance aux pauvres.

● Cette proposition très intéressante n?a pas pu être vendue et communiquée à la population. à quoi attribuez-vous ce problème ?

C?est clair que c?était une décision difficile mais laissez-moi vous dire que l?alternative proposée par l?opposition aurait mené à une dégradation économique catastrophique. Nous avons fait des simulations avec une augmentation de la TVA de 50 %. Catastrophique. J?en ai la certitude ; ne rien faire n?était pas une option. Il n?y a aucun politicien qui prend des décisions qui vont le rendre impopulaire si elles ne sont pas necessaires.

● Mais ce message n?est pas vraiment passé?

Nous l?avons expliqué au Parlement et à la télévision. Nous avons tenu des conférences de presse. Mais il y a une charge émotionnelle dans cette mesure, ajoutée à la démagogie contre-productive de l?opposition qui rend les choses plus difficiles. L?opposition est en train de jouer sur la fibre émotionnelle des gens.

● Et cela marche d?après vous ?

Nous sommes en train de passer par un moment difficile. Mais je pense que d?ici quelques mois, le pire sera derrière nous si nous mettons en application les mesures contenues dans le budget. Nous devons créer de l?emploi pour créer la richesse et cela passe par la formation. Mais pour le moment, la charge émotionnelle est forte. Beaucoup de gens me disent qu?ils acceptent de faire des sacrifices à condition d?avoir des résultats.

Notre plus grand défi sera la mise en application de notre programme. Ce n?est qu?à ce moment-là que nous aurons des résultats. Mais je l?ai dit et je le répète : «There is no gain without pain.» L?alternative est une descente aux enfers. Et jusqu?ici, il n?y a eu aucune proposition valable du MSM. Le MMM soutient qu?il faut continuer comme avant. Mais nous avons vu les résultats de cette politique, Nous avons essayé leur remède et voilà où nous en sommes. C?est la raison pour laquelle il nous faut un autre modèle. Il faut créer l?ouverture pour produire la richesse pour que nous puissions la redistribuer. Mais que dit l?opposition de nos mesures ? «Oui, mais». Et ce «oui, mais», veut en fait dire non.

● Ce «oui, mais» vient-il de l?opposition ou aussi des membres du gouvernement ?

La rupture, le changement est toujours difficile. Nous avons noté que tous les gens acceptent le changement jusqu?à ce qu?ils en soient affectés. Or, il faut voir au-delà des intérêts sectoriels.

● Il y a une certaine appréhension que la pression de cette charge émotionnelle pourrait vous faire reculer sur certaines mesures ?

Non. Nous avons déjà fait quelques ajustements par rapport à cette charge émotionnelle. Ces ajustements concernent les frais d?examens du SC et du HSC, le «Lump Sum» et le «Primary School Feeding Programme». Nous sommes ouverts à une formule à ce propos.

● Donc pas d?autres ajustements ?

Non, car trop d?ajustements dilueraient la réforme et nous serons «back to square one». Beaucoup de gens me disent que le budget est correct à 90 %. Mais un budget, c?est un ensemble. Nous ne pouvons retirer l?essentiel de la réforme qui va nous apporter des résultats dans quelques années. Le point fort de ce budget est la réduction du déficit budgétaire pour diminuer la charge du remboursement de la dette. Ce qui entraînerait la libération de plus de ressources pour d?autres activités. Nous apportons des réformes fondamentales dans le marché du travail, le plan de pension, le climat d?investissements, la façon de faire des affaires. Vous pouvez maintenant mettre sur pied votre compagnie très vite?

● Une personne peut donc désormais obtenir son permis dans trois jours ?

J?ai rencontré une personne la semaine dernière qui m?a félicité et m?a dit qu?il avait obtenu son permis en trois jours. (Rama Sithanen nous a donné les coordonnées de la personne concernée.)

Toutes les mesures ne sont pas déjà en place. Je dois peut-être souligner qu?une fois les permis octroyés, la personne doit se conformer aux règles. Si elle ne le fait pas, nous serons obligés de revoir notre décision. Et un des plus grands paradoxes à Maurice, c?est que nous voulons que des investisseurs viennent à Maurice, que des entrepreneurs investissent mais nous faisons tout pour leur rendre la vie difficile. Nous avons ainsi réaligné les mesures en tenant en compte des objectifs.

● Et comment est-ce que ces investisseurs potentiels sauront que nous faisons tout pour leur faciliter la tâche ? Qu?avez-vous prévu en termes de promotion ?

Je vais «hit the road» et ce pour six mois. Nous allons en Afrique de Sud, au Moyen-Orient, en Inde, à la réunion des ministres des Finances du Commonwealth, à Singapour où aura lieu la réunion des ministres de Finances de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, en Malaisie, en Corée, en Chine, en Europe et aux états-Unis. Parallèlement à cette démarche, nous communiquerons avec les investisseurs pour qu?ils sachent qu?il y a dorénavant une plateforme où la taxe n?est pas élevée, où il est facile d?investir, une plateforme qu?ils peuvent utiliser pour investir dans la région. Et en même temps, nous discutons avec des bailleurs de fonds pour remplir nos caisses.

● Un de vos plus grands défis comme vous l?avez dit, c?est la mise en application des mesures du budget. Comment allez-vous procéder ?

Il y a plusieurs comités. Le Board of Investment sera responsable du «business facilitation», le bureau du Premier ministre sera responsable des problèmes de visa, permis de travail et permis de résidence et il y a une série de comités secteur public-secteur privé pour aider à la mise en application des mesures budgétaires. Et puis nous avons nommé le «steering committee» de l?«Empowerment Programme» sous la présidence de Jean Claude de l?Estrac qui s?attellera à la tâche très vite. La priorité des priorités sera la formation.

● Justement cet «Empowerment Programme» n?est-il pas trop ambitieux, trop diffus ?

Il faut faire la différence entre l?«Empowerment Fund» (EF) et l?«Empowerment Programme» (EP). L?EF a déjà été créé et concerne l?accès aux finances que ce soit pour les PME et les entreprises pour leur restructuration. Et puis vous avez l?EP qui s?occupera des problèmes qui touchent les pauvres à Maurice. Nous avons concentré les activités de l?EP pour qu?il y ait plus de synergie, de visibilité, et de flexibilité. Si un programme ne marche pas, nous allons vers un autre car il y aura plusieurs activités en même temps mais avec un meilleur contrôle pour plus d?efficacité et pour minimiser les coûts administratifs. Le projet est effectivement ambitieux mais nous n?avons pas le choix.

Comme vous le constatez, le volet social du budget est très fort avec l?application de l?EP.

● C?est justement ce volet social que vous n?avez pas pu vendre !

La montée de prix est arrivée immédiatement alors que l?EP est en cours. Mais ce que les gens ne disent pas, c?est qu?il y a 40 000 personnes qui ne paieront pas l?impôt, alors que 26 000 autres paieront moins. 120 000 personnes recevront une compensation par le biais d?un ciblage sur le riz et la farine. Les prix ont déjà augmenté alors que les résultats ne viendront que dans un ou deux ans. Nous avons tout fait pour que les pauvres ne paient pas. Ils ne paieront pas la National Residency Tax, la mesure sur les campements ne les affectera pas, ils ne paieront pas d?impôts sur le revenu, et la TVA n?a pas augmenté.

● Selon l?opposition, durant la campagne électorale l?Alliance sociale a dit tout le contraire de ce qu?elle dit maintenant, de même que les prix allaient baisser?

Nous n?avons jamais dit que les prix allaient baisser. Comment pouvions nous dire cela quand ça ne dépend pas de nous ? Tout ce que nous avons dit, c?est que nous allions mener une politique différente. C?est ce que nous faisons

● Mais la critique de l?opposition tient quand même.

Nous avons tenu sept de nos promesses électorales dont le transport gratuit, la pension de vieillesse universelle, etc. La stratégie que les partis politiques adoptent pour remporter les élections et la gestion des affaires de l?état sont deux choses différentes. Il en est de même partout Mais il faut tenir en compte le fait que nous avons sous-estimé le marasme hérité de l?ancien gouvernement et nous n?avons pas compté les squelettes que nous avons découverts.

Les défis internationaux ont aussi joué un rôle. Nous sommes arrivés à la fin d?un cycle économique et c?est ainsi, que nous le voulons ou non. On ne peut pas appréhender l?avenir avec les critères du passé. Et c?est vrai qu?il n?est pas facile de l?expliquer surtout quand les gens nous jugent sur les critères du passé. D?où l?argument de l?opposition ; oui à la réforme mais non aux mesures qui sont nécessaires à cette réforme.

● Ce budget vous affectera-t-il politiquement

C?est dans l?intérêt de l?opposition que nous ne fassions rien pour qu?elle puisse dire «Ramgoolam pann fer nanie». Si nos mesures marchent, il y aura plus de richesses, les gens travailleront, et la pauvreté diminuera et nous aurons une chance lors des prochaines élections.

● Et si ça ne marchait pas ?

(Hésitations?) ça doit marcher. L?alternative proposée par Paul Bérenger est le chemin le plus sûr vers le suicide. Nous devons continuer notre campagne d?explication. à l?heure qu?il est, il y a un cyclone. Laissons le cyclone passer, laissons l?émotion passer. Ils vont voir le côté positif du budget.

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