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« L?école, cette voleuse d?enfance »
● C?est la rentrée : enseignants et parents ont mal à l?école. Comment expliquez-vous cette douleur ?</B>
Par une grosse anxiété. Les parents sont anxieux de la réussite de leurs enfants dans la course au diplôme. Et les élèves eux-mêmes se demandent si le bagage n?est pas trop lourd pour eux. Bien souvent, il l?est. Il n?y a qu?à voir le poids des cartables. Je suis incapable de porter celui de mon neveu qui est en Form IV. Ceci est révélateur de la lourdeur des programmes.
● Quelle est votre recette allégée ?</B>
Notre système éducatif se trompe en voulant dispenser des tonnes de savoirs au détriment d?une méthodologie d?apprentissage. C?est pourtant de ça dont les élèves ont besoin : d?outils pour parfaire leurs connaissances afin d?être capables, plus tard, d?apprendre à apprendre. Dans le monde complexe qui est le nôtre, et où tout bouge si vite, ces jeunes auront quatre ou cinq métiers. Ils devront continuer à se former toute leur vie. L?école les aide-t-elle ? J?en doute.
● <B>À voir ce que l?école exige, combien de professeurs seraient capables d?être de bons élèves, selon vous ?</B>
Sans doute peu. Être élève à Maurice, c?est compliqué, le stress est permanent. Quelque part, l?école est une voleuse d?enfance. La compétition est au c?ur du système. Elle véhicule une redoutable philosophie qui veut que l?autre soit une menace. Dès l?âge de 6 ans, l?école imprime dans les petites cervelles que réussir, c?est battre l?autre.
● Et quelle est donc la conséquence de cette trame délétère ?</B>
Une contradiction terrible. Le système scolaire est fait de rivalités, d?égoïsmes et de réflexes conditionnés. Les employeurs, eux, louent le travail d?équipe, l?esprit d?initiative et la créativité. L?heure est grave si, dès le plus jeune âge, l?école fait l?impasse sur la créativité. Une nation qui ne développe pas la créativité de ses citoyens ne s?inventera pas.
● <B>Sachant que vous êtes l?auteur d?une thèse sur la question, comment un ministre doit-il s?y prendre pour réformer le système éducatif mauricien ?</B>
En commençant peut-être par revoir la formation des enseignants. Une autre pédagogie reste à inventer. Il faut amener les apprenants à trouver du sens à l?école.
Les jeunes sont dé-motivés car ils ne comprennent pas pourquoi ils apprennent. Qu?est-ce qui sus-cite l?intérêt de l?élève ? Comment déclencher sa curiosité ? Ce sont les questions à se poser. L?école est devenue une machine à exclure parce qu?elle n?est faite que pour des têtes bien pleines. Howard Gardner, le père de la théorie de l?intelligence multiple, dit qu?il y a sept types d?intelligence. Certains enfants ont une intelligence plus pratique, d?autres plus conceptuelle, etc. Je ne dis pas qu?il faut individualiser l?enseignement, dans une classe de trente, c?est impossible. En revanche, personnaliser, ça, c?est possible. Personnaliser l?enseignement, c?est prendre en compte l?intérêt de l?apprenant, se transformer en pont, et inviter les élèves à le franchir. Ils retrouveront alors du sens à l?école.
Si vous étiez directrice d?école, vous vous débarrasseriez du professeur d?histoi-re et vous le remplaceriez par un professeur de chocolat ; vos élèves étudieraient au moins un sujet qui les concerne tous?
Pas du tout. Je dis simplement qu?il faut chercher ce qui fait tilt dans la tête de l?élève. Toutes les recherches le montrent : la motivation est une dynamique interne. On ne motive pas un enfant, il est motivé dès lors qu?est déclenché chez lui le ressort qui le pousse à aller plus loin. Education is not a putting in, it?s a drawing out.
● On ne force pas la curiosité, on l?éveille?</B>
Vous avez dit un mot important, l?éveil. Éveiller la joie de travailler et de connaître aide un enfant à se surpasser. Ça se joue souvent à pas grand-chose, une phrase, une activité, un enseignement un peu moins formel.
● <B>Sauf qu?en pratique, l?école consiste plus à gaver qu?à donner faim?</B>
C?est le drame : l?apprenant est considéré comme une éponge. On l?imbibe de connaissances et il les recrache aux examens. Il y a ceux qui y parviennent et puis les autres, les échoués de l?école.
« Éveiller la joie de travailler et de connaître aide un enfant à se surpasser »
● Alors même que la réussite pour tous est devenue un dogme?</B>
C?est quoi réussir, collectionner les « A » ? Est-ce que tout le monde doit réussir de la même manière ? Albert Einstein était un cancre, je connais des médecins réputés qui n?ont pas le CPE. Comme dit Pennac, une bonne classe, c?est un orchestre. Le problème, c?est qu?on nous fait croire à un monde où seuls comptent les premiers violons. Tout à notre rêve d?une société égalitaire, nous voudrions que les jeunes soient tous de bons élèves.
Or tous ne sont pas capables d?aller à l?université. D?où l?importance d?une bonne orientation. Un système d?orientation efficace permettrait de prévenir l?é-chec. Dire à un enfant qu?on peut fai-re autrement pour lui est capital pour son estime de soi.
● <B>À quoi doit servir l?école ?</B>
À dispenser des savoirs de base : lire, écrire, compter, les fameux basic skills. Mais il faut aller plus loin. L?éco-le, dès le primaire, doit inculquer aussi des life skills, des compétences de vie. Amener les enfants à savoir résou-dre un problème, à travailler en équipe, à communiquer. L?école, en somme, doit apprendre à être.
● <B>Vous ne lui en demandez pas un peu trop ?</B>
Non, l?école a une mission d?éducation au sens large.
● <B>Alors, voyons large : l?école du bonheur, selon vous c?est quoi ?</B>
Une école de la créativité.
● <B>Ce que vous appréciez le plus chez un élève ?</B>
Son envie d?explorer.
● <B>Chez un enseignant ?</B>
Sa capacité de chef d?orchestre.
● La faute qui vous inspire le plus d?indulgence ?</B>
Une mauvaise note, ce n?est pas grave.
● <B>Faut-il ouvrir des éco-les pour professeurs inadaptés ?</B>
Non, il faut leur donner une formation adéquate.
● Quel est le miracle de l?école ?</B>
Produire des citoyens.
● <B>Son malheur ?</B>
Lorsqu?un enfant la quitte sans avoir compris pourquoi il y était.
● <B>Votre mot préféré ?</B>
Authenticité, ça sonne bien.
● <B>Votre livre de chevet en ce moment ?</B>
Je relis L?Alchimiste, de Paulo Coelho.
● <B>Que possédez-vous de plus cher ?</B>
L?amour de ma famille.
● <B>Votre devise ?</B>
Dépasser ses limites.
<B>Ses 5 dates</B>
■ 1965. Arrivée de la télévision à Maurice, « une fenêtre sur le monde ».
■ 1985. Recherches à l?université Paris VIII sur la validation des acquis de l?expérience.
■ 1997. Mission de la Commission européenne sur l?employabilité.
■ 2000. Enseigne dans les grandes écoles à Paris.
■ 2007. Retour à Maurice après 31 ans d?absence.
Bio express</B>
● Née à Port-Louis, célibataire.
● Formation : doctorat en sciences de l?éducation (Paris).
● Auteur d?une thèse sur La réforme de l?enseignement à l?île Maurice.
● Experte en gestion des ressources humaines, elle a effectué des missions pour de grandes entreprises, des ministères et des institutions internationales (Unesco, Commission européenne, Bureau international du travail).
● A publié en 2000 Valider les acquis et les compétences en entreprise (Insep).
● Signe particulier : a sillonné le monde dans le cadre de ses missions sur la formation des adultes, les validations des acquis et l?interculturalité au travail.
Propos recueillis <B>par Fabrice ACQUILINA</B>
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