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« La réinsertion, le maître-mot de l?univers cancéral »

13 mars 2004, 20:00

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Quel est le but de votre visite à Maurice ?

La visite de Sir David Ramsbotham, ancien chef inspecteur des prisons en Grande-Bretagne, que j?accompagne, s?inscrit dans le cadre d?un atelier de travail avec le personnel des prisons mauriciennes. Comme je possède une certaine expérience dans le système pénitentiaire britannique, je suis venu la partager avec les Mauriciens. La réflexion a surtout été axée sur la réinsertion des détenus et les réformes du milieu carcéral. Outre les officiers de prison, les représentants des ONGs travaillant avec les détenus ont également participé à nos conférences. Notre séjour nous a aussi permis d?effectuer des visites dans les centres pénitenciers de l?île. Fort de nos constats sur le terrain, nous émettrons des conseils et des suggestions afin d?aider le gouvernement et la population à changer le système pénitentiaire. Tout le monde peut contribuer à améliorer la situation dans les prisons. Le problème de la réinsertion n?est pas une affaire qui touche seulement les hauts gradés de la prison. Nous voulons sensibiliser tout le personnel.

Quelles sont les retombées de votre atelier de travail ?

Les échanges avec les participants ont été très instructifs. Je remarque que le personnel des prisons veut travailler, aider à la réinsertion, mais il manque de motivation et de formation plus poussée. Lors de nos séances de travail, nous avons évoqué les problèmes qui paralysent le système pénitentiaire comme la surpopulation et la demande de diminution de peine. Mais pour y remédier, nous ne pouvons pas blâmer une seule institution, la prison. Ces problèmes concernent d?autres instances telles que la police et la justice. Le financement est aussi un point très important. La population est un pilier essentiel dans le bon fonctionnement de la prison. Je ne vois pas comment on peut la laisser en dehors de l?univers carcéral. Chacun doit se sentir impliqué, assumer ses responsabilités. Au cas contraire, comment peut-on seulement songer à parler de réinsertion ? Car lorsque le prisonnier sort, c?est au sein de la population qu?il évoluera. Il faut que l?on prépare le public à cela. Il ne peut pas rester là comme spectateur. En Angleterre, par exemple, il y a environ 75 000 personnes détenues dans environ 138 prisons et 5 centres pénitenciers privés. Certaines d?entre elles resteront emprisonnées à vie tandis que les autres vont réintégrer la société. Il est primordial de les aider à se réinsérer. Dans la vie, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Un prisonnier peut être notre cousin ou notre voisin. Il faut investir et étudier les moyens possibles de réinsertion mais il faut aussi savoir comment procéder à cette réinsertion.

Quels sont les carences du système pénitentiaire ?

Nous constatons qu?il n?y a pas assez de personnel spécialisé dans la réinsertion. D?ailleurs, il n?y a guère de suivi après la libération du détenu. Pourtant, il y a beaucoup d?opportunités favorisant la réinsertion en prison. Par exemple, certains prisonniers bénéficient de cours de formation de l?IVTB dans plusieurs domaines professionnels. Mais à leur sortie, combien d?entre eux vont vraiment trouver du travail ? Qui va les employer ? Il faut revoir tout cela, quitte à réétudier les lois. Il ne faut pas non plus négliger un aspect important : le gouvernement est un employeur potentiel. Il pourrait les embaucher et les affecter dans divers secteurs comme les buanderies, la menuiserie, les hôpitaux. Cela lui permettrait de garder un ?il sur les prisonniers libérés et d?exercer un contrôle pour éviter toute récidive.

Pendant notre séjour, nous avons passé du temps avec les prisonniers pour mieux nous familiariser avec leurs conditions de détention, visité les cellules, les cuisines, etc. Nous avons remarqué qu?il y a une forte demande pour des activités éducatives. Un autre problème flagrant, c?est l?absence d?activités pour les prisonniers séropositifs dans la nouvelle aile de la prison. On ne peut pas laisser un être humain dans sa cellule toute la journée, et ce, même s?il est atteint du sida. Il faut organiser des activités constructives. En revanche le nombre de suicides en prison est très faible comparé à la situation en Grande-Bretagne où nous enregistrons environ deux suicides par semaine.

Vous évoquez le traitement à l?égard des prisonniers séropositifs. Il y a eu récemment des incidents au cours desquels des officiers de prison ont été accusés d?avoir brutalisé des détenus. Comment peut-on tolérer une telle situation ?

Je crois que dans toutes les sociétés du monde, il y a ce qu?on appelle des pommes pourries. Dans un système, il y a certainement de bonnes pommes, mais un petit nombre sera périmé. Il faut donc agir pour que cette catégorie ne vienne pas « contaminer » les autres. Cette attitude est inconcevable. Il faut qu?il règne une atmosphère saine pour que le prisonnier, ses visiteurs et le personnel se sentent en sûreté. On ne peut pas évoluer ou travailler dans un climat malsain ou dangereux. Je pense que nous devons développer un moyen pour identifier certaines pommes pourries et les éjecter du système carcéral. Cela permettrait d?éviter cette violence et ces agressions à l?avenir.

Il faut aussi des organisations indépendantes pour enquêter dans les cas de brutalité contre des prisonniers. Par exemple, en Angleterre, nous avons l?Independent Monitoring Board qui, comme un chien de garde, veille afin de prévenir les abus dans le système pénitentiaire. D?ailleurs, les inspecteurs des prisons peuvent aussi décortiquer tout le mode de fonctionnement du centre pénitencier.

à Maurice, je pense qu?il faut voir quel est le système le mieux adapté. On pourrait aussi envisager des études par l?université de Maurice et d?autres institutions sur le crime et la société. Plus de recherches en termes de justice, de loi et de gestion pourraient contribuer à établir un meilleur système juridique.

Un rapport de la police révèle que la drogue circule librement en prison. Qu?en pensez-vous ?

Je pense que ce n?est plus un secret pour personne désormais. Le trafic de drogue se fait librement à la prison. Nous avons été mis au fait de cette situation mais je crois que cela nécessite une enquête plus approfondie. On ne peut pas éluder ces faits. Il faut démonter le mécanisme de ce trafic. Comment est-ce que la drogue circule ainsi dans les centres pénitenciers ? Est-ce que des officiers de prison sont impliqués ? Il faut étudier les possibilités et voir quelles sanctions prendre. Mais pour l?heure, on sait que les téléphones cellulaires ainsi que la drogue circulent dans le système.

Les détenus mineurs sont sujets à de nombreux problèmes tels que les abus sexuels en échange de cigarettes ou de friandises. Comment remédier à cette situation ?

Je ne suis pas au courant mais je pense qu?il faut du temps pour en parler à ces enfants. C?est d?ailleurs un sujet très délicat et il faut écouter les jeunes détenus. Nous devons enquêter. D?ailleurs, il faut aussi voir comment et pourquoi les jeunes sont placés dans ces centres de détention. Dans certains cas, ce sont des jeunes qui ont des problèmes avec leurs proches, et qui finissent par être canalisés vers ces institutions. Un enfant de 12 ans ne peut pas être mis en prison. Dans la mesure où il n?a pas commis de crime, je ne vois pas pourquoi on envoie un enfant en prison. Je crois qu?il appartient aussi aux travailleurs sociaux d?encadrer ces enfants et de s?assurer qu?ils bénéficient d?une détention dépourvue de danger.

On parle beaucoup de grandes réformes du milieu carcéral. Que peut-on faire concrètement pour remédier aux maux qui gangrènent la prison ?

Il faut plus de support, plus d?interaction entre les associations charitables et l?état pour résoudre ce problème qui concerne toute la société. Il faut aussi plus de spécialistes et de formateurs pour guider les personnes qui veulent aider à la réinsertion du prisonnier. Il faut développer des structures pour sa réinsertion sociale à sa sortie. Les prisonniers que nous avons rencontrés ont évoqué leurs problèmes : ils ont soif d?apprendre. Beaucoup d?entre eux ne savent ni lire ni écrire et doivent se fier aux autres pour lire leur courrier. Il faut leur donner la chance d?une nouvelle éducation. Certains systèmes privilégient l?apprentissage effectué par un prisonnier à un autre. Cela peut s?avérer efficace.

« On ne peut pas laisser un être humain dans sa cellule toute la journée et ce, même s?il est atteint du sida.»

« Nous devons trouver un moyen d?identifier les pommes pourries et les éjecter du système. »

Propos recueillis par Melhia Bissière

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