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« Cine City »le retour du gentilhomme cinéma

21 novembre 2004, 00:00

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Du haut du Cine City, un siècle de grand écran nous contemple. Le lancement du film Veer-Zaara bouscule le planning des travaux de rénovation de l?ex-New Majestic, mais il n?est pas possible de faire autrement. Les grandes vacances viennent de commencer et les connaisseurs ne veulent pas rater cette sortie.

Bien qu?il soit aussi projeté ailleurs, le film est plus savoureux dans une salle mythique, même encore un peu poussiéreuse. Dehors, les peintres en bâtiment s?affairent et la file d?attente grandit. Il est 10 heures du matin et les familles se pressent. Le vrai spectacle est dans la rue. On assiste à une résurrection.

Derrière tout ce remue-ménage, en coulisse, on trouve l?incontournable Monsieur Cinéma, Siddick Chady. Le grand écran, cette famille l?a dans le sang. Père, frère, cousin : l?aventure familiale a commencé à Rose-Hill en 1958. Revenu de la politique, l?ancien député n?est pas pour autant à bout de souffle. Il se lance même dans les grandes man?uvres pour redonner à Port-Louis son cinéma de quartier, ou plutôt, pour que le quartier puisse faire son cinéma. Car c?est bien d?une superproduction qu?il s?agit, non d?une simple mise en scène.

On le sait, la municipalité voudrait remodeler les alentours du Jardin de la Compagnie. Cela a déjà commencé et l?ouverture de Cine City tombe à point nommé, car sans les initiatives privées, on pourrait attendre longtemps pour se promener dans un quartier piétonnier digne de ce nom.

En effet, le coin est encore jugé dangereux par nombre d?employés de bu-reaux, surtout le soir, à cause de la faune qui tourne autour des filles de joie : petits malfrats, dealers, protecteurs zélés?ça fait partie du décor et du folklore, mais l?ambiance va changer. De toute façon, l?époque des fumeries d?opium, des films pornos et du bordel à l?arrière du cinéma est révolue.

Il faut dire qu?ils ont tout connu, ces vieux murs, depuis 1927. Le muet, le noir et blanc, les classiques et même le X? C?est un peu pour ça que les familles l?ont laissé tomber. La clientèle est peu à peu devenue glauque dans les années 70, alors que le quartier pourrissait lentement. Dommage, mais à cette époque, le développement ne s?intéresse pas à Port-Louis pour autre chose que les bureaux et les sièges sociaux. Alors la pègre s?installe le soir venu et fait fuir braves gens, bourgeois et gentilshommes. Traîner près du cinéma vous fait une réputation de « maniaque » ou de mauvais garçon. C?est la déchéance du petit seigneur qui perd sa majesté.

Le destin à la rescousse du « Majestic »

Les années 1990 passent devant le bâtiment et ses toiles d?araignée comme une bobine sans fin. Oubliées du monde moderne, les vieilles pierres se lamentent lorsque les pioches attaquent le chantier du Caudan. Moribond, il contemple les putains et leurs clients filer comme des ombres et se morfond.

Mais le cinéma est un art. Il est donc immortel. Il ne peut pas laisser tomber ce lieu magique, encore moins le livrer à l?appétit des pelleteuses qui ouvrent dans l?histoire de Port-Louis des brèches pour les constructeurs de parkings.

Alors, le Majestic se souvient de son nom et appelle le destin à la rescousse. À la mort du dernier propriétaire en date, Peerally Khan, il murmure quel-ques répliques dont il a le secret au passage de cinéphiles. Il attire comme un aimant Siddick Chady. Il lui rappelle à quel point il est beau et vrai. Il lui raconte une histoire et le businessman en fait un scénario.

Il s?appellera Cine City. Il sera comme avant mais en mieux, avec une, deux, trois et même cinq salles. Il apportera une vie nouvelle dans ce coin de la capitale. Pour certains, il s?agit peut-être d?un chantier de plus. Mais pour ceux qui aiment le grand écran, c?est la promesse d?une belle époque, avec climatisation en prime.

Le concept du cinéma est intégré au développement du quartier et devra permettre au centre de Port-Louis de retrouver une seconde jeunesse. Le fameux multiplex découvre le frétillement des ruelles. Papa et maman vont aller voir leur film romantique, tonton son film d?action, et les enfants leur super héros favori. À leur sortie, une garderie les attend, ainsi qu?un ice cream parlor avec ses super giant sundaes sauce hot fudge et pépites de cacahuètes? Côté sécurité, les parkings alentours seront gardés par des vigiles.

Beaucoup plus qu?un cinéma

Mais tout n?est pas rose. Car pour survivre, le cinéma doit projeter sa propre rentabilité. Or, la situation est grave. La concurrence des pirates peut tuer dans l??uf ce genre d?initiative. Ils sont partout et gênent l?entreprise qui paie la TVA et d?autres taxes. Le Dr Chady fait un rapide zoom sur la situation et crie au scandale. À la Réunion, les pouvoirs publics aident le cinéma, allègent les taxes, font la promotion du grand écran.

Ici, pour protéger un film qui est déjà coûteux ? puisqu?il reste environ 10 % de marge au cinéma sans compter les confiseries ? il faut obtenir de son distributeur un papier officiel. Dans ce cas seulement les autorités peuvent intervenir en cas d?inondation de VCD pirates. En général, on obtient ce certificat pour les films indiens, mais pas pour ceux du pays de l?oncle Sam car les réseaux de distribution des films et des VCD-DVD sont distincts aux USA. Ainsi, Collateral, avec Tom Cruise, est en vente dans la rue à Rs 100 avant même sa sortie dans les salles. « La balle est dans le camp des Mauriciens », nous dit le docteur.

D?ici une dizaine de jours, les peintures seront sèches et les fauteuils installés dans trois des salles. En mars ou avril, le bâtiment sera beaucoup plus qu?un cinéma. Une salle de 500 places permettra aux groupes de jouer dans une ambiance façon Olympia. Des concerts, mais aussi des projections de documentaires, des conférences audiovisuelles, trouveront en plein centre ville un écho convivial. On y lancera les nouveaux artistes. Les musiciens amateurs pourront se mesurer entre eux ; on y organisera les awards de telle ou telle corporation et des défilés de mode.

Fini la honte et l?oubli. Pendant deux décennies, il ne faisait pas bon être aperçu dans les parages. Demain, Cine City sera un lieu d?exhibition où l?on se bousculera pour être vu.

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