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Zone de non-droit
L?administration de l?univers carcéral est bien particulière. Au fil des années, de nombreux responsables pénitenciers ont buté sur les archaïsmes d?un système qui ne leur ont pas permis de mettre en place un mécanisme de gestion rationnel. Il semblerait désormais qu?il y ait une nouvelle volonté de parvenir à une certaine hygiène de vie en milieu carcéral. Avant d?en arriver là, il est bien des résistances à surmonter.
À Maurice, il existe, parmi d?autres, deux secteurs d?activités qui fonctionnent dans une opacité effrayante. Ce sont les prisons et l?hôpital psychiatrique Brown-Séquard. Ce rapprochement peut choquer, mais il témoigne du rapport que nous entretenons à l?égard de certaines catégories de la population. La stigmatisation et le rejet sont le propre de cette attitude de défiance, soutenue par des pogromes de la moralité bien-pensante vis-à-vis des individus qui ont franchi les frontières du licite. Une fois en prison ou à l?hôpital psychiatrique, un individu devient un anathématisé qui n?a plus sa place au sein de la société. C?est ainsi que nous érigeons des univers hermétiques qui nous épargnent toute interaction avec ces individus. C?est une forme de xénophobie que nous pratiquons depuis des décennies.
C?est ainsi que surveillants et personnes incarcérées finissent par sombrer dans une zone de non-être et de non-droit. À un certain moment, il devient même difficile de faire la distinction entre les différents protagonistes. Prendre partie dans les conflits qui les opposent est quasiment impossible. Car on se rend compte de la torture mentale et physique de ces personnes finit presque par justifier l?injustifiable. C?est ce qui nous amène irréductiblement à l?indifférence. Des prisonniers sont passés à tabac. On transfère et on se tait.
Des prisonniers commettent des actes répréhensibles. On alourdit les peines et on ferme les yeux. Aveugle et sourde, la société mauricienne préserve une nouvelle fois les apparences. Le prix à payer est élevé. Toute une catégorie de citoyens vit et agit dans une jungle.
Une sous-société a ainsi pris place. Elle fixe ses règles et évolue selon ses critères. Il ne faut pas s?étonner qu?aujourd?hui on nous parle de la nécessité d?avoir des espions pour percer les mécanismes de fonctionnement de cette sous-société. Le snobisme mauricien n?a finalement contribué qu?à élargir le fossé qui sépare les exclus de ceux qui n?ont d?ambition que de préserver le calme de leur quotidien.
Entre-temps la progression de la population pénale atteint des seuils alarmants. Les effectifs n?évoluent pas en rapport à cette hausse. La mentalité générale, elle, continue à privilégier la répression à la réinsertion.
Apprendre les vertus de la réinsertion et désapprendre les vices de la répression. Tel est, dans ce contexte, l?un des enjeux majeurs de la société mauricienne. Nous avons appris à tolérer l?existence de micro-sociétés, qui riment avec trafics, mafias, violences physiques et sexuelles et délinquance, pour maintenir un ordre de façade. Nous refusons d?ouvrir les portes des centres de détention, de l?hôpital psychiatrique, des postes de police? parce que nous avons peur de cette inhumanité qui y règne.
À Maurice, nous avons fait le choix d?ériger en culte les vitrines, et de maintenir dans l?obscurité les arrière-boutiques. Nos fonctionnaires n?ont pas droit à la parole. Nous n?avons pas droit aux documents et informations d?utilité publique. La transparence est une notion qui suscite l?effroi extrême. Mais nous avons choisi de vivre avec parce qu?il nous permet de préserver un semblant d?ordre. Serait-ce, en fin de compte, le témoignage d?une autre peur : celle de découvrir l?insoutenable obscurité de l?âme mauricienne ?
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