Publicité

Yves Pitchen : le cri d?un artiste pour conjurer le désert culturel

25 octobre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

C?est un Yves Pitchen à la fois désabusé et découragé mais plus combatif et plus résistant que jamais qui nous offre sa prochaine exposition de photographies au Centre culturel Charles Baudelaire. Les nouvelles de la vie culturelle locale et les activités courantes des acteurs les plus talentueux ne sont guère réjouissantes. La devise est : « bef dans disab sakène guette so lizié ». Le ministère des Arts et de la Culture prépare assidûment ses plans et projets pour une Culture Tower devant coûter un milliard de roupies ou davantage, si l?on se fie au compte rendu de nos hebdomadaires. De quoi lui fournir, si l?information non démentie est exacte, le plus fallacieux des prétextes pour ne pas devoir venir en aide aux artistes et gens de lettres, crevant de misère ou désespérant de ne pouvoir vivre et faire vivre leur famille de leurs seules activités culturelles.

Le développement économique se poursuit, même si on est passé du TGV des années Lutchmeenaraidoo à un tortillard post-Sithanen. L?île veut se « cybertiser » et se numériser, en veux-tu en voilà. Pour construire une route avec un tunnel pour relier un bled (Plaine-Magnien) à un autre bled (Olivia), on sait trouver le milliard à gaspiller au bénéfice des contracteurs et des sous-contracteurs. Une compagnie d?État peut payer chaque mois son n° 1 près de deux millions de roupies, Eco-Austral dixit, mais l?art et la culture non-ministériels demeurent hélas les parias de la société mauricienne.

Le secteur privé sait de moins en moins ce qu?est un serviteur de l?art et de la culture fidèle, intègre et talentueux. Pour payer des salaires mensuels à six chiffres et des limousines à sept chiffres (en attendant huit) à des privilégiés, on trouve toujours des sous. Mais artistes et gens de lettres doivent travailler gratis pro deo et aider ainsi le développement économique ou un secteur privé trop pauvre pour rémunérer des talents, sous prétexte qu?ils sont inestimables et qu?ils ne sont pas des hommes d?argent.

Ceux qui se mettent au service du Beau et du Vrai, complètement absorbés par leurs tâches pas forcément artistiques et culturelles, ne disposent pas toujours, hélas, du temps nécessaire pour se soutenir mutuellement et défendre, comme il le faut, leurs intérêts et leurs valeurs piétinés sans vergogne par ceux qui possèdent la moindre parcelle du pouvoir décisionnaire.

Nos médaillés d?or des récents Jeux des îles ont droit à une assistance financière de l?État. Nos artistes et gens de lettres n?ont donc qu?à remporter des médailles d?or sportives s?ils veulent obtenir des miettes de la manne étatique ou encore publicitaire. Ce ne sont pourtant pas les lanceurs de livres et d?albums qui font défaut.

La photographie est l?enfant le plus pauvre et le plus délaissé de l?infortunée famille « HartandCulture ». Tout le monde peut se croire photographe. Il suffit, croit-on trop facilement, d?acheter un appareil photo jetable, de lire le mode d?emploi, de crier : « Cheese ! » et de presser un bouton rouge pour que ça flashe, pour qu?on guillotine la moitié du groupe photographié, pour qu?on éclate de rire au lieu de honte et tout le monde il est beau, tout le monde il est content.

À quoi sert donc de s?offrir les services d?un photographe qualifié et compétent, seul pourtant capable de garantir des photos de qualité et qui conserveront leur qualité pendant tout le xxie siècle ? Consultez vos albums de photos décolorés des années 1970 et 1980 et vous comprendrez davantage à quoi on fait allusion ici.

Yves Pitchen expose à partir de mercredi, dans la salle d?exposition rénovée du Centre culturel Charles Baudelaire, de magnifiques photos confrontant harmonieusement des nus féminins à des décors faits de végétation envahissante ou valorisante ou encore d?éléments multiples et complémentaires comme les rochers, les houles déferlantes, les eaux jaillissantes, les reflets lumineux, bref tout ce qu?il faut pour caresser ou enlacer le sujet, l?entourer de tendresse ou le valoriser.

Une économie de moyens (un corps, fait de courbes et de grâce, quelques rochers, la mer toujours recommencée, un soleil lumineux à souhait, quelques aspects de tissus végétal et la Lumière domptée et maîtrisée) compensée par un immense talent créatif. Cela donne des objets d?art que des collectionneurs étrangers s?arracheraient si seulement ils savaient qu?Yves Pitchen existe et qu?il essaie, tant bien que mal, de vivre une passion photographique qui prend naissance au Congo au temps béni où l?inoubliable Patrice Lumumba dirigeait encore cette ancienne colonie belge. Une chose est certaine : l?homme cultivé se distingue par les photos d?art en blanc et noir d?Yves Pitchen dont il orne son salon ou son bureau.

Yves Pitchen ne peut que surprendre le profane que la majorité d?entre nous sommes en matière d?art photographique. Il nous est difficile de le comprendre quand il privilégie la photo en blanc et noir sur des supports gélatino-argentiques capables de transcender les siècles, et non pas n?importe quel papier chimique devant absorber certaines couleurs plus vite que les autres et ne pouvant pas protéger l?image qu?il supporte des assauts répétés des lumières naturelle ou artificielle.

Il y a l?art mais aussi, non pas la manière, mais la mémoire. La mémoire d?un pays, d?un peuple, d?une société, d?entreprises, de familles, de vies humaines, d?existences terrestres. À l?instar de ce couple également fou de photographie, que sont Marie-Noëlle et Tristan Bréville, Yves Pitchen sait que la photographie pourrait bien s?être arrêtée, à Maurice, dans les années 1920 ou 1930. Après quoi, les nouvelles caméras aidant, de plus en plus maniables, de plus gadgétisées, les Mauriciens ont tourné le dos aux photographes authentiques, sous le fallacieux prétexte que n?importe qui peut désormais prendre des photos.

Le résultat, le triste résultat, on ne le connaît que trop. On peut connaître tous les aspects de la vie à Maurice ou presque avant la Première Guerre mondiale, grâce à des reproductions plus ou moins fidèles des clichés du xixe siècle, grâce à de belles collections de nos plus belles cartes postales, d?ailleurs pas toujours conservées à Maurice, grâce à l?incomparable Mauritius Illustrated de l?inoubliable Allistair Mac Millan. Après quoi, le désert photographique commence, en attendant que ces oasis, que sont les collections personnelles et familiales, pieusement conservées au nom de la propriété privée et absolue voulue par le Code Napoléon, se fassent connaître du grand public et des connaisseurs et parviennent à éviter les éparpillements, les expatriations, les autodafés qui suivent trop souvent le décès du collectionneur. Il suffit de voir les illustrations photographiques des livres mauriciens parus entre 1930 et 1970 pour constater le déclin de notre art photographique connu du grand public et conservé dans nos Bibliothèques nationales.

À partir de 1980, la photo en couleurs fait illusion. Les appareils se sont perfectionnés. On a inventé de nouveaux gadgets pas toujours recommandables tels le grand angle ou l??il-de-poisson qui arrondissent les panoramas les plus verticaux qui soient. Pour l?instant ça va, dépendant du talent et des prouesses de nos photographes préférés. Mais attention quand même à l?humidité ambiante qui peut coller des pages de reproductions en couleurs non protégées par la rituelle feuille de mousseline et transformer l?ensemble de l?album en un bloc de contreplaqué d?épaisseur variable. Les photos décolorées des années 1960 et 1970 sont déjà bonnes pour la poubelle de l?Histoire et de l?oubli.

Notre xixe siècle est déjà plus riche en photos durables que notre xxe siècle. Le xxie siècle est déjà entamé mais absolument rien n?est fait sur le plan officiel et étatique pour conserver, dans les meilleures conditions qui soient, les images les plus représentatives de notre quotidien, du temps qui passe et qui ne revient jamais sur ses pas. Une photothèque nationale ? Vous n?y pensez pas. Nous allons investir un milliard de roupies dans le béton et les fers de construction. Où voulez-vous que nous trouvions encore de l?argent pour des photos. « Ou lé Ton Paul touye moi ? »

L?exposition d?Yves Pitchen se veut un appel lancé à tous ceux qui partagent sa quête de conservation du Beau, du Vrai, du Bon qui nous entourent mais qui sont par nature fugitifs et éphémères. Unissons nos forces, organisons nos efforts individualisés, mobilisons nos énergies, concertons-nous pour que ce qui peut être encore sauvé le soit avec ou sans l?aide de l?État, de notre secteur privé, des ambassades dites amies. Combien serons-nous à répondre à l?invitation d?Yves Pitchen ?


Yves Pitchen ne peut que surprendre le profane que la majorité d?entre nous sommes.
Les photos décolorées des années 70 et 80 sont déjà bonnes pour la poubelle de l?Histoire.

Publicité