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Voix singulière
● Aimer l?histoire, est-ce une manière de se détacher du quotidien ?
Pas du tout. Le quotidien de toutes les manières n?est que la continuité de l?histoire. Et je crois avoir démontré que ce qu?on découvre à travers l?histoire continue aujourd?hui. Il est aussi important de synthétiser les faits d?aujourd?hui pour les servir aux historiens de demain.
● Mais l?historien n?est-il pas quelqu?un qui, de par son caractère même, aime regarder avec distance ?
Peut-être faut-il d?abord définir le mot historien. Je vous rassure. Je ne le suis pas ni ne me considère comme tel. J?aime l?histoire de mon pays. J?aime les hommes qui l?ont faite, vécue, fabriquée. Ce sont de vrais patriotes. Je considère que c?est le devoir d?une société de savoir rendre hommage à ceux envers qui la société a une dette de reconnaissance. Qu?ils soient vivants ou morts. Il n?y a pas de dissociation entre célébrer le passé et le présent. Cela relève de la même démarche.
● Cet exercice est-il possible sans un certain recul ?
Les vrais historiens bardés de diplômes disent qu?il faut du recul etc. Je n?en crois rien. Pour moi, c?est le journaliste qui écrit l?histoire au jour le jour. Il a l?avantage de la connaissance concrète, physique des choses. Il est un témoin visuel et cela n?a pas de prix, c?est totalement inestimable. Vous avez, par exemple, vous -même rencontré, pour vos livres, Gaëtan Duval et Ramgoolam : ce sont des témoignages privilégiés. Aucun historien ne peut avoir la connaissance des choses autant que le journaliste.
● Le rôle du journaliste est peut-être simplement de consigner des témoignages qui serviront plus tard aux historiens?
Très franchement, je suis arrivé à l?histoire quand je me suis rendu compte que les journaux de l?époque, pouvaient m?apprendre des choses que les livres ne pourraient jamais m?apprendre. A tort ou à raison, je me fie entièrement aux journaux, à ces témoignages du quotidien.
● Cela ne comporte-il pas un certain risque de se baser uniquement sur ces témoignages ?
Il faut interpréter selon votre lecture si celui-ci donne l?impression d?être à droite, celui-là à gauche. C?est à vous de discerner. Mais ce n?est pas évident. On tâtonne un peu?
● A vous écouter, on le sent, pour vous l?histoire n?est jamais vraiment objective?
Les faits sont les faits bien sûr, et on n?y changera rien. Mais je le dis: je suis très subjectif. Je crois que c?est le propre de tous ceux qui font les choses avec passion. J?ai toujours eu des préférences qui, sans aucun doute, conditionnent mon jugement. J?essaie simplement de ne pas rester prisonnier de cela. Beaucoup de personnes, notamment des journalistes, sont comme ça. Mais ils sont tout aussi nombreux à ne pas oser le dire.
● Ils n?osent pas se l?avouer ?
Je n?aime pas le mot avouer. Surtout par les temps qui courent? On peut, bien sûr, dans certaines circonstances, se départir de sa subjectivité. Au collège, j?étais très ami avec Hervé Decotter, le peintre. Il aimait beaucoup Louis XIV. Moi, par pur esprit de contradiction, je m?étais mis à aimer Napoléon et à étudier sa vie? par jeu. Jusqu?à ce qu?un jour ma mère me dise : ?Tu sais, Napoléon, c?est une préfiguration d?Adolf Hitler?. J?ai eu comme un coup de poing à l?estomac. Cela m?a remis les choses en perspective et m?a permis de les voir de manière plus équilibrée. Pour s?intéresser aux hommes qui font l?histoire, il faut une bonne dose de passion, donc de subjectivité. Je suis de ceux qui croient que le matraquage idéologique a empêché de regarder l?histoire de Maurice de manière sereine. Je pense ici à des personnages comme Gaëtan Duval. Le matraquage idéologique fait contre Duval a empêché des gens de toute une génération, notamment la mienne, d?apprécier à sa juste valeur cet homme. Il en est de même pour Sir Maurice Rault qui vient de nous quitter. Ils avaient le malheur et le courage de dire franchement aux gens du MMM, à Bérenger patriculièrement, ce qu?ils pensaient d?eux. Et ça ne pardonne pas. Ils ont payé le prix.
● Victime de ce terrorisme intellectuel qui, pendant longtemps, a sévi et qui voulait que tout le monde marche dans les rangs ?
Bien sûr. Ils ont toujours voulu conditionner notre jugement. Je ne peux pas supporter ces politiciens qui viennent vous dire qu?ils veulent réécrire l?histoire de Maurice. Cette attitude qui consiste à exploiter le travail de quelqu?un pour ensuite vomir sur lui est immonde et exécrable. Je ne supporte pas cela.
● Vous parlez de notre Premier ministre qui, son érudition naturelle et sa grande maîtrise de la langue aidant, laisse entendre qu?il veut récrire l?histoire ?
C?est une totale aberration. Sans compter que souvent, il utilise l?oeuvre des historiens qu?il veut critiquer.. Il croit pouvoir écrire l?histoire de Maurice ? Et bien, qu?il le fasse et qu?il cesse de nous embêter avec ses promesses ! Mais surtout qu?il nous prouve qu?il peut écrire l?histoire sans se référer à Toussaint, à Chelin, à Pitot, à Doyen et consorts. Ils me font aussi rire ceux qui disent qu?il faut réécrire l?histoire pour sortir des sentiers battus des historiens officiels. Il n?y a jamais eu d?historiens officiels. Nos historiens, quand ils écrivent, se placent dans un camp qui est le leur et observent. C?est tout à fait normal. Comme je trouve normal que monsieur Emrith écrive l?histoire des Musulmans à Maurice et Amédée Nagapen l?histoire de l?Eglise. Il n?y a rien d?étonnant à cela.
● Cette chape de plomb idéologique des années ?70 a-t-elle faussé, pour vous, la lecture des faits et leur interprétation ?
Je vais vous raconter une anecdote. Au moment de l?indépendance de la Rhodésie, il y avait trois factions : celles de Muzorewa, de N?komo et de Mugabe. J?essayais de suivre à travers Reuters lequel des trois avait le meilleur programme. Un jour, j?en ai parlé à un ami du MMM : pour lui, il n?y avait pas de doute c?était Mugabe le meilleur. Tout simplement parce que c?était l?homme de Moscou. Il y avait un tel abrutissement, un tel fanatisme? Quand on voit des gens mettre leur pensée et leur intelligence à la solde d?un tel abrutissement, on commence vraiment à douter. Je me suis dit : si jamais ces gens dirigent le pays? il vaut mieux ne pas y penser? S?il n?y avait pas eu la désintégration de l?empire soviétique, nous en serions encore là, même aujourd?hui. Cela m?attriste de voir que des gens, que je considère intelligents, aient pu, à un moment de leur carrière, être à la solde d?un Khadafi, au point de dire, par exemple, que la démocratie libyenne était supérieure à la démocratie westminstérienne. Voilà le genre d?inepties que nous avons pu entendre. Ce sont des choses qui ont été écrites en toutes lettres.
● Le MMM vient de fêter ses 35 ans. Que pense le passionné d?histoire de ce parti qui est entré dans celle de notre pays ?
D?abord, je ne comprends pas cet anniversaire qui se fête à la fin du mois de novembre. Or, on sait que le MMM est né en septembre 1969. Déjà, il y a deux mois inexplicables. Un parti qui n?est pas capable de respecter sa date de naissance, que peut-on penser de lui ? Et quand, à la lecture des journaux, je vois que 4000 personnes ont assisté au congrès anniversaire. 4000 militants transportés par autobus avec la promesse de pique-nique à Flic-en-Flac, voilà ce qu?a pu avoir le MMM pour fêter ses 35 ans ? A la place des dirigeants, je me serais caché. Caché, parce qu?il y a 25 ans, les militants auraient marché d?un bout de l?île à l?autre pour aller à l?anniversaire de leur parti. Le MMM est une immense désillusion. Qui peut dire le contraire ? Ce parti offrait une nouvelle lecture de Maurice qui pouvait faire espérer il y a 35 ans. Maintenant, tout est mort.
● Mises à part les célébrations elles-mêmes, peut-on essayer de décrire aujourd?hui, de quelle manière le MMM a contribué à la construction de Maurice ?
Je suis un grand défenseur de la démocratie régionale. Là aussi, le MMM n?a pas su instaurer cette démocratie régionale, à part Rodrigues. Les maires aujourdhui sont des personnages insignifiants. Personne ne connaît même leur nom. Ceux qu?on choisit le sont parce que ce sont des nominés de partis et que le parti est sûr qu?ils marcheront dans la ligne sans jamais émettre une opinion. Pour répondre à votre question, on doit d?abord savoir de quel MMM on parle. De celui de 74, de celui de 82, de celui de 83, de celui de 90 ou de celui de 91? Il reste quoi aujourdhui?
● Il reste le chef historique du parti?
Que peut-il ? Le PMSD survit-il à Gaëtan Duval ? La réponse est non. Le MMM survivra-t-il à Bérenger ? La réponse est non. Le MMM aura porté à Maurice ce conditionnement nous portant à voir différemment le Tiers-monde. Jusqu?à l?arrivée du MMM, l?apartheid semblait acceptable à tout le monde. Personne ne s?y opposait. C?est le MMM qui a apporté cette conscience politique que le Parti Travailliste avait perdue quelque peu en route. Et c?est dommage parce que Ramgoolam père avait le potentiel de conserver ce rôle. Il aurait pu être secondé dans cette tâche par James Burty David. Si le Parti Travailliste avait fait confiance à James Burty David dans les années 70, il n?y aurait pas eu ce 60/0 de 1982. La grande erreur de Ramgoolam a été, en décembre 1976, de se remettre avec le PMSD avec une si courte majorité. Mais de toutes les manières, on ne réecrit pas l?histoire?
● Vous essayez quelquefois d?imaginer l?histoire avec des situations hypothétiques ?
Oui, celle-là par exemple. Que serait Maurice aujourd?hui si dans les années 40, les Britanniques avaient choisi la carte Bissoondoyal plutôt que la carte Ramgoolam ? J?ai posé la question à de nombreux hommes politiques concernés par la question, personne n?a voulu me répondre. Je pense que le clan Bissoondoyal était plus radical, c?est certain, mais aussi plus intègre. Moins avides que certains du clan Ramgoolam. Economiquement parlant, je pense que nous serions devenus une sorte de Tanzanie. Mais les choses seraient différentes sur le plan de la moralité.
● Choix cornélien ?
Un pays a besoin de ses hommes d?affaires, de ses entrepreneurs. Ce ne sont pas des dames patronnesses. Ce sont des gens qui sont là pour faire du fric. Le maximum de fric. Le rôle du pouvoir est d?être le chien de garde. A mon avis, la politique a fait tout le contraire. Elle s?est offert ce ratelier du secteur privé. Elle a cherché son boute et donc elle a refusé de sévir contre les pourris. Il n?y a plus de chien de garde. Il y a 25 ans, Mgr Jean Margéot disait qu?on ne pouvait pas demander à des chiens de garder des saucisses. Je crois que c?est toujours valable. Il n?y a pas d?image plus juste.
● L?ancien prêtre que vous êtes se sent-il toujours proche de l?Eglise ?
Bien sûr. J?ai eu la chance de me marier dans les meilleures conditions possibles en demandant ma réduction à l?état laïc?
● Le terme ?réduction? vous paraît juste ?
Je ne sais pas, mais c?est le terme officiel qui est utilisé. Je ne regrette en rien mon parcours, je ne regrette pas mes 5 années de sacerdoce qui ont été pour moi des années exceptionnelles de service et de rencontres avec les gens. Pour des raisons qui m?appartiennent, je savais qu?il me fallait mettre fin à ma prêtrise. Je l?ai décidé et programmé.
● Moments douloureux ?
Il fallait le faire. Je ne le regrette pas.
● Que veut dire : ?il fallait le faire?. C?était comme une urgence en vous ?
L?exercice du sacerdoce et la vie du mariage sont irréconciliables. On arrive vite à l?impasse. Et j?ai fait mon choix.
● Quel regard portez-vous aujourd?hui sur le célibat des prêtres ?
L?Eglise est une société humaine structurée, très hiérarchisée, non démocratique, c?est certain, je dirais plutôt, une théocratie. Elle a ses lois. On les accepte ou on les refuse. Et on agit en conséquence. Si on ne peut pas les accepter, il faut partir et ne pas tricher. L?idée d?avoir à vivre avec l?image imposée du prêtre célibataire ayant réglé une fois pour toutes ses problèmes sexuels, ne me paraît pas un rôle que j?aurais pu jouer. Je ne me sens pas jouer un tel personnage. Et aujourd?hui, c?est cela la conception de l?église du prêtre.
● Cela vous agace-t-il que je vous interroge sur ces questions qui relèvent de l?intime ?
Pas du tout. J?ai de la chance de vivre dans une société où cela ne m?a jamais causé de difficulté. Il m?arrive même de rencontrer d?anciens paroissiens de Flacq qui continuent de m?appeler ?mon père? . Je n?en ai pas souffert. Mais je n?ai jamais posé la question à ma femme et à mes enfants. Si tel était le cas, je pense que je l?aurais su.
● Dieu est toujours pour vous le même ?
Oui. Sans hésiter. Même si c?est très difficile d?en parler. Dieu est une expérience personnelle. La seule équivalence possible, c?est l?amour entre un homme et une femme. Or, on le sait, l?amour ne peut pas être raconté. Il ne peut que se vivre. Il ne supporte aucune explication. Il n?a besoin d?aucune preuve. C?est comme si un homme vous disait : ?Pour croire en Dieu, je veux qu?on me donne des preuves qu?il existe?. Un véritable amour humain se vit, sans preuve et sans explication. Mais j?ai aussi du respect pour celui qui n?arrive pas à croire en Dieu. Je pense ici,cccc à Claude Michel, qui vient de mourir, et qui disait dans un entretien avec vous, son athéisme. Ne pas croire en Dieu n?affecte en rien la valeur intrinsèque d?un homme.
?Le matraquage idéologique contre Duval a empêché des gens de toute une génération, notamment la mienne, d?apprécier à sa juste valeur cet homme. Il en est de même pour Sir Maurice Rault?.
?Je ne peux pas supporter ces politiciens qui viennent vous dire qu?ils veulent réécrire l?histoire de Maurice. Exploiter le travail de quelqu?un pour ensuite vomir sur lui est immonde et exécrable?.
?4000 militants transportés par autobus avec promesse de pique-nique à Flic-en-Flac, voilà ce qu?a pu avoir le MMM pour fêter ses 35 ans ? A la place des dirigeants, je me serais caché.?
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