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Vishnu Lutchmeenaraidoo : Réconcilier politique et spiritualité
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Vishnu Lutchmeenaraidoo : Réconcilier politique et spiritualité
Qualifié de dernière ?trouvaille? de Paul Bérenger par Navin Ramgoolam, Vishnu Lutchmeenaraidoo n?en est pas moins pour une bonne partie dans le regain d?enthousiasme des militants mauves. Aujourd?hui, l?ancien ministre des Finances de sir Anerood Jugnauth entame une nouvelle croisade. Raillé par ses adversaires qui lui trouvent une trop grande inclinaison à l?ésotérisme pour être crédible, Vishnu Lutchmeenaraidoo se veut, lui, impassible, voire au-dessus de la mêlée. Il refuse d?inscrire le concret et l?abstrait dans un rapport asymétrique.
Dès lors, il est difficile d?amener Vishnu Lutchmeenaraidoo à parler de lui-même. Qui est l?homme privé qui se cache derrière le politique ? A chaque question, il esquive le sujet, préférant ramener la discussion à l?économie. Pour l?instant, c?est le sort des petits planteurs de Riche-Terre qui le préoccupe. Mais avant d?en arriver là, il est d?abord passé par un ?éveil? à leur problème. Si la méditation lui apporte des réponses, celles-ci ne sont pas seulement de nature mystique. ?L?affaire des planteurs de Riche-Terre n?est pas mon plat de riz. Pourtant, j?ai ressenti quelque chose de fort par rapport à ces planteurs. J?ai réfléchi à la question, j?ai pris des contacts et c?est ainsi que j?ai réalisé pourquoi je devais être à côté de ces 250 familles fragiles. Dès qu?on est descendu sur le terrain, ils ont compris qu?ils devaient prendre leur destin en main. C?est un cas où tout est parti d?un feeling et non d?un intérêt direct?, explique Vishnu Lutchmeenaraidoo.
?Navin a été à cette époque six fois chez moi pour me demander de me présenter. J?avais refusé jusqu?à ce que le vice-président du parti ne me dise que je n?avais pas le droit de dire non. J?ai alors accepté mais j?avais dit que je refuserais un poste de ministre. En fin de compte, les événements ont conspiré pour que je ne sois pas candidat.?
Ce cas explicite son refus de toute dichotomie entre la politique et la spiritualité. Rappelant que les humains sont portés à devenir des êtres de raison, il n?en croit pas moins que la civilisation ne doive être dominée par la seule logique. ?Par exemple, toute la dialectique de Rama Sithanen ne repose que sur des tableaux statistiques. Or, l?intuition dépasse ce champ et apporte des réponses souvent plus efficaces, même si elle est rarement acceptée parce que perçue comme relevant de l?irrationnel. L?intuition est une forme d?intelligence autre que l?intelligence rationnelle.? L?occasion de l?amener à parler de sa différence d?approche des autres ministres des Finances. Vishnu Lutchmeenaraidoo se montre, à ce chapitre, un peu plus prolixe. ?Ce qui me différencie des autres, c?est que j?aborde les questions de façon latérale alors qu?ils sont dans l?horizontal.?
Ce sont les rares occasions où il évoque la ?rivalité? avec Rama Sithanen. Pourtant, il ne peut éviter la comparaison. Quelque part, n?est-il pas là également pour alimenter ce jeu ? Comme Sithanen en 2005, n?est-il pas aujourd?hui présenté par le MMM comme le ?sauveur? ? A cette évocation, la réponse fuse. C?est clairement quelque chose auquel il avait déjà réfléchi. ?Je ne suis qu?un instrument. Je ne suis pas un sauveur. Je reste fondamentalement un élément d?un ensemble. Je ne me vois pas plus que cela. Il n?y a que Maurice qui puisse se sauver elle-même et toute transformation doit se faire dans le consensus général. Le miracle économique qu?on a connu est le fruit d?une population qui a eu l?audace de prendre son destin en main. Quant à moi, je considère qu?en politique il faut tout donner et ensuite savoir partir?, dit-il instantanément.
Puisqu?il est maintenant revenu, Vishnu Lutchmeenaraidoo compte s?investir à fond. Passant près de 6 à 7 heures sur Internet, il ne fait que travailler. Collé au reste du monde, il peut à la fois s?ouvrir à son monde à lui, à cette arrière-cour où des poules et d?autres animaux disent son attachement à des douceurs champêtres. Chez lui, tout est à l?image de sa personne. Comme cet air frêle trahi par la puissance du regard et la sérénité que dégage son être. Rôle de composition ou réelle maîtrise de soi ? Difficile de le savoir. Tout comme ce refus de s?en laisser conter par des amis. Coquetterie ou désir de se protéger et de contrôler seul son image? Il y a probablement un peu des deux tant l?homme est connu pour ses aptitudes de communicant parce qu?on n?est jamais mieux servi que par soi-même?
Mais, lui, se refuse à toute parole à connotation mélancolique ou encore prend-il soin de préciser qu?il n?a rien à voir avec cette perception qui veut qu?il soit une personne qui vit hors des champs référentiels de la réalité. Il se veut surtout un homme simple et accessible. Il ne voit rien d?extraordinaire à sa vie sinon ce désir de s?accomplir dans ses droits et devoirs, dans sa quête de la lettre venue de Dieu. S?il est réticent à se raconter en-dehors de l?économique, c?est qu?il insiste pour préserver sa vie privée. Se disant éloigné des clichés qu?on use pour le décrire, il se voit davantage comme un bon vivant. ?J?adore vivre et je vis bien. Un bon vin, un bon repas? Je suis un épicurien?, confie-t-il avant d?ajouter que les signes de richesse qui l?entourent ne le dérangent pas. Se refusant d?adopter la posture de ceux qui sont à la fois défiants et honteux devant l?argent, il affirme que si on a la capacité de vivre bien, il ne faut pas s?en priver. ?C?est l?attitude qu?on a devant l?argent qui est important. Il faut savoir profiter sans s?y attacher. Je ne suis pas attaché aux choses matérielles?, fait-il ressortir à cet effet.
Un bien matériel qui, selon certains, il aurait acquis de manière obscure. Il se souvient encore de l?époque où il était affublé du titre de ?rasoir?. ?C?est une campagne féroce que j?ai dû subir. Mais, comme le dit mon maître de l?Inde, ce sont toujours les manguiers chargés de fruits qui sont l?objet des pierres. Des jardiniers jettent une graine qui va germer et d?autres jardineront la terre sans rien récolter. Si j?ai pu être bon pour le pays, c?est que quelque part mon travail aboutit à quelque chose de positif. Sur le plan de ma conscience, je n?ai rien à me reprocher. Je n?ai jamais triché, ni fraudé et encore moins volé qui que ce soit. Aujourd?hui, j?ai la capacité de prendre les critiques et les compliments de manière égale. En fait, j?invite même les critiques desquelles tant de choses utiles peuvent en découler.?
C?est en s?appuyant sur la famille, son ?pivot et port d?attache?, qu?il compte désormais affronter les nouvelles épreuves politiques. Et lorsqu?il lui arrive d?être découragé, il dit se tourner vers Dieu. ?Car il y a dans ce geste une forme de soumission qui nous rappelle notre instrumentalité.? Dans sa parole et ses actes, Vishnu Lutchmeenaraidoo démontre la nécessité de prendre de la hauteur. C?est, ajoute-t-il, cette distance qu?il prend des choses qui lui a permis ce luxe qu?il s?est toujours permis : celui de partir quand il en a eu envie.
Comment réconcilier ces paroles avec les postures contradictoires qu?il a prises en politique ? ?Il est vrai que Paul et moi, on s?est tellement tapé dessus qu?il était devenu presque inconcevable qu?on puisse se remettre ensemble. Mais, simplement, le moment était venu, avec une conjugaison de facteurs qui a aussi fait que mon retour au MMM s?est effectué dans les meilleures conditions. On a appris à se pardonner et à se retrouver. Au fond de moi, je pense que c?est une bonne chose pour le pays.?
D?autres belles paroles qui cacheraient une amertume de ne pas avoir obtenu ce qu?il voulait de Navin Ramgoolam en 2005 ? Sa version des faits est évidemment différente. ?Navin a été à cette époque six fois chez moi pour me demander de me présenter. J?avais refusé jusqu?à ce que le vice-président du parti ne me dise que je n?avais pas le droit de dire non. J?ai alors accepté mais j?avais dit que je refuserais un poste de ministre. En fin de compte, les événements ont conspiré pour que je ne sois pas candidat?, raconte-t-il. Enfin, il maintient que tout ce qui arrive est pour le mieux et que si ?Navin Ramgoolam faisait aujourd?hui bien son travail?, il n?aurait pas été nécessaire pour lui de revenir.
On retrouve chez Vishnu Lutchmeenaraidoo la belle écriture de l?économiste et du penseur qui récusent les feuilles blanches de la rationalité. Il y a à la fois chez lui une errance qui dit une recherche de soi et une envie de se fondre dans la matérialité des choses pour en extraire la substance. En fin de compte, l?intuition est sa muse et l?économie sa devise.
Nazim ESOOF
Confidences de son épouse
?Ce n?est pas quelqu?un de porté sur les tâches ménagères. Lorsqu?on venait d?arriver à Maurice au début des années 70, il pensait, pour me donner le temps de l?adaptation, qu?il faisait la cuisine pour nous !?, confie Suzanne, l?épouse de Vishnu Lutchmeenaraidoo. Etre la femme d?un politique n?est pas toujours un rôle aisé à assumer à Maurice. Suzanne Lutchmeenaraidoo ne cache pas qu?elle n?a pas eu son mot à dire lorsque l?ancien ministre des Finances s?est décidé à revenir à la politique active. ?La politique, c?est son choix. Il la fait comme un service aux autres. Pour moi, ce n?est pas facile car cela implique beaucoup de sacrifice pour la famille et pour lui.? Elle s?empresse cependant d?ajouter que la famille occupe une place centrale dans la vie de son époux. Les trois fils de ce dernier se tournent vers lui lorsqu?ils ont un problème. ?L?aîné, 35 ans, est un passionné de la politique et discute beaucoup avec son père. Pour le cadet, 30 ans, le papa est son héros. Enfin le benjamin, au départ, s?était senti un peu mis à l?écart pour des raisons que je ne m?explique pas. Mais aujourd?hui, c?est moins le cas?, confie Suzanne Lutchmeenaraidoo. Pour elle, Vishnu Lutchmeenaraidoo est surtout un père qui laisse s?épanouir ses enfants. ?Chaque enfant a suivi la voie qui lui convient.? Elle confirme qu?avec l?âge son époux est de moins en moins épicurien. ?Certes, il reste un fin gourmet mais avec les années qui passent et la spiritualité, il s?en éloigne?, fait-elle remarquer lorsqu?on évoque la qualité de vie de son époux. Et s?il y a une chose qu?elle partage avec lui, c?est bien cette fascination pour l?ésotérisme. ?C?est notre grand dada?, lâche-t-elle avant de conclure sur cet épisode où son mari était accusé de corruption. Elle remonte le temps et raconte ses premiers moments à Maurice. ?Je me souviens que lorsqu?on venait d?adhérer au MMM, on nous accusait d?être des bourgeois. Pour ces personnes, être bourgeois c?est vivre confortablement.? Arrivée en 1973 à Maurice, Suzanne Lutchmeenaraidoo, originaire de France, a déjà adopté le pays de son mari. ?Maurice est mon pays. Je m?y sens bien. On est ici au contact de plusieurs cultures. Lorsqu?on fait l?effort d?aller vers les autres, on se rend compte que le pays n?est pas limité en termes de vie culturelle.?
Parcours Retour d?exil politique
Vishnu Lutchmeenaraidoo revient d?un exil politique de 17 ans. Après ses études universitaires entreprises en 1967, il rentre au pays en 1973 après avoir, entre autres, connu Mai 68 en France et après avoir pris pour épouse Suzanne Poli, Française originaire de Corse. Dès 1974, il se joint au Mouvement militant mauricien (MMM). Il fera partie de la Commission économie et finances du MMM. Non retenu sur la liste des candidats en 1976, il aura finalement sa chance en 1982. Il est élu au n° 13. Sacrifié sur la liste des ministres au profit de Jayen Cuttaree qui vient de rentrer au pays, Vishnu Lutchmeenaraidoo se sent victime d?une injustice. La scission du MMM et la création du MSM en 1983 lui donnent l?occasion de se rallier à Anerood Jugnauth et il finira par occuper le portefeuille des Finances dans le deuxième gouvernement Jugnauth. Réélu en 1987, il est reconduit au ministère des Finances jusqu?en 1991, lorsque le Mouvement socialiste militant (MSM) négocie avec le MMM. Il tentera vainement sa chance aux élections de 1995 au sein du Mouvement des démocrates libéraux, parti qu?il avait créé avec Ajay Daby. Après un bref passage au MSM entre 1997 et 1998, il faudra attendre 2007 pour qu?il revienne activement sur la scène.
Questions directes
?Il n?y a pas de crise économique?
● Quelle est la grande idée pour laquelle vous vous battez ?
Je suis arrivé à la conclusion que Maurice, dans un monde globalisé, doit se trouver des qualités que d?autres pays n?ont pas. Qu?est-ce qu?on a à offrir au reste du monde ? Spontanément, la réponse m?est venue : l?abolition de l?impôt. Le travail sur le chiffre a confirmé cette solution. Voici dix ans, cela aurait été une idée farfelue car l?impôt direct est une source de financement conséquent pour le budget. Mais aujourd?hui la donne a changé.
La TVA est devenue un instrument de collecte de revenus extrêmement dynamique. La taxe directe ne représente plus que 17 % du total des revenus, soit Rs 17 milliards. En trois ans, on amortira ce coût. J?avais proposé cette solution à Navin Ramgoolam mais il n?en a pas voulu. Pourtant, les travaux sur les chiffres et les avantages comparatifs de Maurice prouveront que c?est la solution.
● Comment concevez-vous le rôle de politicien ?
Il est difficile de faire de la politique en pensant qu?un bon médecin fera un bon ministre de la Santé. C?est en comprenant la souffrance de l?autre qu?on est à même de trouver une réponse à cette souffrance. C?est ce qui explique que je suis dépassé par l?incapacité des gouvernants du jour qui pensent que la vie est construite sur des chiffres, des rapports et des théories. On pousse ces jours-ci le pays vers une grave explosion sociale. Le National Pay Council, même s?il est presque mort-né, a semé les graines d?une discorde à venir. De la même manière, tant qu?il y a 25 % de la population en dessous du seuil de la pauvreté, on ne peut pas abolir les subsides sur des produits de base. Je n?hésiterai pas à maintenir ces subsides même si on me dit que le riz ration est consommé par les chiens. Reste l?option du ciblage. Une étude qu?on a réalisée en 1984 a démontré qu?il n?y a pas une formule qui soit équitable. En l?absence d?une méthode de ciblage appropriée, je dis : soit on donne à tout le monde soit on ne donne à personne. Notre humanisme premier exige qu?on prévoie un budget social. La construction nationale ne peut se faire si le soubassement social est menacé. Ce qui me pousse à soutenir que Maurice doit rétablir le pouvoir d?achat en donnant une compensation. Est-ce que le pays a la capacité de payer ? Il ne faut pas oublier que la situation était plus pénible en 1983.
● Est-ce à dire que nous avons d?autre choix que la rigueur ?
Il y avait un temps où nous n?avions pas de choix. Mais dire aujourd?hui qu?on doit emprunter en devises lourdes à des taux commerciaux pour combler le déficit budgétaire ne tient pas. Ce sont des dettes qui devront être remboursées par nos enfants. Ce sont des dettes contractées avec des conditions qui ne recueillent nullement un consensus.
● Que faire dans ce cas ?
On ne contrôle pas sa vie mais on peut contrôler la perception des événements. Le pire des obstacles est une opportunité. Or, le pays est déprimé alors qu?il n?y a aucune raison à cette déprime. ?Kan ou apel mofinn, mofinn fini par arive? ?
En 1982, c?est le retour de la confiance qui a changé les choses. Toute pensée qui atteint une masse critique devient une réalité, que cette pensée soit bonne ou mauvaise. Aujourd?hui, il n?y a pas de crise économique. La population peut retrouver la confiance qui lui permettra de reprendre son destin en main.
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