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Violence : dédramatiser mais aussi faire front
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Violence : dédramatiser mais aussi faire front
Les colonnes des journaux évoquent quotidiennement les cas de violence. Sur les ondes des radios, les auditeurs expriment leur haut-le-c?ur. Les images déferlent sur les écrans de télévision, donnant à voir un monde où le péril est à chaque coin de rue. La violence, sous toutes ses formes, est omniprésente. À Maurice, à intervalles réguliers, on semble découvrir le phénomène. Et la société exprime son exaspération. Ce sont de tels simplismes qui nous confinent dans une lecture approximative des fléaux liés à la violence. Comment dès lors échapper à la violence? Avant de répondre à cette question, il importe de procéder à un relevé de ses différentes expressions.
La violence contre la femme et l?enfant est la plus médiatisée, celle qui prend pour victimes les plus vulnérables. Les actes de violence contre eux sont désormais rendus publics un peu plus souvent. Les observateurs font aussi remarquer que les délits liés à la drogue et à la délinquance sont les plus nombreux. Les meurtres, malgré un pourcentage relativement faible, restent une préoccupation majeure. ?Nous sommes tous d?accord sur le constat. Et lorsque la violence atteint un seuil au-delà de l?acceptable, comme c?est le cas actuellement à Maurice, il faut sortir des lectures figées et identifier de nouvelles pistes pour régler le problème?, souligne Shyam Reedha, président de Terre de Paix, fondation pour l?enfance.
Si Maurice n?est pas épargnée par les formes ?classiques? de violence, par contre, elle est encore à l?abri de ses manifestations plus sophistiquées et gratuites. Elle ne connaît pas encore le crime organisé, la provocation raciste ou encore le happy slapping (agressions filmées sur téléphones portables) ou d?autres formes de délinquances sexuelles, même si la pornographie juvénile sur portable a fait son apparition.
Pourtant, les observateurs sont unanimes à reconnaître que le pays a pris une pente dangereuse. Des verrous sautent et des comportements deviennent inexplicables. Des enfants violés. Des crimes crapuleux pour quelques dizaines de roupies. Des agressions passionnelles qui se multiplient. Le pays se réveille en plein naufrage mais le phénomène n?est pas nouveau. ?C?est vrai qu?on a l?impression qu?il y a de plus en plus d?actes de violence?, note le sociologue Ibrahim Koodoruth.
Un accompagnateur qui travaille avec des jeunes aux comportements déviants souligne une rupture entre leur langage et le discours convenu des adultes. ?Certains jeunes s?expriment à travers la violence. Ils y trouvent un exutoire à leurs frustrations. Ils franchissent plus facilement les limites de l?interdit. Et ils ont un code entre eux que les adultes ne connaissent pas.?
De la même manière, un agent de l?ordre nous confie qu?il ne voit pas d?autre forme de ?dialogue? possible avec des récidivistes que celui de la violence. Un gardien de prison, lui, nous explique que certains ?abonnés? ont développé un mode de vie qui exclut la vie en société. D?où des actes de violence pour retrouver le monde carcéral. Au lieu d?être une sous-classe dans la société, ils choisiraient de vivre dans l?univers banni du pénitencier. Comment expliquer ces comportements?
Le diagnostic est plutôt connu. C?est devenu un catalogue de clichés. A chaque fois qu?on doit parler de violence, la ?doxa? (opinion) s?empresse d?évoquer la perte des valeurs, la crise des institutions, l?absence de role-models, la déliquescence de la structure familiale, une école en déphasage? Ce choix en dit long sur nos capacités à surmonter les lieux communs.
Pourtant, un tel exercice s?impose désormais. ?Il faut sortir des clichés, cesser d?embellir le passé ou encore crier à l?érosion des valeurs?, confirme le prêtre et sociologue Alain Romaine. ?Notre société est à la recherche de quelque chose?, dit, pour sa part,
Mgr Ian Ernest. Avant de tenter de cerner cette quête, il est approprié de rappeler que les facteurs socio-économiques poussent, dans une grande mesure, à la violence surtout chez les plus démunis. ?A partir des années 90, on est passé de l?être à l?avoir. On exprime la frustration de ne pas avoir et cela entraîne une perte du sens de l?être. La restructuration sociale en cours crée une situation de manque pour un nombre croissant de citoyens. Et c?est connu que l?autre voie de dégagement à l?impuissance, c?est la violence?, explique Ibrahim Koodoruth.
Provocation
Les signes ostentatoires de richesse sont vécus comme une provocation et l?état de manque chronique a une fonction dépréciative. C?est la raison pour laquelle la politique économique, qui ne cherche à combattre la misère que pour préserver la paix sociale, a peu de chance de réussir. C?est en cela que le capitalisme financier est cause de pauvreté économique. ?Le sens de la solidarité est le plus grand défi de la société contemporaine?, dit Ibrahim Koodoruth.
Sortir des clichés donc. C?est un impératif. Car, comme l?explique Alain Romaine, cela pourrait être un ?réflexe paralysant?. Il faut ramener les faits à leur juste perspective. ?Dans une société, il y a toutes sortes de différences. Les rapports sociaux sont donc tendus et il y a plus de violences et de tensions sociales. Il s?agit de savoir comment on les gère et les fait sortir par d?autres canaux que la violence?, affirme Alain Romaine. Les valeurs, la morale collective, la loi, les institutions publiques et religieuses, les médiateurs, les loisirs? Autant de canaux pour évacuer la violence.
Le moyen le moins violent d?en sortir, c?est à travers la parole rationnelle. La société propose généralement des lieux symboliques d?échanges verbaux pour évacuer la violence. Le Parlement, les gradins des stades, les lieux de culte, les médias... sont des espaces qui légitimisent la parole de révolte dans un cadre coercitif. ?Il existe des processus et des structures sociaux pour qu?on puisse gérer nos pulsions. La société crée des lieux pour évacuer la violence ne serait-ce que de manière symbolique. Et la parole est la possibilité la moins fulminante de dire les choses?, confirme Alain Romaine.
On ne peut encore parler de violence comme une culture à Maurice. Mais une sous-société se développe à vitesse vertigineuse. Aujourd?hui, la société de l?information la rend plus visible. Mais aussi la légitimation des concepts qui étaient encore très abstraits il y a quelque temps. L?un d?eux est celui des droits humains. Les violences deviennent plus visibles parce qu?il existe plus d?espaces pour les exposer mais ils provoquent aussi plus de rejet parce qu?il y a un éveil aux droits humains. ?L?inceste, le viol des enfants, la violence contre les femmes? Ces crimes ont toujours existé. Mais le fait que nous soyons éveillés aux droits humains leur donne une autre dimension. C?est à cette condition que la révolution devient culturelle et identitaire et s?opère au niveau de la civilisation. C?est ce qui permet que ce qui était la norme devient enfin anormal?, fait ressortir Lindley Couronne, porte-parole de la branche mauricienne d?Amnesty International.
POINTS DE VUE
Délinquance juvénile : quelles solutions?
■ Une approche spontanée mais une réflexion profonde. Telle est la démarche que préconise le président de Terre de Paix en parlant de la délinquance juvénile. L?association qui accueille les jeunes sait que c?est le sentiment de rejet qui les pousse à sombrer dans la violence. Ce rejet se vit au niveau de la structure familiale et de l?école d?abord. ?La famille et l?école sont des structures de base de la société. Ces instances démontrent aujourd?hui des faiblesses. La solution n?est pas seulement macro-économique. On est arrivé au point où il faut reconnaître que c?est une affaire de tout le monde?, fait remarquer Shyam Reedha, président de Terre de Paix. 266 cas de violence et d?abus sur les enfants rien que pour la période de janvier à juillet 2006, 1 000 divorces pour 10 000 mariages par an, quelque 5 000 enfants à risque? Les chiffres sont alarmants. Trois facteurs, précise Shyam Reedha, poussent les jeunes à la délinquance : le manque d?attachement familial, le sentiment d?être abandonné et le fait d?être victimes de violence. ?En arrivant chez nous, ils expriment surtout de l?amertume et nous devons procéder à un travail de resocialisation?, explique le président de Terre de Paix. Pour cela, il faudra rétablir le dialogue avec une certaine jeunesse. Et pour être efficaces, il faudra, assure Shyam Reedha, avoir des structures de suivi dans les quartiers et écoles à risque. ?J?interpelle tout le monde pour dire non à la violence chez les jeunes et nourrir une conscience sociale?, conclut notre interlocuteur.
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