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Vijaya Teelock : « L?Aapravasi Ghat est unique au monde »

16 juillet 2006, 00:00

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Pourquoi l?inscription de l?Aapravasi Ghat au Patrimoine mondial est-elle une victoire pour Maurice ?

L?Aapravasi Ghat est le symbole d?un nouveau système économique après l?esclavage, à savoir, le système capitaliste. Contrairement à ce que l?on croit, plutôt que d?aller vers une structure favorisant la liberté, les Anglais ont entrepris de remettre en place un système d?exploitation proche de l?esclavage. C?est dans cette logique qu?ils ont emmené ces immigrés par le biais d?un contrat qu?ils ne pouvaient rompre. Autrement, les sanctions étaient lourdes, entraînant même des peines de prison.

En outre, le site de l?Aapravasi Ghat comme dépôt d?immigrants est unique au monde. Nous avions relevé treize autres sites à travers le monde, mais l?Aapravasi Ghat reste le seul dépôt d?immigrants de cette ampleur, ayant accueilli plus d?un demi-million de personnes.

Quels sont les arguments mis en avant par Maurice pour défendre ce dossier ?

La structure elle-même est unique au monde et c?était là le point tangible. Mais je pense aussi qu?il faudrait féliciter le ministre de la Justice pour son discours qui a mis en exergue la symbolique du site. Les membres du comité ont été particulièrement sensibles à cela et le représentant du Kenya a fait un discours rempli d?émotion en faveur de l?Aapravasi Ghat. Ces deux discours ont complètement changé l?atmosphère du comité, avant que l?ambassadrice de l?Unesco n?évoque la dimension culturelle du site et les valeurs qui y sont associées.

Vous avez longtemps milité pour que ce site soit reconnu. Quelles ont été les étapes marquantes menant à cette consécration ?

En 2002, nous avons commencé à faire des recherches archéologiques. Auparavant, on n?attribuait pas de valeur archéologique au site, jusqu?au moment où l?on a découvert des structures anciennes et que les ruines ont commencé à dévoiler leurs secrets. À ce moment, on a réalisé qu?il y avait là plus qu?un lieu de mémoire.

Par la suite, après de nombreuses recherches, nous avons réalisé que le site était unique au monde. Notre conception a complètement changé quand nous sommes tombés sur les archives relatives à l?Aapravasi Ghat qui l?érigeaient comme le symbole d?un nouveau système économique. Et nous avons compilé le dossier à partir de ces éléments.

Que reste-t-il à faire pour compléter le projet ?

Maintenant, il nous faudra le concours de plusieurs institutions. Nous avons déjà préparé les plans de l?aménagement de l?Aapravasi Ghat et il faudra maintenant que tout soit avalisé. Par exemple, nous aurons besoin des facilités de parking, d?accueil et surtout la formation des heritage guides. Nous disposons d?un personnel pour présenter le site à un public local, mais maintenant il nous faudra des heritage guides pour mettre en exergue un patrimoine mondial, et c?est complètement différent dans la formation. L?entretien du site dépend de nous, mais l?aménagement des alentours et d?une zone protectrice autour de l?Aapravasi Ghat revient à d?autres institutions, surtout face aux problèmes de circulation, etc.

Pensez-vous que l?Aapravasi Ghat pourrait aider à faire décoller un tourisme culturel qui est quasiment inexistant ?

Le tourisme culturel prend une ampleur de plus en plus importante dans le monde à l?heure actuelle. À Port-Louis, toute la zone Est, qui date du XVIIe et du XIXe siècle est remplie de bâtiments historiques. Il existe un énorme potentiel pour développer un parcours historique dans cette région, qui comprend aussi Chinatown. On pourrait essayer de recréer cette atmosphère du XVIIIe siècle.

Malgré cette consécration, beaucoup de Mauriciens ne s?identifient toujours pas à l?Aapravasi Ghat. Comment comptez-vous leur faire prendre conscience de sa valeur historique et culturelle ?

Je pense que le fait que l?Aapravasi Ghat a été décrété Patrimoine mondial fera réfléchir beaucoup de sceptiques. Peut-être qu?ils essaieront de comprendre à présent. Mais je dois préciser que le nombre de visiteurs que nous avons accueillis a triplé en trois ans. Nous avons effectué des campagnes de sensibilisation dans les écoles, et l?intérêt que portent les jeunes est vraiment encourageant. En ce sens, je ne pense pas que cela soit vrai de dire qu?on ne s?intéresse pas au site. Il y a aussi les Senior Citizens qui viennent le visiter chaque jour.

Et quid du Morne ?

Bien sûr, nous pouvons aspirer à autant de sites inscrits au Patrimoine mondial, mais on n?a droit qu?à une soumission par an. Auparavant, il n?y avait pas de limites pour les soumissions auprès de l?Unesco. Mais maintenant, les pays sont limités à un site culturel et un site naturel. Je ne connais pas vraiment le dossier du Morne, mais je pense que cela tombe aussi dans la catégorie culturelle.

Pensez-vous que ces lieux historiques doivent obligatoirement entrer dans le Patrimoine mondial pour que l?on se rende compte de leur valeur ?

Il me semble que nous sommes plus réceptifs lorsque ce sont des étrangers qui nous disent que l?on fait du bon travail. Les Mauriciens n?accordent pas d?importance lorsque c?est nous qui faisons le travail. Je crois que nos compatriotes ne font pas confiance à la capacité de leurs pairs. Il y a toujours cette conception qu?un étranger peutfaire mieux.

Propos recueillis par A. B.

QU?EST-CE QUE LE PATRIMOINE MONDIAL ?

Le Patrimoine mondial comporte 830 sites constituant le patrimoine culturel et naturel que l?Unesco considère comme ayant une valeur universelle exceptionnelle. Ces biens comprennent 644 biens culturels, 162 naturels et 24 mixtes situés dans 138 États. L?identification, la protection et la préservation du patrimoine culturel et naturel à travers le monde font l?objet d?un traité international intitulé Convention concernant la protection du Patrimoine mondial, culturel et naturel, adopté par l?Unesco en 1972.

L?événement qui a suscité une prise de conscience internationale particulière a été la décision, en 1959, de construire le barrage d?Assouan en Egypte, ce qui aurait inondé la vallée où se trouvaient les temples d?Abou Simbel. L?Unesco décide alors de lancer une Campagne internationale à la suite d?un appel des gouvernements égyptien et soudanais. La campagne a coûté environ 80 millions de dollars, ce qui a démontré l?importance d?un partage des responsabilités entre pays pour préserver les sites culturels exceptionnels.

Ce succès a été suivi d?autres campagnes de sauvegarde, notamment pour sauver Venise et sa lagune (Italie) et les Ruines archéologiques de Mohenjo Daro (Pakistan) et pour restaurer l?Ensemble de Borobudur (Indonésie). Par conséquent, l?Unesco, avec l?aide du Conseil international des monuments et des sites (Icomos), a amorcé la préparation d?un projet de convention sur la protection du patrimoine culturel.

Ainsi, depuis la semaine dernière, l?Aapravasi Ghat a été élevé au même rang que le Palais et parc de Versailles ou le Mont-Saint-Michel en France, le Taj Mahal en Inde, ou encore la Statue de la Liberté aux États-Unis, aux yeux du comité du Patrimoine mondial. Un avantage majeur de la ratification, en particulier pour les pays en développement, dont Maurice, est d?avoir accès au Fonds du patrimoine mondial. Chaque année, environ quatre millions de dollars sont alloués pour aider des États à préserver et promouvoir des sites du Patrimoine mondial.

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