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Une sonnette d?alarme nommée Rodrigues
Mgr Jean Margéot publie un document de réflexion appelé à faire date dans l?histoire de Rodrigues. L?évêque de Port -Louis tire la sonnette d?alarme : l?homme rodriguais est en train de perdre ses valeurs, de se dégrader, de perdre son identité, son âme. Il devient un assisté. Il réclame un Homme Nouveau pour Rodrigues.
Cette île connaît une évolution accélérée. Des changements se multiplient dans plusieurs domaines. Plusieurs aspects de la vie rodriguaise se politisent à toute vitesse. Elle est entraînée vers une consommation parfois effrénée. Certains changements sont irréversibles. D?un autre côté, il peut être malsain de s?accrocher coûte que coûte au bon vieux temps. Un colloque en 1979 permet aux Rodriguais de dire ce qu?ils pensent des changements en cours dans leur île natale. Leur constat est accablant : le Rodriguais est en train de devenir un mendiant. La société rodriguaise devient matérialiste. Elle se laisse dominer par l?argent.
Jusque la décennie 1970, le Rodriguais vit dignement de la pêche, de l?agriculture et de l?élevage. De 1973 à 1978, son île souffre cruellement d?une sécheresse chronique. Le travail de relève s?intensifie pour devenir peu à peu la règle. En 1976, on fait savoir que les travailleurs de relève deviendront des ?casual labourers? au bout de cinq ans et des fonctionnaires à part entière, deux ans après. En une décennie, une nation de citoyens travaillant fièrement à son compte devient une de fonctionnaires à près de 90 %. L?initiative privée est conséquemment étouffée dans l??uf. Une nation de décideurs devient une d?exécutants serviles. Le Rodriguais arrive même à perdre le goût de l?effort et de la productivité. Il se coule dans une mentalité d?assisté.
Hier, les rares fonctionnaires mauriciens prenaient la peine de consulter les forces vives rodriguaises, sachant la valeur inestimable de leurs conseils. Désormais Maurice décide, le plus souvent de Port-Louis, et Rodrigues se contente d?obéir même si les instructions mauriciennes vont à l?encontre du développement harmonieux de cette île et de ses habitants. Port-Louis refuse de mettre sur pied un ?Island Council? promis de longue date. Le Rodriguais peut de moins en moins s?identifier comme un citoyen mauricien à part entière.
Depuis la campagne électorale de 1976, la population rodriguaise est divisée sur le plan politique. Ce système tend aussi à inciter certains individus à faire passer leur parti avant leur pays. Il y a aussi la tentation de l?autoritarisme et de l?abus de pouvoirs. De nouvelles formes de discrimination créent des situations d?injustice et de frustrations jusqu?alors inconnues. ?La noble tradition rodriguaise d?entraide est blessée et n?opère plus comme jadis?.
De 1972 à 1980, la consommation de rhum passe de 15 000 bouteilles à 150 000, soit une augmentation de 1 000 %. Non seulement rien n?est fait pour éradiquer ce fléau mais le gouvernement autorise que le nombre de tavernes augmente entre-temps de 46 %. L?imposition à Rodrigues des prix fixés décourage la production agricole et suscite des pénuries inconnues précédemment. De nouveaux règlements, inappropriés à Rodrigues, renforce arbitrairement le rôle des commerçants et des autres intermédiaires.
L?évêque de Port Louis appelle de tout son c?ur pastoral l?avènement d?un Rodriguais Nouveau, capable de se tenir sur ses deux jambes, un Rodriguais sel de son île, levain de sa pâte, maître de son destin national, bâtisseur de son Histoire. Il a le courage de refuser le fatalisme sous toutes ses formes. Il sait refuser l?indignité de la mentalité d?assisté, développer son sens patriotique, travailler en équipe avec les autres, refuser l?infantilisme incitant à tout attendre d?un coup de baguette que seul pourrait donner le gouvernement. Le Rodriguais debout sait dépendre de lui-même. Il refuse par exemple la chute spectaculaire dans l?exportation de l?oignon et du poisson salé. Elle passe de 574 à 120 tonnes et de 161 tonnes à 75 tonnes respectivement. Le Rodriguais Nouveau a le courage de revenir à la pêche et à la terre, avec tous les sacrifices que cela exige. La libération de l?Homme Rodriguais passe par le chemin des sacrifices.
L?évêque de Port Louis conclut son document de réflexion en rappelant cette vérité première qui veut que les structures de la société sont faites pour servir l?Homme et non pour l?asservir, ni le desservir. En toutes choses, elles doivent respecter la dignité de l?Homme et de sa famille et promouvoir sa liberté. Il faut encore ?rodriganiser? au maximum les décisions prises à Maurice et les règlements décrétés en conséquence.
La question qui se pose, 25 ans après, est celle-ci : la situation décrite ci-dessus s?est-elle améliorée ou dégradée depuis à Rodrigues. Seuls les Rodriguais peuvent y répondre.
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