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Une réformatrice venue de l’Est

24 septembre 2005, 20:00

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Née il y a cinquante et un ans, à Hambourg, dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Ouest, la « Maggie Thatcher d’outre-Rhin » a grandi derrière le rideau de fer, dans l’ancienne République démocratique allemande (RDA). C’est après la chute du mur de Berlin, fin 1989, que son « destin national » commence à prendre forme. Dès 1991, elle est ministre dans le gouvernement de l’Allemagne réunifiée. Moins de dix ans plus tard, en 2000, sa ténacité à toute épreuve alliée à des circonstances adéquates lui permet de chausser les bottes de son mentor politique, Helmut Kohl. La petite Ossie – comme on appelle familièrement les personnes originaires de l’Est – devient présidente du Parti chrétien-démocrate et se retrouve en position de briguer la magistrature suprême du pays.

Près de quinze ans après l’écroulement du rideau de fer, l’Allemagne voit ainsi surgir une personnalité dont l’histoire incarne à la fois l’ancienne division du pays et la volonté d’en surmonter les conséquences. Face à un Gerhard Schröder, élevé sans père dans le chaos de l’après-guerre et qui a permis à l’Allemagne de se regarder à nouveau en face, Angela Merkel veut être celle qui redonnera aux Allemands, de l’Est comme de l’Ouest, un moral de gagneur.

Elle n’échappe pas au bouillonnement politique</B>

Depuis qu’elle est apparue sur l’échiquier politique allemand en se dressant contre un Helmut Kohl, dont la stature continue d’écraser l’Union chrétienne-démocrate (CDU), l’image – mi-sardonique, mi-admirative – de Jeanne d’Arc lui colle à la peau. En 1999, « Angie » exigeait dans une tribune au Frankfurter Allgemeine Zeitung, le grand quotidien de la droite, que l’ancien chancelier assume ses responsabilités à l’égard du parti. « Il faut », lançait-elle, qu’il réponde à la justice sur les fonds secrets qu’il admet avoir illégalement reçus entre 1993 et 1998.

Le « grand » Helmut Kohl l’avait faite ministre – de la Famille et de la jeunesse en 1991, de l’Environnement, en 1994. Dans la foulée de la défaite de 1998, elle devient secrétaire générale du parti, mais n’a pas encore de contour précis dans l’opinion. Elle reste celle que le vieux mentor appelait das Mädchen, la « jeune fille », la gamine. Élue députée dès les premières élections de l’après-réunification, Angela Merkel n’était, jusque-là, qu’une discrète conseillère adjointe de presse pour Lothar de Maizière, chef chrétien démocrate du premier – et dernier – gouvernement démocratique d’une RDA qui n’avait plus que quelques mois à vivre.

Brillamment diplômée de physique à l’université Karl-Marx de Leipzig, en 1978, Angela Merkel est engagée à l’Institut central de physique et chimie à l’Académie des sciences de Berlin-Est, le meilleur de la recherche est-allemande. Huit ans plus tard, elle y passe un doctorat sur les réactions des particules élémentaires de l’hydrogène.

La chute du mur, « Angie » l’aura vécue dans une de ces confortables niches que l’Allemagne de l’Est finissante réservait à qui pouvait encore lui être utile. Même si elle ne participait pas activement au système. Elle n’a d’ailleurs jamais revendiqué la moindre activité dans les mouvements d’opposition qui fleurissaient alors en RDA, notamment dans les milieux protestants auxquels elle appartient. Elle n’a pas non plus participé, en octobre 1989, aux manifestations contre le 40e anniversaire de la RDA, dont la répression brutale fut à l’origine, deux semaines plus tard, de la chute d’Erich Honecker, le patron du Parti socialiste unifié (SED). À l’en croire, Angela ne s’est jamais sentie partie prenante du système.

Née à l’Ouest, elle est arrivée à l’Est âgée de trois semaines. Son père, Horst Kasner, est pasteur. Il avait décidé d’exercer « par sens du devoir » dans la partie communiste de l’Allemagne. Pour ne pas abandonner les Allemands de l’Est à leur sort. Mais aussi, sans doute, par conviction politique. Aujourd’hui encore, le père et la fille ne semblent pas sur la même longueur d’ondes. Angela aura, en tout cas, vécu une enfance agréable, au milieu de la nature et loin du monde, dans cette belle région de l’Uckermark chantée par Theodor Fontane, le grand écrivain berlinois du xixe siècle.

À cette époque, la petite Kasner se partage entre deux mondes. La maison familiale d’abord, un îlot de liberté, de discussions et de contacts avec l’Ouest, grâce à la famille de Hambourg et, notamment, aux réseaux de l’Église. Là, on est loin des réalités de la « patrie socialiste » chantée à l’école : Angela doit apprendre, déjà, à composer. Ses parents la laissent rejoindre des organisations communistes, les « pionniers » puis les FDJ, les jeunesses communistes. Elle s’arrange comme elle peut de cette dualité.

Pour échapper à la suspicion, elle s’efforce de ne pas se faire remarquer. Elle apprend le conformisme et la discrétion. Elle n’entrera jamais au parti proprement dit. Mais quand la RDA disparaît, elle est encore chargée de la culture dans sa section FDJ de l’Académie des sciences. Sa vie est bien réglée : elle voyage beaucoup dans les pays de l’Est, notamment en Russie, dont elle maîtrise la langue.

Comme toutes les jeunes Ossies, elle s’est mariée très tôt, en 1977. C’est la fin de ses années universitaires. Ulrich Merkel, dont elle se séparera après quatre années de mariage mais dont elle conserve le patronyme, était, comme elle, un scientifique. Divorcée, sans enfant, elle épousera, fin 1998, Joachim Sauer, physicien de l’Est lui aussi, après être devenue secrétaire générale de la CDU.

Lors de la chute du mur, à l’automne 1989, la jeune femme de 35 ans n’échappe pas au maelström qui emporte le régime communiste. C’est une époque de grand bouillonnement politique. Angela Merkel hésite. Elle ne se sent aucune affinité avec les sociaux-démocrates renaissants de l’Est. Pas plus qu’avec le mouvement Neues Forum, qui aura, pendant quelques semaines, le vent en poupe, et dont elle n’apprécie guère, dira-t-elle, le côté « démocratie de base » ; quant à la CDU locale, elle a collaboré avec le Parti communiste, alors, pas question !

« Angie » jette son dévolu sur un autre petit parti, Demokratisches Aufbruch, qui se réclame, lui aussi, de racines chrétiennes. On la voit beaucoup circuler dans l’« immeuble de la démocratie » mis à la disposition des nouvelles formations politiques au coeur de Berlin-Est, sur la Friedrichsstrasse. Elle tient des permanences de presse dans un obscur bureau.

<B>Une fantaisie d’Helmut Kohl</B>

Angela ne se contentera pas d’un rôle passif. Dans le débat qui oppose le Premier ministre, défenseur autodésigné des intérêts de la RDA mourante, et son principal négociateur, le secrétaire d’état Günther Krause, partisan d’une réunification rapide aux conditions ouest-allemandes, la jeune Merkel, selon Jacqueline Boysen, l’une de ses biographes, « prend fermement position » pour ce dernier. Elle ne changera jamais de ligne.

Très vite, elle se présente non pas comme une Allemande de l’Est en mission, mais – nuance – « comme une politicienne pour toute l’Allemagne avec des racines est-allemandes ». Au grand regret des stratèges chrétiens-démocrates, à l’Est, beaucoup d’électeurs ne la reconnaissent pas comme une des leurs. Mais, c’est aussi parce qu’elle se voit comme « un produit de la réunification » qu’elle réussira à s’imposer à l’Ouest. Son ambition vaut pour toute l’Allemagne. Elle veut redonner du sens aux valeurs qu’elle juge « essentielles » : liberté, volonté d’entreprendre.

« Dans la concurrence des valeurs de base, nous devons aujourd’hui réaffirmer la signification de la liberté, explique-t-elle dans un livre d’entretiens paru en 2004. Nous ne devons pas oublier nos racines libérales.

À celles-ci appartiennent l’autonomie de l’individu, la concurrence, la responsabilité individuelle, et beaucoup d’autres choses encore. De tout cela, ces dernières années, nous avons plutôt manqué. »

Au fond, Angela Merkel a beaucoup de points communs avec les nouveaux dirigeants de l’Est européen. Sur le plan extérieur, elle a aussi ce besoin de rechercher la proximité avec les États- Unis. Elle s’opposera d’ailleurs avec véhémence à la politique irakienne du chancelier Schröder, à son hostilité à l’invasion américaine, à son alliance avec Paris et Moscou. « Angie » veut renouer avec la tradition chrétienne-démocrate : faire l’Europe sans heurter Washington.

Mal à l’aise face aux télévisions, la présidente de la CDU a bien été obligée de se couler dans le moule, d’accepter les services de conseillers esthétiques, d’apprendre à affronter les caméras. Face à Gerhard Schröder, elle a vaillamment tenu sa place dans leur débat télévisé. Le courage est l’une de ses grandes vertus.

Ses principaux atouts restent ce subtil mélange de conviction et de sincérité – frôlant parfois la naïveté –, une grande capacité à tenir bon. « On la sous-estime souvent, relève Michel Barnier, qui l’a pratiquée dans les conseils européens quand tous deux étaient ministres de l’environnement. Mais elle sait ce qu’elle veut, et négocie avec beaucoup de fermeté. »

Sous-estimée, elle l’aura été constamment par tous ceux qui ne voyaient en elle qu’une fantaisie d’Helmut Kohl, soupçonné de l’avoir soutenue parce qu’elle était une femme venue de l’Est, et qu’elle ne pouvait lui faire ombrage. Angela Merkel a patiemment atten-du son heure. La démission de Lothar de Maizière, fin 1991, l’a propulsée, à 37 ans, à la vice-présidence de la CDU. Le scandale des fonds secrets du parti lui a ouvert les voies de sa direction. Elle est la seule à pouvoir « tuer le père », affranchir son parti de la tutelle d’Helmut Kohl.

Soupçonnée d’aucune combine, elle saura apparaître comme « la » sauveuse d’un parti, alors en pleine débâcle.

En avril 2000, le congrès d’Essen l’élit avec un score quasi soviétique : 96 % des voix ! Ce ne sera pas assez pour imposer sa candidature à la chancellerie. Les préventions des grands ténors sont encore fortes. Elle passe son tour, laisse Edmund Stoiber, le ministre-président de Bavière, porter les couleurs de la formation qu’elle dirige. C’est alors un échec… dont elle a su se relever, pour se présenter à nouveau aux élections de 2005.

<B>@ 2 005 Le Monde –

Henri de BRESSON – Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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