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Une question de vie avant tout
585 000, c?est le nombre de femmes qui meurent chaque année, suite à des complications dues à la grossesse et à l?accouchement dans le monde, selon les chiffres de l?Organisation mondiale de la santé. Afin de protéger la vie de ces femmes, 98 % des pays dans le monde autorisent l?avortement thérapeutique. Maurice reste encore parmi ces 2 % de pays où l?avortement est strictement interdit par la loi malgré que la mortalité maternelle soit également une réalité dans le pays.
Pourtant, le ministre de la Santé, Satish Faugoo, lors d?une question parlementaire mardi, a laissé entendre que dans des circonstances spécifiques, la mise à terme de la grossesse peut être décidée au cas par cas, suite aux recommandations d?un medical board instauré ponctuellement.
En effet, il semblerait qu?une femme pour qui la grossesse présente un danger pour sa vie, sera référée par son médecin traitant à ce medical board. Board qui se réunira par la suite pour considérer le cas et prendre une décision. ?Le board ne recommande pas l?avortement mais avise la personne concernée et lui laisse la décision, en pleine connaissance de cause?, précise le Dr Gopee, chief medical officer. Et il semble que de tels cas se soient déjà présentés.
Maurice avait effectivement déjà déclaré en réponse aux recommandations faites par le comité de la Convention sur l?élimination de toutes les formes de discriminations à l?égard des femmes (CEDAW) en août 2006 que : ?Dans les cas où la vie de la mère est en danger et dans ceux de viol, d?inceste ou de risque de maladie du f?tus, un avis récent des services du Procureur général déclare que, lorsqu?il a été attesté médicalement qu?une grossesse pose un danger clair pour la vie de la mère, le médecin traitant peut prendre toutes les mesures nécessaires pour sauver sa vie.?
Pour ou contre? dépassé
De plus, il y a été mentionné que depuis le 26 novembre 1997, les demandes d?avortement et l?autorisation d?interruption de grossesse ont été déléguées au ministère de la Santé et de la Qualité de la vie par le Bureau juridique de l?État, dans les cas où celui-ci juge que la vie de la mère est en danger et suivant les recommandations faites au ministre par un medical board.
À Maurice, depuis une cinquantaine d?années, le débat sur l?avortement revient périodiquement sur le tapis et reste stérile, opposant le pragmatisme des uns au dogmatisme des autres. Chaque religion et individu ont leurs propres croyances et convictions sur la question, mais le vrai débat n?est pas là. Il n?est pas question de mettre tout le monde d?accord, selon Vidhya Charan, executive director de la Mauritius Family Planning and Welfare Association (MFPWA). ?Ce débat est aujourd?hui dépassé. C?est une question de santé publique et de droits humains?, insiste-t-elle. Ainsi, quels que soient les convictions et choix philosophique, religieux ou moral de chacun, on est bien placé à Maurice pour savoir qu?il est important de tolérer la différence et de vivre sainement cette multi-religiosité et multi-culturalité qui font partie intégrante de notre société.
Le ministre Faugoo encourage le débat et a également déclaré lors de la question parlementaire de mardi que la légalisation de l?avortement est une question de droits humains, mais aussi de santé publique. Il ajoute que cette question sensible va au-delà des perspectives légales et médicales, les croyances religieuses et morales de chacun devant être prises en compte.
Comme il a été souligné durant le débat organisé par la MFPWA le 8 mars dernier autour de la question ?Women?s right to safe abortion : Who cares ??, que l?avortement soit légal ou non, les femmes qui ont décidé de se faire avorter le font et ont les moyens d?y parvenir ! Il faut regarder en face notre société et les problèmes qui la rongent. ?Il est temps d?arrêter cette hypocrisie et d?être pragmatique. Cette réalité existe, on ne peut pas le nier. Est-ce que de ne pas légaliser l?avortement et offrir des soins plus sûrs à ces femmes tout en sachant que c?est une réalité de notre société, n?est pas plutôt un meurtre ? C?est une discrimination envers ces femmes qui risquent leur vie?, confie une dame présente dans le public suite au débat de ce 8 mars.
En effet à Maurice, suivant les statistiques du ministère de la Santé, les hôpitaux publics ont eu à traiter 1 612 cas de complications dues à des avortements en 2004. Selon les estimations, un avortement sur dix connaît des complications, ce qui veut dire qu?en 2004, quelque 16 000 femmes ont avorté, sans compter les cas de cliniques privées, faits à l?étranger ou dans les arrières cours des docteurs qui sont passés sous silence. La MFPWA estime donc que le nombre d?avortements par an à Maurice s?élève entre 15 000 et 20 000, et ce, en toute clandestinité et bien souvent dans des conditions sanitaires pouvant mettre leur vie en danger.
Suite au dernier rapport présenté par Maurice, le comité CEDAW avait exprimé son inquiétude et avait recommandé ?d?envisager de revoir la loi sur l?avortement en cas de grossesse non désirée afin d?éliminer les dispositions punitives frappant les femmes qui se font avorter.? Le CEDAW a demandé à l?État ?d?accélérer les travaux du ministère de la Santé et d?autres entités qui sont en train de réexaminer les circonstances dans lesquelles l?avortement pourrait être autorisé dans le pays.? Ainsi, le débat continue pour trouver un consensus.
Maya DE SALLE ESSOO
?Ça m?arrive d?envoyer des patientes à l?hôpital pour se faire avorter?
■ ?Je pense que dans le cas de malformations sévères, il faut autoriser l?avortement. Par exemple dans le cas de nano acéphalie, où le foetus n?a pas de cerveau ou si une femme a été irradiée par des rayons en faisant un scanner avant de savoir qu?elle est enceinte, il peut y avoir une malformation de l?enfant. Alors si je pense que je ne peux pas laisser la grossesse continuer, je réfère le cas de ma patiente à l?hôpital par une lettre afin qu?elle se fasse avorter. Cela m?arrive deux à trois fois par an d?envoyer des patientes à l?hôpital pour se faire avorter.?
?J?ai décidé d?avorter après avoir eu six enfants??
■ Lorsque Michelle (nom fictif) a appris, il y a trois mois, qu?elle était enceinte d?un 7e enfant, elle a tout de suite pris la décision de ne pas le garder. ?Avec six enfants déjà, je ne pouvais pas le garder !? Une décision qui tombait comme une évidence pour elle, bien qu?avant cette dernière grossesse, elle était contre l?idée d?avorter. Famille nombreuse, parents tous les deux actifs sur le plan professionnel, précarité économique et problèmes de santé lors de sa dernière grossesse, Michelle a de nombreuses raisons qui ont motivé son choix. ?Je ne peux pas recommencer avec un bébé. La dernière à quatre ans et puis la vie est dure. Je ne sais même pas ce que je vais faire avec mes six enfants.? Avant, Michelle avait tout le temps de s?occuper de ses enfants, mais aujourd?hui elle travaille. ?Je ne m?imagine pas retourner à la maison et être soutenue par mon mari.?
Alors pas de regret, Michelle assume son acte et sa décision, malgré les interdits. ?Bien sûr il faut de bonnes raisons. On ne peut pas avorter sans raison valable. Il faut aussi prendre ses responsabilités. Mais si une amie vient me voir et qu?elle est vraiment dans le besoin, je le lui conseillerai.? Avant de tomber enceinte, Michelle avait dû enlever ses implants contraceptifs contre lesquels elle faisait une mauvaise réaction. Elle a alors suivi les conseils de ses proches et essaya d?avorter par divers moyens tels que la prise de comprimés, de tisanes? ?J?avais peur avec les comprimés, je n?allais pas au travail au cas où ça descendrait d?un coup en chemin. Qu?est-ce qu?ils auraient dit au travail ! Mais il est resté là, il n?a pas bougé !? Ces différentes techniques ne fonctionnant pas, Michelle décida d?aller voir un médecin généraliste qui lui avait été recommandé.
?Je ne pouvais plus garder l?enfant après tout ce que j?avais pris. Il était urgent de faire l?avortement !? À peine 15 minutes et l?opération était faite. ?Il était gentil, attentionné, il m?a bien expliqué, puis c?était très propre, tout était bien stérilisé. Ça s?est très bien passé. J?ai repris le travail le lendemain. Je n?ai même pas eu mal au ventre.? Seul problème pour Michelle, ?c?est cher et illégal.? En effet, tout cela lui a coûté bien cher pour son maigre salaire : Rs 4 000 pour l?avortement. ?C?est ce que je gagne par mois, puis j?avais déjà dépensé beaucoup avant avec les comprimés, les tisanes etc.? De plus, le tabou et l?illégalité qui entourent ces pratiques laissent les gens agir dans l?ignorance.
?On ne sait même pas les doses qu?il faut pour les comprimés, puis les informations passent tellement mal de bouche à oreille qu?une dame m?avait même dit qu?il faut mettre le comprimé dans le vagin !?
Questions à Vidhya Charan, ?executive director? de la MFPWA
● Êtes-vous satisfaite de la façon dont s?est tenu le débat organisé par la MFPWA le 8 mars dernier sur le thème : ?Women?s right to safe abortion : Who cares ?? ?
Nous sommes satisfaits d?avoir pu organiser un débat réunissant des représentants des différents partis politiques, dont le ministre de la Santé, de la société civile et des gens ordinaires. On a eu une panoplie de personnes qui sont intervenues sur la plate-forme, avec différents points de vue. Et nous sommes aussi satisfaits que cela ait provoqué des débats.
● Quel était le but de cette plate-forme ?
Il y a 2 000 cas de complications post avortement par an. C?est une vérité et il faut faire face à cette réalité de la société mauricienne. On voulait arriver à un consensus pour régler ce problème d?avortement qui a lieu dans la clandestinité. Au lieu d?avorter dans l?illégalité, on veut que la femme puisse le faire dans des paramètres légaux et avec des personnes qualifiées, de façon sécurisée. Parler de légaliser ou non est un débat dépassé. Il faut comprendre ce problème et on espère que le gouvernement va venir avec des solutions pour aider ces femmes en détresse.
● Est-ce que le débat a évolué ?
Oui. Avant, tout tournait autour du fait de légaliser ou non l?avortement. Aujourd?hui, même les personnes opposées à l?avortement ont accepté l?existence de ce problème. De plus, les politiques ont pris position, ce qui n?était pas le cas avant. Et ils sont arrivés à un certain niveau de consensus dans le débat. La femme doit pouvoir décider. Il faut lui laisser le choix ainsi qu?à son partenaire. On ne peut pas imposer un choix à la personne.
Certains jeunes ont réagi un peu fort contre l?avortement, mais moi aussi à leur âge j?étais contre l?avortement. Je ne savais pas la réalité de la chose. C?est quand on travaille avec les gens sur le terrain qu?on réalise. Puis il y avait des personnes qui ont organisé des questions pour eux, un message de l?Action familiale avait circulé sur le net, mais on s?y attendait. Mais le plus important c?est qu?une fois qu?ils ont toutes les informations, il y a eu des changements de perception, d?attitude?
● Quelle est la prochaine étape ?
C?est de créer un Pro choice movement qui va réunir des organisations non-gouvernementales, des politiciens, des médecins, des juristes, entre autres, pour mettre en place un plan d?action reprenant les demandes de ce comité. Bien sûr, il faut aussi être actif au niveau de l?éducation à la contraception, la prévention, faire que la contraception soit plus accessible? Mais le problème continuera. Il ne sera pas totalement résolu.
Quand la grossesse représente un risque pour la femme enceinte
■ La femme enceinte peut souffrir de complications et la grossesse peut entraîner une maladie ou une invalidité à long terme. Selon un gynécologue: ?Chaque grossesse présente des risques pour la santé de la mère. Lorsqu?elle est jeune et en bonne santé, a priori, il n?y a pas de risques, mais elle n?est jamais à l?abri d?une rupture utérine, d?hémorragies ou d?une déchirure vaginale.?
Mais dans certains cas, la femme présente des antécédents et le docteur peut constater qu?une grossesse risque de pousser la santé de la mère à se détériorer.
?Des risques peuvent se présenter premièrement si la femme est cardiaque, ensuite si une tumeur cérébrale est diagnostiquée pendant la grossesse ou un diabète très déséquilibré?, explique le gynécologue. ?Dans le cas de la prise de certains médicaments, il faut également parfois attendre jusqu?à un an avant de tomber enceinte sans risque, tel que les médicaments contre le psoriasis?, explique-t-il.
Le 20 mars dernier, la Cour européenne des droits de l?homme a justement condamné la Pologne pour avoir refusé un avortement thérapeutique à une femme qui est devenue quasiment aveugle et invalide après son accouchement alors que la loi polonaise autorise l?avortement à condition qu?il existe ?une menace pour la vie ou la santé de la femme (...) attestée (...) par un médecin spécialisé dans la branche de la médecine dont relève le problème de santé qui touche cette femme?.
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