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Une histoire conceptuelle du politique ?
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Une histoire conceptuelle du politique ?
Pour une histoire conceptuelle du politique,
Pierre Rosanvallon, Editions du Seuil.
- Les apories, les limites et les déceptions de la démocratie.
Pierre Rosanvallon, titulaire de la Chaire d?histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France, est d?avis que c?est toujours dans les conditions de sa ?mise à l?épreuve? qu?on peut décoder le politique. C?est pour cette raison, écrit-il, que son travail prend comme objets privilégiés les inaccomplissements, les fractures, les tensions, les limites et les dénégations qui dessinent l?image en creux de la démocratie.
Pour PR, une aporie structurante de la démocratie, ce qu?il appelle une ?contradiction de forme?, n?a pas été assez étudiée : celle de la question des rapports entre la démocratie et le temps. Pour comprendre la démocratie à partir de l?étude de ses apories, PR explore donc la tension entre le temps-ressource et le temps-contrainte : «Le temps de la démocratie apparaît ainsi susceptible d?un double déphasage : trop immédiat pour le souci du long terme, trop lent pour la gestion de l?urgence. Dans les deux cas, la pertinence de l?idée de volonté générale se trouve interrogée.»
PR se penche également sur la crise permanente du langage politique. Citant Camille Desmoulins qui disait que le caractère de la République, c?est d?appeler les hommes et les choses par leur nom, PR ajoute que l?idéologie est au contraire la manifestation la plus évidemment perverse d?un divorce calculé ou consenti entre les mots et les choses. Dans ce sens, l?historien du politique rejoint le romancier et le poète ? des professionnels de l?exploration des mots ? dans le même mouvement de déchiffrement du langage.
L?histoire du politique, précise PR, ne se penche pas seulement sur les apories de la démocratie, mais aussi sur ses limites et ses bords. «C?est dans ses moments de basculement, dans ses points de rebroussement, que la question de la démocratie est à chaque fois éclairée dans sa brutale nudité.» PR rappelle que d?Hannah Arendt à Claude Lefort, la pensée du politique a connu un renouveau, des années 1950 aux années 1970, par l?analyse du totalitarisme. «L?originalité de ces auteurs a été de montrer que les régimes concernés devaient être compris comme des formes déréglées de la modernité démocratique, comme une sorte d?accomplissement négatif. Le moteur de l?entreprise totalitaire dérive de cette prétention de faire exister un pouvoir totalement confondu avec la société, absolument non dissocié d?elle. Le pouvoir totalitaire est pour cette raison commandé par une impérieuse logique de l?identification.» C?est ainsi que, dans certains pays totalitaires, le Parti transcende la fonction de représentation pour devenir la substance même du peuple. Alexandre Soljenitsyne, qui vient de mourir, en savait quelque chose !
Pour PR, les bouleversements du monde contemporain nous poussent à réfléchir non seulement sur les ?formes? limites du politique, mais aussi sur ?l?espace? du politique qui est aujourd?hui soumis à une rude épreuve, comme le montre la multiplication des mouvements de sécession. PR souligne que le nombre des Etats n?a cessé d?augmenter : 44 en 1850, environ 60 à la veille de la Seconde Guerre mondiale, 118 en 1963 et, après la décomposition de l?Union soviétique, 196 en 2000. «Le paradoxe est en effet que le déclin contemporain de l?Etat-nation ? comme ?forme sociale? ? se dissimule derrière la multiplication des Etats-nations comme ?entités souveraines?. Les conflits de répartition qui se résolvent normalement dans des compromis sociaux ?internes? se transforment dans certains cas en conflits d?identité qui s?externalisent pour découper des frontières. Aux Nations originellement considérées comme des ?universels réduits? se substituent de la sorte de plus en plus des nations restrictivement conçues comme des ?particularités agrandies?.»
Au-delà des antinomies et des limites, il s?agit aussi d?analyser les déceptions de la démocratie. «C?est d?abord dans l?impossibilité de dissocier ?le? et ?la? politique que prend sa source une certaine déception devant le régime moderne. Il n?est en effet jamais simple de séparer le noble du vulgaire, les petits calcul égoïstes et les grandes ambitions, le langage tranchant de la vérité et les roueries de la séduction et de la manipulation, l?attention au long terme et la soumission aux urgences? Nous ressentons en même temps une exaspération devant un trop-plein et une nostalgie devant ce que nous percevons comme un déclin.» PR s?attache à retracer l?histoire de cette déception ainsi que celle des tentatives pour la surmonter grâce à la recherche de politiques rationnelles et l?exaltation des cultures du volontarisme.
En conclusion, PR écrit que cette entreprise d?une histoire du politique prend toute son importance en cette aube du troisième millénaire. PR évoque les conditions dans lesquelles la globalisation économique modifie l?espace de la démocratie et fait obstacle à la recherche de l?intérêt général, l?avènement d?un univers dans lequel des formes de ?gouvernance? éclatées et disséminées remplacent graduellement un exercice lisible et responsable de la souveraineté, les perturbations provoquées par la pression du temps médiatique, les conflits liés à la crispation des identités nationales ou les problèmes posés par l?entrée dans un univers où pèsent de plus en plus des puissances à la fois insaisissables et menaçantes. «L?histoire du politique telle que j?ai essayé d?en définir les contours peut, me semble-t-il, apporter une contribution spécifique à la compréhension de ces questions en les resituant dans une perspective longue et élargie.» L?ambition de Pierre Rosanvallon est de descendre dans l?arène civique pour y apporter un peu plus d?intelligibilité et de lucidité, pour proposer une lecture critique et sereine du monde là où dominent trop souvent la clameur des passions, la versatilité des opinions et le confort des idéologies. Pour que le travail scientifique le plus rigoureux et les acquis les plus patients de l?érudition soient au service de l?engagement citoyen?
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