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Un psychopathe exubérant et un calculateur impitoyable

26 juillet 2003, 20:00

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Oudaï et Qoussaï incarnaient les deux versants de la personnalité de leur père, Saddam Hussein. Jusqu?à leur mort, les deux frères faisaient régner la terreur en Irak. Chacun à sa manière.

La seule évocation de leurs noms suffisait à glacer d?effroi, à lier les langues et à paralyser les esprits. Oudaï et Qoussaï Saddam Hussein, qui ont été tués cette semaine par des soldats américains à Mossoul, étaient les dignes fils de leur père, aussi cruels l?un que l?autre, chacun à sa manière : démonstrative et exhibitionniste pour Oudaï, l?aîné, secrète et froide chez Qoussaï.

Officiellement, Oudaï, la quarantaine, ingénieur diplômé et titulaire d?un doctorat en sciences politiques de l?université de Bagdad, était président du Comité national olympique et propriétaire d?un empire de presse dont les fleurons étaient le quotidien Babel et la chaîne de télévision de la jeunesse.

Il était aussi président de l?Union des journalistes et de l?Union des jeunes, un temps ministre de la Jeunesse, fondateur de la milice des Fedayins de Saddam ? qui avait pour mission de se sacrifier afin de défendre le dictateur ? et membre du Parlement fantoche depuis l?an 2000.

Dans le privé ? mais il était difficile de dissocier la sphère publique du domaine privé lorsqu?il s?agissait de la famille de Saddam Hussein ?, Oudaï était un homme d?affaires prospère, qui s?était enrichi dans la contrebande de pétrole et de produits en tous genres lorsque l?Irak était sous embargo, et qui, en véritable prédateur, faisait main basse sur toute entreprise qui lui paraissait rentable.

Dans ce domaine, où la concurrence était rude entre les différents membres de la famille « régnante », demi-frères, gendres et autres cousins de Saddam inclus, Oudaï réussissait toujours à s?imposer, par la force au besoin, en dauphin virtuel du dictateur. Il collectionnait les voitures de sport, était amateur de cigares, alcoolique, prédateur de femmes, même mineures, avec ou sans leur consentement. Il avait pris deux épouses, dont la fille de l?un de ses oncles, Barzan, demi-frère de Saddam, qui avait été ambassadeur à Genève après avoir dirigé les services de renseignement de sinistre mémoire.

<B>Frasques helvétiques</B>

À Oudaï, tout était permis et à portée de main. Terroriser était sa devise. Symboliquement d?abord : il avait fait installer des mitrailleuses lourdes tournées vers la rue sur les tourelles du siège du Comité national olympique.

Ses chiens, ses lionceaux ? qu?il nourrissait à la viande lorsque les Irakiens mouraient sous les privations de l?embargo ? et ses gardes du corps aux mines patibulaires contribuaient à semer la peur.

Il aimait, disait-on, assister en personne à des séances de torture dans la prison qu?il avait fait aménager au siège du Comité national olympique.

Du symbolique à l?acte, la distance était infinitésimale, qui le conduisit, en 1988, à tuer de ses propres mains lors d?une fête Kamel Hanna Jajo, l?aide de camp préféré de son père, pour laver l?honneur de Sajida, sa mère, bafouée par le mariage secret de Saddam avec une ophtalmologue, Samira Shabandar. Jajo était accusé d?avoir favorisé la rencontre du dictateur et de sa dulcinée.

Oudaï fut alors jeté en prison par son père, symboliquement bien sûr, avant d?être remis en liberté sous les prétendues supplications de centaines de milliers d?Irakiens, qui, terrorisés, avaient compris ce que l?on attendait d?eux. Envoyé chez son oncle en Suisse, Oudaï dut rentrer au pays, ses frasques l?ayant rendu indésirable pour les autorités helvétiques.

Plus tard, en 1994, Oudaï n?a pas non plus hésité, lors d?une querelle familiale, à ouvrir le feu sur Wathban, l?un de ses oncles paternels. Il était par ailleurs considéré comme le principal instigateur du meurtre des deux gendres de Saddam, Hussein Kamel Hussein et Saddam Kamel Hussein, à leur retour en Irak sur une promesse d?amnistie, après leur fuite en Jordanie.

Oudaï s?était fait un nombre incalculable d?ennemis. Un soir de décembre 1996, alors qu?entouré de ses gardes du corps il se rendait en voiture à une des soirées bien arrosées qu?il affectionnait, il fut la cible d?un attentat à la mitraillette. L?attentat fut revendiqué par le parti chiite Al-Daawa, l?une des victimes « privilégiées » des organes de répression. Grièvement blessé, Oudaï dut la vie à des médecins français et finit par se remettre, non sans avoir gardé des séquelles, notamment une paralysie de la jambe gauche.

Quelques jours après l?attentat, Saddam Hussein avait réuni au chevet du blessé les principaux membres du clan familial, leur reprochant les actes de violence et la corruption qui dégradaient, selon lui, l?image de la famille?

Par ses excès et son impétuosité meurtrière, jusques et y compris au sein du cercle familial, dont Saddam tenait à faire le noyau dur de son pouvoir, Oudaï aura finalement réussi le tour de force de devenir encombrant pour son père. C?est dire !

<B>Un milliard de dollars</B>

À l?opposé de son frère, Qoussaï, le puîné, était couleur de muraille, mais néanmoins impitoyable. Dans l?ombre de son père, qui lui faisait de plus en plus confiance, il a joué un rôle dans la répression de la rébellion chiite contre le pouvoir en 1991 et dans la guerre des nerfs livrée par le régime aux inspecteurs en désarmement de l?Onu. Docteur en droit de l?université de Bagdad, il s?était imposé à partir de 1997 au sein de l?appareil sécuritaire. Nommé en mai 2001 directeur adjoint du bureau militaire du parti Baas et membre de son commandement régional, il participait depuis à la prise de décision politique.

Coiffant l?ensemble des services de renseignement et la garde spéciale, un corps d?élite trié sur le volet, il présidait aussi, en l?absence de Saddam, le Conseil national de sécurité. À partir du début 2003, on vit de plus en plus souvent à la télévision cet homme de l?ombre, jaloux de son intimité familiale, participant aux plus importantes réunions des organes dirigeants du pays. Son influence politique s?était accrue, et il savait prendre sa part des prébendes.

À l?heure où la guerre américaine paraissait inéluctable, son père lui avait confié la charge d?assurer la défense de Bagdad et de la région de Tikrit, berceau de la famille. Sa dernière apparition publique remonte au 9 avril, le jour de la chute de Bagdad, au côté de son père, sur une place de la capitale. Quelques heures plus tôt, il avait été chargé par Saddam d?aller récupérer à la banque centrale la somme d?un milliard de dollars, à toutes fins utiles.

  • 2003 Le Monde ?

Mouna NAÏM

Distribué par The N. Y. Times Syndicate

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